LE MEURTRE
■ou LE BOUT DE l'oREILLE SE MONTRE.
— Salve, domine, dit l'ex-élève.
— Bonjoar ! bonjour ! répondit Picounoc.
— Tu jardines?
— Je saicle mes ailées.
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^'appuyant sur
..quand?
tie.
.ne terre et un
pas!
it devenir ma
pas facile de une belle
ae, Picounoc.
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PiCOONOC LE MAUDIT. 7
— Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret pour toi. J'ai aimé, j'aimo et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie... Elle est la femme d'un autre.... Eh bien ! puisque de ce côié le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veiif tous les ans pour me remarier tonjours avec des filles. avantageuses.
— Si tu parlais sérieusement je te mépriserais, et j'irais de suite avertir ta fiimcée,
— Maisje suis sérieux Je suis un maudit.
(usais, et le fils d'un maudit donc il faut
que je fasse mon œuvre.
■ En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix devenait aigre et ses yeux s'injectaient de sang. L'ex-élève s'éloigna leulement, la tète basse, et prit le chemin do la concession de St. Enstache. Aux premières maisons du village il rencontra Aglaé Larose vêtue de sa robe des dimanches. Elle s'en allait à confesse.
— Bonjour, la mariée ! dit-il avec un sourire triste.
Une rongeur subite monta an front de la jeune lille, et sa démarche parut plus gauche.
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8 PIOOUHOO Lï KADIST.
— Arrête-donc, reprit l'ei-élève, j'ai quelque chose à te dire.
Se doutant bien qu'il allait lui parler de son bien-aimé, elle se retourna et un sourire éclaira ses yeux.
— Qu'est-ce donc? dit-elle, dépéche-toi ; je veux me rendre à l'église avant qu'il fasse noir.
Il était cinq heures et demie du soir, alors, et elle avait une lieue à faire pour atteindre l'église, car elle se trouvait près du calvaire, à Lotbinière — C'est à Lotbinière que nous sommes toujours.
— Voudrais-tu épouser «u homme qui ne t'aimerait pas sincèrement? dit brusquement l'ex-élève.
Aglaé parut surprise de cette question.
— Pourquoi me demandes-tu cela ? réponditelle après un moment.
— Parcequeje m'intéresse à «fi.
—Est-ce que l'on peut se marier sans aimer profondément ?
— Je viens de l'encontrer un garçon sur le point de prendre femme, et qui ne cache pas
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PIOOUHOC LB UAUDIT. 9
da toat son iadifiereace à l'égard de sa fatare.
— Qai donc ? fit Âgla6 légèrement anxiease.
— Je ne le dis pas, cela te chagrinerait.
La juune fille pâlit et pencha la tête. L'ezélève reprit :
— Aglaé, tu es une bonne fille ; ta mère est
à l'aise; tu aurais pu lu pourrais trouver
un autre parti que Picounoc
— Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose contre lui. S'il fallait écouter tous les propos
— Picounoc ne t'aimo pas ; ii vient de me le dire.
— Il n'est pas obligé de dire qu'il m'aime.
• — Tn ne seras pas hettrense avec lui.
— Quand on aime on est toujoura heureux,
— Il t'épouse pour ton bien.
— Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs motifs ?
— Sais-tu que ce g&rç on-Ià est maudit ?
—Tais-toi djoae, Fani, ta me fais' peur.
— Je Toadraie t'^rayer assez pour t'em-
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10 FICOUNOO LB UAUDIT.
pêcher de l'époaser. Il a été maadit de son
père Et tu sais qu'un enfant maudit de
son père est maudit de Dieu
— Tu plaisantes, Paul ; qui t'a raconté ces histoires? As-tu jamais connu son père?
Personne dans la paroisse n'a jamais su son nom !
— Agiaé, te souviens-tu de ce vieillard qui fut trouvé mort, l'an dernier, sous les décombres de la cave à patates de Joseph Letellier, et qui fut enterré, comme un chien, dans le ruisseau ?
—Eh bien ?
— Eh bien ! ce vieillard, un chef de voleurs, un assassin, un maudit lui-même— ce vieillard était le père de Picouuoc.
— Mou Dieu ! est-ce vrai ? s'écria la jeune fille en joignant les mains.
— Dieu m'entend : je dis la vérité. Et lu sais qu'une femme qui n'a jamais laissé ses habits de deuil, est morte quelques mois après, d'une maladie étrange que le médecin n'a pas connue. Cette femme, c'était la veuve du chef des voleurs, la mère de Picounoc, la maladie, c'était la honte et la douleur.
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nooDNoo LK Mjmiir, 1\
— C'est affreax ce que tu me dis là ; mais toi, tn vas bien épon&er ts fille et la sœur d'an maudit, pourquoi ne craiiis-tu pas pour toi même le malheur que tu m'nnnonccs ?
— Non, Aglaé; cVst Siii entre Emmélie et moi.
— Vraiment?
—Elle va monrir la pauvre entant, car le mal qui a tué sa mère l'emporte elle aussi. Avant six mois, peut-être, elle sera dans la tombe. Pauvre Kmmélie !
Et une larme roula dans les yeux de l'exélève.
