LE DÉMON DE LA JALOUSIE
Djos n'avait pas offert l'hospitalité à son ancien compagnon l'ex-élève. Surpris de ce manque d'égard, celui-ci crut que son ami lui
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gardait rancune à cause qu'il avait mal parlé de Ficounoc ; et, en sortant, il lui dit :
— Djo9, tu as tort de m'en vonloir-
— Je sais ce que j'ai à faire, avait lépondu Djos.
— Si tu le sais, élo^ne Ficounoc
— Il y en a d'autres qni devraient être éloignés avant .lui. Cette dernière parole snrprit tellement l'ex-élôve qu'il ne répliqua rien. Noémie était à côté de son mari, dans la porte, et prenait ces paroles pour une plaisanterie. L'exélève lui tendit la main.
— Bon soir, madame, dit-il.
— Bon soir ! Vous reviendrez bientôt n'est-ce pas?
— Quand je pourrai vous être utile. ,
Il rejoignit Emmélie.
Ficotmoc, qui avait entendu, riait sous cape.
— AUons-noas à Vépluchette ce soir ? dit Noémie à son mari, quelques jours après la petite soirée que nous venons de raconter-
—Je ne suis pas bien ; je suis un peu fatigué, lé pondit Joseph,
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— Cela te remettra :......aIlons ! ne fais pas
le vieux sitôt ton bon ami l'ex-élève y
sera.
Un nuage passa sur la figure de Djos.
— L'ex-élève, l'ex-élève ! tu tiens peutêtre plus que moi à le voir, répondit-il d'une Toix sourde. .
— Gomment ! est-ce qu'il n'est plus ton ami?..
— Depuis qu'il est le tien
— Que veux-tu dire ? je ne te comprends,
— Tu me comprends, Noémie
— Mon Dieu ! quel est cet air mystérieux ?...
Pourquoi parlea-tu ainsi ï tu m'efiraies ! tu n'est plus le même depuis quelques jours î dit la jeune femme d'une voix émue !
En effet, depuis l'éplucketle, Djos n'avait pas en les franches et plaisantes manières de son accoutumée : il était resté morose, sortait le matin sans embrasser sa femni», et le soir, à son retour du travail, paraissait lai laisser prendre à regret le baiser qu'elle avait l'habitude de prendre. Noéraie avait bien remarqué cette froideur subite, car les femmes sont sen-
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sibLes et rien n'échappe à leur esprit d'observation,— mais elle n'arait pas interrogé son mari, croyant que chaque minute de ce petit contretemps était la dernière, sachant qu'elle n'avait rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert en secret et s'était rapprochée davantage de son enfant. Les mères qui ont des afflictions ne se lassent point de les confier à ces diviuea petites créatures que Dieu leur a données dans sa miséricorde, et elles épanchent leurs regrets sur les berceaux qui devaient être ■ les confidents de leurs espérances.
La nouvelle épluchette de blé d'Inde eut lieu le mardi suivant, et elle fut joyeuse comme la première. On regretta cependant l'absence de Joseph et de Noémie, car tous deux étaient estimés, d'un entretien agréable et bien éveillés.
— C'est curieux que Djos ne soit pas encore revenu de St. Jean, dit le maître de la maison.
— En effet, il devait être chez loi à six heures, le plus tard.
— Et il passe huit heures.
—Je vais voir s'il est arrivé, dit Picoanoc.
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Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs robes les épis entassés dans le coin de la salle.
Il pensait bien que Noémîe était seule encore, et que c'était à dessein que Djos s'attardait. Il connaissait .les moyens infrénieur qu'ont les jaloux de captiver lenrs femmes. Il courut d'une haleine à la maison de Joseph Letellier, et, suivant sa grossière habitude, regarda à la fenêtre avant d'entrer. Noémie filait en chantant. Mais le bruit du fuseau était monotone et la chanson, mélancolique De temps en temps elle détournait
un peu la tête et regardait avec amour le berceau où dormait soh petit enfant. La chandelle, versant une pâle lumière snr les murs blanchis à la chaux, se consumait lentement. A cette lueur terne la ligure de la jeune femme semblait presque livide, et ses doigts effilés qui tenaient la laine et la laissaient peu à peu s'allonger, se tordre et se rouler sur le fuseau, paraissaient amaigris.
La pauvre créature souffrait, car ce changement singulier, survenu dans l'humenr de son mari, était pour elle une source d'inquiétudes et de tourments. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas la cause de ce
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changement, et rien ne pouvait la iqi eipliqaer. Nul souvenir, nulle parole, nulle action, ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelq^cie lumière sur ce mystère. Et elle souffrait en silence.
N'osant parler, elle redoublait d'attentions pour son mari. Lui, il demeurait impassible. Il s'eSbrçait de le paraître plutôt, mais il ne l'était point ; car, eu face de tant d'amgur, son cœnr se fondait, ses résolutions se trouvaient ébranlées, sa fermeté chancelait, et, plus d'une fois, il fat sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur son âme trop soupçonneuse, cette femme aimante et douce qu'il avait juré d'aimer et de protéger toujours. Mais qui peut imaginer tout ce qui vient à l'idée d'un homme jaloux? Et qui peut délivrer une âme qui s'est donnée au démon de la .jalousie ? Joseph pensait : C'est peut-être pour mieux me tromper qu'elle
feint de m'aimer davantage attendons.
Etil attendait. Et chaque jour Picoun oc ravive à dessein la blessure mortelle qu'il a faite an cœur de son ami. Et déjà il a ourdi une trnme horrible : le crime ne lui répngne point : le mal semble son élément. Il arrange les fils de sa trame, çn fumant tranquillement sa
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pipe, et il sotutt & l'idée du saocès qui ne manquera pas de coaronner son œarre. 11 se trouve habile et se félicite d'avoir été maudit de son père, car il attribue à la malédiction cette heureuse disposition au crime qu'il sent se réveiller en lui-même. Mais le crime qu'il aime, ce n'est point te crime vulgaire que tout homme mal-né peut commettre, «tpour lequel tout imbécile se fait pendre ; c'est le forfait caché qui rapporte, à celui qui l'imagine, des biens ou des plaisirs, et qui reste un secret pour tous ; le forfait qui ne laisse jamais planer un soupçon sur son auteur, mais souvent le protège, comme d'une égide.
Piconuoc s'était donc misa l'œuvre, et tontes ses paroles toutes ses démarches étaient calculées et tendaient à un même but. Le succès pouvait longtemps se faire attendre: mais quand on est jeune on peut espérer; et Picounoc était jeune encore- 11 ne voulait pas risquer son jeu ; encore moins sa vie : c'est pourquoi il prenait le chemin le plus long; c'était aussi le plus sûr.
Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse qui chantait son triste refrain, il entra.
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— Djos n'est pas de retour ? dit-il.
— Non, pas encore, répondit la femme.
— Vous ne viendrez donc pas à ïépluchetle ?
— Il sera trop tard, bien sûr...... «t je crois
que Djos aime autant rester ici.
— Peut-être, mais il a tort. On s'amuse à
merveilie Il y a deux joueurs de violon: le
petit Jean Lafripe et le gros Zaïe On va
— J'aimerais bien à y aller, mais
Elle pesa d'un pied vigoureux sur la marcketle du rouet, et le fuseau bourdonna plus fort, comme pour dissimuler le s otipir qu'elle allait pousser du fond de son cœur malade.
— Voua n'êtes pas la même, Noémie, depuis quelques jours. Vous paraissez triste