— Ce n'est donc pas à cause de la malédiction qui pèse sur elle que tu ne la prends pas pour femme ? reprit Aglaé, contente d'affaiblir l'argument de son ami.
— J'avoue que je l'aime tant Et puis
c'est une fille vertueuse que la malédiction de son père n'a pas voulu atteindra, tandis que
son frère Si tu l'avais connu comme
moi alors qu'il était dans les chantiers !
— J'aime aussi moi, murmura la jeune fille. Et, comme honteuse de cet aveu, eile reprit:
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J'en pailerai à mon confesseur. Adieu, Paul, merci de tes conseils.
Paul Hatnel venait de Deschambeault peut voir Djos son ami de chantier. Joseph Letellier . s'appelait toujours Djos pour les intimes. Quelquefois encore on l'appelait le pèlerin.
Agiaé descendait la roule jetée comme un trait d'union entre la concession et ie bord de l'eau. Elle était pensive, car Il's paroles de )'ex-élèv'e l'avaient troublée. Elle aimait PicouuoG de tonle sou âmi', et. l'idée de renoncer à son amour la jefait dans une véritable prostration, lionne entant, simple un peu, «lie croyait tont ce qu'on lui disait, et passait facilement du plaisir à la peine, du désespoir à l'espérance. Comme une terre facile à pétrir, elle recevait toute espèced 'impressions eu un inomenl. Elle n'avait pas d'énergie et no luttait que faiblement contre elle même et contre les autres. L'astucieux Picounoc exerçait uu grand ascendant sur son esprit, et il était le maître de son cœur. 11 le savait bien, et voilà pourquoi il ne se gênait nullement de se démasquer devant ses amis. Depuis son arrivée dans la paroisse il avait demeuré avec
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PIOODNOO LK UAUDtT. 13
sa mère ; mais à la mort de celle-ci, il se trouva seul avec ta sœur. Il eut vite fait de s'établir maître dans la maison, et de tout conduire à sa guise : au reste, il se sentit tout à coup pris du désir d'amasser et se montra fort économe. Emmélie ne le contrariait jamais, et no paraissait pas savoir qu'elle avait droit à la moitié du petit héritante. La mort de sa mère l'avait laissée bien seule au monde, — car ce frère, à peine connu et si mal élevé, n'était encore qu'un étranger pour elle. N'eut été son amour pour l'ex-éléve, elle aurait désiré mourir. Les amis et Us voisins, remarquant avec inquiétude les ravages de la peine sur sou front candide, s'otforcèrent de, la distraire ; mais elle ne voulut pas être consolée, et elle se complut dans son amertume. Les ' personnes qui aiment et souffrent, refusent souvent les consolations. On dirait que la souffrance et l'amour sont inséparables, et se plaisent ensemble. Une dernière goutte de ffel vint faire déborder la coupe. Un jour elle apprit que les parents de l'ex-élève ne se souciaient pas de la recevoir dans leur famille, à cause de l'ignominie de son père. Car le mystère qui avait plané sur le chcfdes brigands
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14 nOOTIllOO LR KAtlDlT.
s'était dévoilé poar plusieurs ; et, bien que, par respect pour la femme et la fiUe de ce bandit, l'on eut généralement gardé le secret, cependant quelqueslangues furent indiscrètes. Emraélie se sentit mortellement blessée. J'en mourrai, pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai à rougir de moi on de l'aienl de ses
enfants J'en mourrai, qu'importe? Et
en effet, elle inclinait vers la tombe. Picounoc la voyait s'éteindre rapidement, et supputait ce que sa mort Im rapporterait. Il était déjà .mordu de l'avarice. C'est en songeant à ces choses et à la «dot d'Aglaé, qu'il sarclait les allées du jardin attenant à la maison de sa défuntç mère. L' ex-élève, qui avait passé par là tont à l'heure, l'arracha nn instant à ses rêves d'envie. Il se remit au travail, puis, s'arrêta de nouveau.
— J'ai fait une bêtise, pensa-t-il : je n'aurais pas dû parler ainsi à Paul. Il est capable de
répéter mes paroles à Agiaé, et qui sait?
Les femmes sont si capricieuses!.... Prévenons les coups : allons voir notre future. Devant
nioi, Paul sera muet comme une carpe
Pourtant, qn'ai-je à craindre ? Agiaé croit tout ce que je lui dis La chère enfant, comme
,,Gootjl>j
PICOCNOC LE UAUUIT. 15
elle est bête! Si j'allais perdre la terre 1
et les chevaux ! et les bêtes à cornes ! Vite,
un brin de toilette et tilons !
Après ce monologue, Pioounoc laisse tomber sa gratte daus l'allée, entre, se passe un linge trempé sur la figure, un peigne dans les cheveux, met un col blanc, une cravate ronge et tout ce qu'il faut pour être taraud, puis il part à pied. Il marchait vite. Quand il fut au bas de la route, il vit se dessiner, sur le coteau, vers la milieu, la silhouette d'une femme qui descendait. Bientôt la distance entre cette femme et lui fut courte, et il reconnut Aglaé. De son côté la jeune fille avait vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle adorait. Elle baissa la tête et simula une tristesse profonde.
— J 'allais au devant de toi, Aglaé, dit Picounoc en souriant.
La bonne fille leva sur lui un regard plein de reproches,
— Allons ! tu n'es pas gaie, ce soir ; conte moi ton chagrin, ma belle, ta sais que j'aime à te consoler, continua te cynique garçon.
— Âs-tu TU Paul Hamel ? demanda Aglaé.
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16 PIOOUNOO LE MAUDIT.
Picoanoc, ma^ré sou effronterie, demeura un moment sans répondre.
— As-tu vu l'ex-éiève i réitéra la jetme fille.
— Pourquoi cette demande ?
— Tu le sais bien.
— Comme te voilà mystérieuse, Aglaé, où vas-tu? je t'accompagne
— Jem'envais à l'église.
— Alors je m'en retourne avec toi.
— Rends-toi donc au village Tu vas voir
ta terre sans doute....
— Ma terre?.... Je ne te comprends pas
J'allais te voir.
— Me voir ? Je sais tout, va! l'ex-éiève
m'a tout dit.
— L'ex-élève! l'ex-élève ! ne le connais-tn pas encore ? Tu sais bien que c'est un farceur qui dit tout ce qui lui passe par la tête.
— Il m'a rapporté ce que tu lui as confié il y a un instant. Tu ne m'aimes point, Ficounoc
La pauvre enfant avait des larmes dans la voix.
— Voilà qui est drôle. Je l'ai à pedne va, et
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piooaHOo h* VA1I9II. 17
ne ]m ai dit qu'an mot en passant. Je l'ai prié de m'attendre ponr monter an village, je Toniais achever de sarcler mon jardin. Il m'a répondn qu'il était trop pressé. Je comprends ses motifs maintenant. II voulait te voir
avant mon arrivée Il avait une mauvaise
action à faire : calomnier son meilleur ami- Sais-tu pourquoi? Il est .jaloux, il t'aime et vent faire manquer notre mariage. Le misérable!,,. Ma sœur l'a remercié, tu sais, et
— Emmélie lui a donné la pelle ?
— Oui, vrai comme tu es lit '....et il veut se venger sur moi.
— Il m'a dit en effet, que tout est fini entre elle et lui,
— Ta vois bien, ma chère Aglaé, que je te dis la vérité, et que lui, le traître, il me calomnie. Viens ! marchons ensemble ; contemoi tout; je ne crains rien et nos ennemis travaillent en pure perte. Ils ue réussiront jamais à m'éloigner do toi, Aglaé, car je t'aime,
— Tu m'aimes ! Ah! si c'était vrai! Il dit, lui, que c'est pour avoir ma terre que tu m'épousee et que tu ne te soucies que fort peu de moi.
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18 PIOOUNOC tE MADDIT.
En parlant ainsi les deni fiancés suivirent, côto à côte, lo bord du chemin qui conduit à l'église.
— Il dit cela, le misérable! il ose parler ainsi? 11 me le paiera, je le jure! S'il a le malhour de remettre les pieds à la maison, gare à hii !
— li .avnit bien l'air d'un homme qui ne ment pas.
— L'hypocrite ! Les hypocrites, Aglaé, ce sont les plus dangereux lîe tons les méchants, parcequ'ils ont l'air bon et qne l'on ne se délie
pas d'eux Dire que je t'époiiso pour ton
bien, quel mensong-3 ! Tiens ! renonce à ta dot; je veux t'éponser pauvre afin que, tu saches bien comme je t'aime. Moi, passer pour un avare, pour un garçon trompeur et
malhonnête ! ah! ta me causes de la peine,
Aglaé! Je n'ai donc plus ta confiance? Tu crois donc que l'ex-élève est plus franc que
moi? Aglaé, si quelque jeune fille venait
me dire du mal de toi, je les Ah! c'est
affreux
Et la vois nasillarde de Picounoc était devenue sifflante comme une voix de vipère
PICOONOC LE MACniT. 10
Aglaé renaissait à la conSance, et se trouvait honreiise de pouvoir douter de la bonne foi de l'ex-élève. Les larmes qni avaient voilé ses yeax se desséchèrent vite, et, quand elle arriva à l'église, elle était toute joyeuse.
Picoanoc revint chez loi fier de son nouveau succès. Il alla s'asseoir sur le bord de la côle afin de n'ètru pas dérangé dans sa rêverie, car il voulait rêver. rarl',iis, dans sou ardeur, il parlait seul, et des oreilles indiscrètes auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases.
— La simple qu'elle est !..... .comme elle se
laisse prendre !
— C'est une affaire magnifique !,., une terre de quatre arpents
— Si je pouvais me débarrasser de la bète après!
— Noémie ! Noémie ! C'est loi que j'aime!-..
Sa voix devenait ardente. Elle était pins, sombre quand elle prononçait ;
— Si Djo8 pouvait mourir ! Djos et
Aglaé!
,,Gootjl>j
PlCOtlNOO LB UADUIT,
DIîS UEGARDS INDISCRETS.
On était à la lin de septembre ISôO, et les récoltes, commencées depuis longtemps, puis interrompues par les pluies, venaient d'être reprises partout, grâce au retour d'un radieux soleil. Dans quelques endroits bas le grain avait germé, mais, en général, le dommage n'était pas grand. Joseph Letellîer, ou Djos, comme nous l'appellerons encore assez souvent, n'avait pas murmuré contre la pluie — car il n'y a que les mauvais chrétiens qui s'impatientent ou s'irritent lorsque fout ne va pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu son temps à dormir, dans son grenier, comme font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il avait comiuencé des voitures de travail, affilé des chevilles pour les clôtures, réparé les meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages ■que les habitants de bonne conduite et adroits aie négligent^ pas de faire, lorsqu'ils ne
PtOOUItOO LK UAtTDIT. 21
penvent ttller aa champ. Quand vint le beau temps avec le soleil, il partit, la faucille sur l'épaule, pour aller couper. La jeune femme ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs de mère la retenaient au logis. Un chérubin^ d'un mois environ, reposait, rose et frais, dans le berceau neuf. Et la mère dévouée ne laissait pas de loin le petit amour. La journée finie, Djos revint vers sa femme et sou enfant, le cœur débordant d'ivresse ; car, outre la satisfaction du devoir accompli, il ressentait toutes les délices d'une passion profonde, que la vertu protégeait comme d'une égide. Le soir où commence ce récit, il trouva, fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son ami l'ex-élève.
— Viens-tu m'aider à engerber ? dit-ii, on lui tendant la main.
— Je viens fumer ime pipe avec toi, avant de monter dans les chantiers.
— Pars-tu encore'?
— Eo ad fareslam Je m'envais dans
les bois.
—Tu devais n'y plus retourner ?
— J'ai changé d'idée changeavi
r:„i- :i-,G00tjl>J
22 PICOOMOO LK MAUDIT.
— Ëatrons, ions causerons de cela ea maugeaut ia soupe.
Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur le Iront de son mari, qui lui eu rendit deux, et l'un et l'autre se pecchèrent sur lo berceau de J'fulant qui souriait en dormaut, parceque, sans doute, son jeune esprit jouait avec les auges gardiens de la maison.
Le fea pétiliait dans l'àtre et la âamine enveloppait la marmite pleine de soupe au lard, L'ox-élève s'approcha de la cheminée, comme s'il eut eu froid, et regarda, d'un œil pensir, les étincelles du foyer,
— Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune femme, à quoi pensez-vous donc ?
— Que vous êtes heureux, vous autres ! répondit l'ex-élève.
— ilarie-toi, reprit Djos, prends une gentille petite femme comme la mienne, et tu seras heureux. "
— Emmélie vous apportera le bonheur, qu'atteudez-vous ? ajouta Xoémie.
— Emmélie! Emmélie! exclama lex-
élère eu branlant la tôte
,,Gootjl>j
Piconsoc r.F. matidit. 23
— Comment 1 ne l'aimes-tu plus ? repartit Djos
— Je l'adore! mnisjclle se menrt ne
Toyez-voiis pas qu'elle va mourir? Et
quand même
— Elle est jeune et forte, Paul, vous vous effrayez à tort.
— Eh oui ! tu te livrcR au chagrin pour rien, ajouta Djos ; viens ! viens prendre un petit verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le ton.
— Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois avoir faim, mon bonhomme, ajonta-t-elle en
entourant, de sou bras, lo cou de son mari
et vous aussi, Paul, car vous avez marché beaucoup.
Le souper fut servi et les trois amis s'assirent à la table, causant avec verve et mangeant avec appétit. ,
— Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda l'ex-élève à son ami.
— Oh ! il vient faire son tour plusieurs fois la semaine, el tous les dimanches sans y manquer.
~4 nCOtJNOO LE UAUDIT
— Il arrête chaciue fois qa'il va voir sa bhade, vei)artit No^miti.
— Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa future, dit Djos eu riant.
— CL'la se pourrait, ajoute la jeaiie femme, aussi je lui fais les yeux doux.
L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un rire amer. Use souvint de l'aveu de Picounoc au sujet de Noémie ; il savait combien cet homme était dangereux, et la vue de l'iiinocence qui se jouait ainsi avec le danger, et ue se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse. Cependant ses deux amis ue remarquèrent point cette perplexité, tout disposés qu'ils étaient à s'qmuser.
— Il va se marier, reprit l'ex-élève après un momeut.
— Avec Aglaé Larose, une bonne tille, pas bien tine, peut-être, mais travaillante, douce et honnête dit Noémie.
— Et avantngeuse, ajouta, Djos
— C'est pour cela qu'il la prend, continua l'ex-élève, et, si elle n'avait pas de dot, je suis sûr qu'il ne l'épouserait jamais.
ritiinisoo ls HAnoif . 3^
— Il n'a pas l'air de l'aimer beanconp en effet.
— II ne l'ainie pas, il me l'a dit, tout à l'hetire.
— Il dit souvent le contraire de ce qu'il pense ; voue ne le connaissez pas comme nous, reprit la jeune femme.
— Défiez-vous de loi, Noémie, c'est peutétre un mauvais ami.
— Tn te trompes, mon cher Paul, reprit vivement Djoa, il n'y a pas d'ami plus dévoué, plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a changé, va, depuis un an : il n'est plus le même. Je t'assure qu'il ma rendu bien des petits services, et je lui dois beaucoup.
— Il a peut-être quelque intérêt à se rendre aimable auprès de vous autres
— Quel intérêt veux-tu qu'il ait ?
— Je le crois un garçon dangereux un
homme qui, pour arriver à ses fins, peut dé truire la paix et le bonheur des meilleurs ménages et de ses plus chers amis.
— Prends garde, Paul, car si tu parles trop mal de Picoanoc, on croiia que le bruit qui court an sujet de tes amours avec Elmmélie
26 PIOOUHOO Ll IfAUDII.
est fondé, et que c'est le dépit qui te fait parler
— Qae Tenx-to dire, Djos ?
— Le bruit court que tu as reçu la pelle, et et que tu es en diable contre Emmélie et Picounoc
L'ei-élève pencha la tête. Il comprit qne ses amia étaient prévenus et que tout avertissementserpit inutile.
— Tu ne réponds rien, Paul, on a touché juste à ce qu'il paraît.
—Que Dieu sauve mon Eminélii!, et vous
verrez En attendant je vous conseille une
chose : Défiez-vous de Picounoc.
— Bah ! que peut-il nous faire ?
— Bien du mal,
— Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras bien mieux qu'avec tes avertissements de grand père.
— Abyssus abyssum invocnt — Es-tu content? Cela veut dire que si l'on commet une première faute on en commettra une seconde — cela veut dire, surtout, qu'un malheur en appelle un autre. Ton premier malheur, ta
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FIOOCNOC hK HAITDIT. 27
première faute, c'est la confiance que ta reposes dans un garçon méprisable.
— Parlons d'antres choses, dit I>jos nn pen froidement.
^C'est bien.
— Je fais uhe épluchette de blé d'Inde, demain soir, tn vas rester avec nous, n'est-ce pas ? nous nous amuserons bien.
— Si je ne traverse pas demain, je veillerai avec ma pauvre Emmélie, car ce sera probablement pour la dernière fois. Il me serait agréable de me joindre aux amis, mais la gaitê n'habite plus guère mon âme, et l'on me trouverait maussade.
Le repas s'acheva au milieu d'une causerie assez sérieuse,
L'ex-élève retournait dans les chantiers pour chercher, dans l'éloignement et le travail rude des bois, une distraction à sa douleur. Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais, avant les tristes événements de l'automne dernier, il n'avait pensé que sou amour pût devenir une source d'amertume, et son bonheur, une illusion regrettée. La mort soûle, il 1« savait bien, pouvait le séparer de sa tendre
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28 aaousoo lx haumt.
amie, maU la mort nons semble si éloignée quand on est jeune, plein de vigueur et débordant d'amour ! Une fois pourtant, sa jeane bien-aimée n'eut pas l'enjouement ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif, elle fat moins eipansive et comme pins concentrée en elle-même. C'était la sensitive qui se repliait sous une haleine glacée. L'es- . élève crut d'abord qu'elle l'aimait moins ; on est sensible, soupçonneux, jaloux qoand on aime beaucoup. Les protestations de la jenne fille le rassurèrent. Madame Saint- Pierre mourut. Alors l'ex-élèye comprit la cause de la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes aux larmes de la chaste enfant. Il se disait: l'orage passera, les vents se tairont, les nuages disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront encore dans le ciel. Mais le ciel demeura couvert ; le soleil ne parnt qu'à de rares intervalles, et l'espoir s'éteignit dans le cœur du brave garçon : la maladie qui avait tué la mère emportait la fille.
A l'époque des travaux on ne se couche pas tard, à la campagne, et on se lève de bonne heure. Djos et l'ez-élève fumèrent la pipa après le souper, en parUmt de diver^^s choses.
pittrtjlibo LT ïTÀtoW. 29
puis se mirent an lit. La jCnne ménagère veilla jusque vers les onze heures, ravaudant des bas en berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant qu'assise auprès de la table où brûlait une chaBdelle de suif, elle passait et repassait, dans les. mailles usées, son aiguillée de laine, une tête cnriense se penchait vers la fenêtre, et la regardait avec des yeux de feu. On eut dit qu'un courant magnétique s'établit aussitôt entre la personne du dehors et Noémie, car celle-ci se retourna soudain vers la lénètre ; mais la tête curieuse avait disparu déjà. Il est singulier que souvent nous sommes avertis par un messE^er merveilleux — est-ce le magnétisme ? — qu'un regard se fixe sur nous.
Noémie déposa son ouvrage et se mit à genoux près du berceau de son enfant pour " faire sa prière du soir. La tête reparut dans la fenêtre, et l'on eut pu voir une singulière expression de trouble passer sur le visage de l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir vint à sa mémoire ; il se rappela une parole terrible, prononcée dans une horrible circonstance par son père — alors son compagnon de débauches — et cette parole, la voici : On va
30 PIOODNOO Ll MAUDIT.
voir si le chapelet les sauvera ! — (Pèlerin do Sainte-Anne.)
Piconnoc, — car c'était loi — venait souvent le sdIf, épier les actions de Noémie, et s'enivrer, en secret, de sa grâce et de sa beanté. Il choisissait, d'ordinaire, les naits sombres ; mais quelquefois il s'exposait, par des soirées de lune, tenant en réserve quelque adroit mensonge pour le cas où il serait surpris. Il allait faire la cour à sa blonde, la bonne Aglaé; mais souvent il n'y allait que pour voir, en passant, Noémie ; et la comparaison qu'il faisait entre les deux, le rendait de plus en plus jaloux et pervers. Le soir où nous le voyons, il avait eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et Vex-élève, mais il s'était attardé trop longtemps avec Aglaé, et quand il arriva ses deux amis venaient de se coucher. Il n'en futpasiâché, car il put regarder sans contrainte, de ses yeux de flamme, la femme de son heureux ami.
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?ICOCN0a LK UAODIT.
L EPLUCHETTE
Le lendemain Djos amena, da champ à la maison, une charretée d'épis de blé d'Inde qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est la coutume de faire des corvées pour peler le blé d'Inde, comme pour broyer le lin et fouler l'étoflFe. Ces corvées sont toutes agréables el joyeuses, mais la plus joyeuse et la plus agréable, c'est l'épluchelte. Et d'abord on y dans ses beaux habits, car la besogne esl propre ; on y.va avec plaisir, car le travail n'esi pas rude et se fait à la soirée ; on y va eouveni avec bonheur, en songeant d'avance aux douce» favears attachées au blé d'Inde rouge. Ht qui n'a pas l'espoir de déterrer, sous ces feuilles crépitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses, le précieux épi aux grains de pourpre Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu gloutons, la perspective de mordre à belles dents dans le blé d'Inde qui râtit à la braise, ou bout
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38 nooUHbo Ls luotaT.
dans les profondeurs de la chaudière. Et que d'autres perspectives encore !
Noémie balaya lu place, époasseta les men* blés, rechangea le bébé et le revêtit de sa robe de baptême, la pltts belle qxte l'on porte... après-celle de l'innocence. Elle soariait à la pensée de toutes les choses aimables que ses amies allaient dire de son enfant ; elle croyait Tolontiers que jamais enfant né de la femme n'avait réuni tant de grâce et de finesse. Oh ! si tous les enfants étaient ce que pensent leurs mères, comme il y aurait des hommes d'esprit sur la terre, et que la laideur deviendrait vite une chose introuvable ! Pauvres mères ! après tout, c'est peut-être notre faute si nous devenons laids, disgracieux et méchants.
Le soir arriva ; les invités arrivèrent aussi. Ils étaient quinze. Je ne déclinerai pas les noms et prénoms de chacun — à quoi bon ? puisque la plupart ne seront pas mêlés aux événements qui vont suivre. Je nommerai pourtant Picounoc et Aglaé, l'ex-élôve et Em. méhe. Tous êtes surpris de voir EmméUe! Nous le sommes tous: nous ne l'attendions point. Elle est on. peu mieux aujourd'hui,
et l'ex-élère lai a fait comprendre qa'une petite distraction, sons forme (tépluckelte, lai serait très-favorable. Elle s'est laissée persuader.
Assis en cercle autoar de l'amas de blé d'Inde, les jeunes gens commencent leur tâche. Sous les doigts vigoureux des garçons et sous les doigts mignons des filles, les épis se dé-' pouillent de leur multiple enveloppe, et les grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu d'un froissement de feuilles presque assourdissant. Les épis s'amoncellent d'un côté, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant aux épis que l'on veut garder en, tresse trois ou quatre feuilles, que l'on nouera avec habileté aux feuilles des autres épis. Les aigrettes, Unes et douces comme des glands de soie, tombent sot le plancher ou s'accrochent comme des guirlandes, aux habits des travailleurs. C'est une lutte entre tous, lutte agréable et sans aigreur, que l'envie on ta jaloasie ne troublent ni n'excitent. Emmélie seule travaille avec nonchalance. On la croirait paresseuse, si l'on ne savait à quel- état de faiblesse l'a réduite an mai mystérieux. L'ezélère U regarde avec amopr et donleqr. U
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34 PIOOONOO I,S MAUDIT.
craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de se reposer.
Djos et Noémie se sont joints à leurs convÏTes. Picoanoc est assis auprès d'Aglaé, mais ses yeux et sa pensée se tournent souvent vers la femme de Joseph. fJoémie s'aperçoit bien que ce garçon la regarde d'une singulière manière, et qu'il se plaît auprès d'elle ; mais la vertu est simple et sans défiance.
— TJii blé d'Inde rouge ! crie tout à coup l'un des éplucheurs, et vif, il se lève tenant comme un trophée l'heureuse trouvaille.
— Prête-le moi donc, dit Picounoc.
— Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour
moi-même tu vois! 11 avait embrassé sa
voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai représenté par des points, La grosse brune s'essuya la joue en disant d'un ton provocateur.
— Reviens-y !
— Bientôt! répond le galant. Et il glisse adroitement l'épi dans la poche de son habit. C'était de la prévoyance, car, après tout, il pouvait bien n'y avoir pas d'autre épi rouge, et il y avait encore des bouches avides de donner nn baiser. Il est vrai que l'épi n'est pas de
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PlOODKOa Ll MAUDIT. 36
rignear ; mais il est nu bon prétexte. Cependant il y en avait encore des blé d'Indes d'ainonr, comme on !es appelle quelquefois chez nous. Emmëlie en trouva un. Dès qu'elle aperçut les premiers grains, elle rougit et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il se fut agi de quelqap nudité. Mais l'ex-élève l'avait TU. [l devina tout.
— Cfafingeons, dit-îi! le mien est plus facile
à éplucher L'échange se fit donnant donnant.
En un clin d'œil l'épi fat mis n nu. Il était rouge— pas d'être mis à nu — rouge et luisant comme si une larme eut mouillé ses perles.
— C'est tricher! dit Picounoc.
— La loi n'y pourvoit pas— Non est lex, répliqua l'ex-élève.
— Pour ta peine, tu n'embrasseras que la personne qui te sera désignée, ajoute un antre.
— C'est juste! c'est juste! dirent tous les
jeunes gens sauf Ëmmélie qui pencha la
tète en lâchant de sourire.
— Durum est, dit l'ei-élève.
— Du rum? repart Djos, je vais t'en verser dans l'instant.
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'36 Picau5oo Ls XAvtitï.
— ^Bmbraeae Aglaé, dit Picounoc.
— Embrasse Angéliqae, dit an autre— Il y avait Une Angélique.
—Pendant qne vous allez tous entendre,
j'embrasse Emmêlie — Quand il avait
dit : " Emmélie," le baiser était rendn. Emmêlie rougit jusqu'aux oreilles et sourit jusqu'au fond de l'âme.
Cependant on allume le feu, et l'on fait bouillir, dans un chaudron bien propre, les épis que l'on mangera au réveillon, avec le sel et le beurre. Quelques uns des convives ne veulent pas attendre et préfèrent le blé d'Inde rôti. On ne discute pas les goûts, et les hommes sont libres de manger des blé dindes de toutes sortes. La tâche allait se terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance de quelques uns. Cela ne le troublait guère. Il était homme à commander la fortune, et 'quand elle no lui apportait point ce qu'il lui demandait, il allait le chercher. Déjà l'on avait porté dehors plusieurs brassées de feuilles.
— A mon tour! dit-il, et, triomphant, il montre un épi de pourpre qu'il vient de tirer de la poche de son voisin.
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PIOOÏTNOO ht HADDIT, 37
— Embrasse qai te plaira ! loi crie-t-on.
Aglaé qui s'attend d'être choisie, se dé> tourne en riant, et se voile la figure avec sa main, d'une façon coquette, déoouvraot la joue pour ne rien perdre de la sensation. Ficounoo ee penche de l'autre côbê et embrasse Noémie. La panvre Âglaé eut presque honte.
Noémie dit:
— Je t'en fais passer, Aglaé.
— Je ne tiens pas à ses baisers, répond la jeune liile en se donnant de la contenance.
— Tu sais que tu en auras de reste bientôt, ajoute l'ex-élève avec un grain de malice.
— S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant, ■observe one des éptucheuses à sa voisiue, que «era-ce plus tard?
— Après le mariage? répond on souriant
la voisine.
Les épluchetles de blé d'Inde se terminent toujours, comme le foulage d'étoffe et le brayage, par- les jeux et les danses. Mais les jeux sont honnêtes et les danses, dé6eiites. L'on joue à "Madame demande sa toilette," à " La mer agitée " aux homonymes quelquefois.
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lorsque les veilleui sont un pen éduqués; on " logâ !ês gens du roi", ou plutôt, on cherche à les loger, car personne ne se soucie de se déranger pour si peu ; on joue à Golin-maillard — au bout d'un bâton — et à la paroisse — un jeu fort amusant, et bien simple celui-ci ; l'on vend le corbiilon — toujours en "on", ou l'on passe le gant, en rimant; l'on fait circuler un petit bâton allumé en disant: petit bonhomme rit encore* Il paraît que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu tant qu'il vil. Malheur au joueur entre les mains duquel le petit bonhomme expire ! il donne un gage. Les gages, voilà la grande affaire. Et, comme le curé qui veut accomplir son 'devoir a besoin d'écouter tout ce qui se dit, de voir toutce qui se passe! Heureusement qu'il se
trouve alors aussi des commères empressées de lui rapporter les fjits et gestes qu'il n'a pu apercevoir. — Le curé, c'est lui qui recueille les gages, car ces gages sont la preuve tangible des
péchés que les joueurs ont commis contre
les lois du jeu. A chaque gage est attachée
une peine peine bien douce souvent, et
qui tourne à l'avantage du pénitent. Voilà pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs.
pioouitoo Ll UAUDir. 39
Lorsque tous les gages sont retirés, que celuici a cueilli des cerises— celui- la, mesuré du rnbau — cet autre, fait trois pas d'amour, et cet antre encore, le pont de Paris, on change de jeu, jusqu'à ce qu'enfin le violonneui se décide à passer de l'arcanson sur le crin de son archet pour 'le rendre mordant, à tourner les clefs de son violon, pour mettre d'accord la chanterelle éveilii^e et la grosse corde grondeuse. Alors, aux premiers raisonnements des cordes harmonieuses que touche de son doigt l'artiste improvisé qui vent s'assurer de la fîâélité de . l'instrument, les pieds froissent le plancher avec impatience, un murmure joyeux court dans la salle ; les uns se lèvent, comme mns par un ressort, et font, en cadence, les pas les plus diiliciles ; les autres, sans bou-^ ger de place, battent d'avance la mesure avec le talon sonore de leur bottes françaises, Bien de gai, rien d'entraînant comme la danse, mais la danse mesurée, rapide, animée do la gigue et du réel. Et puis, c'est un excellent exercice hygiénique. En ce temps-là, à la campagne, on ne connaissait ni le lancier, ni le quadrille, ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la place que ceux qui savaient danser ; et les
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40 PIOOUNCO LE MAUDIT.
autres — les jeunes — avaient du plaisir à voir
cesmonvements capricieux, inuttiples, élégants des pieds, qui étaient inspirés par le rhythme de la musique. Et tout cela paraissait facile, tant c'était naturel ; il semblait que tout dépendait de la musique, et que le joueur de violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet sur les cordes pour faire danser tout l'univers.
L'épluchelte se termina donc par les ^ieux et la danse. Noémie, plus gaie que jamais, ■ dansa beaucoup et avec chacun, même avec Picounoc. Elle- dansait comme une poupée, tant elle était légère et souple. Picounoc avait^ lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre. I) battait les ailes de pigeon comme pas un, et ne perd ait jamais une mesure quelque pas difficile, qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue tous deux. Jamais le gaillard ne dansa mieux de sa vie. Il n'y avait pas que le violon qui l'animât ; son cœur obéissait à une force mystérieuse plus entraînante et plus redoutable que les volnptueuses effluves de la' musique; et, pendant que ses pieds faisaient retentir la salle de leur bruit cadencé, ses regards luxurieux dévoraient l'innocente jeune femme»
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PIOOUHQO LB UArDlï. Il
qui n'avait d'aatre soaci qae de ne pae perdre une mesure.
L'ex-élève remarqaa Picoanoc, car il savait qaelie passion ce malhearenx nourrissait dans son âme. Ponr le distraire de son idée, et sanver de son œil de convoitise la femme chaste C[u'il obsédait, il alla le saluer et prendre place. Lagigoedevenaitgigue voleuse. Picounoc n'osa pas refuser, mais il lança un regard de colère à son ami. Joseph le vint trouver ;
— Que tu danses bien ! lui dit-il
— Ce n'est pas malaisé, répondit le grand gars, il suffit de s'y mettre. Je ne suis pas
fatigué et je danserais bien toute la nuit
mais l'ex-élève n'aime pas à me voir avec ta
femme, parâît-il..,. Ou dirait qu'il estjalonx
Défie-toi de ce gaillard-là Avec son latin
il peut enjôler le diable.
—Bah ! ma femme est un ange.
— Sans doute, mais il y a des anges qui
ont tombé déjà, paraît-il.
— Si je m'apercevais de la moindre chose ! .. — Veille fais attention, c'est ton affaire,
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42 PIOOUNOO LB MAUDIT.
Une jeune fille vint remplacer madame- Joseph Letellier et la gigue continua. Lî violonneux était infatigable, et ses talons retombaient de plus en plus fort, et toujours en mesure, sur le plancher retentisBant. U n garçon salua l'ex ■ élève et dansa à son four, L'ex-élève alla s'asseoir i>rès de Noémie et de l'air le plus indifférent du monde, se mit à lui parler de mille riens. Joseph le regardait d'un œil soupçonneux. Picounoc regardait Joseph. Si Noémiesouriait, ou jetait un regard sur son jovial compagnon.
— Vois-tu ? disait Picounoc . . . Vois-tn ?
— Je vois... ré pondait Djos d'un ton morne.
Après quelques instants, l'ex élève s'éloigna de la maltresse de la maison et prit, auprès d'Emmélie, une place que venait de laisser l'aa des convives.
— As-tu remarqué quels regards ils ont échangés en se quittant? insinua le traître- Picounocà son trop crédule ami,
Joseph ne répondit rien. 11 n'avait rien remarqué, et pour cause, mais il était triste.
Souvent une parole perverse, dite à dessein, détruit pour jamais la paix et la félicité d'un
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cœar plein d'amour, Cest le poison qui transforme en une boisson mortello l'eau fraîche et limpide de la fontaine. Malheur A la langue venimeuse qui empoisonne l'existence, comme à la main criminelle qui la détruit! Joseph s'efforça de paraître gai, ot tout le monde, sauf Picounoc, le crut véritablement heureux. PicouQoo, lui, devina bien le ver rongeur qui commençait son œuvre de destruction, et il s'applaudit. La soirée terminée, chacun se retira ; mais, avant dq partir, l'un des convives invita tous les amis à venir chez lui, le mardi suivant, pour une autre épluchette. Tous promirent d'y aller. Djos promit comme les autres, mais il se disait à part soi: !Noa, je n'irai point !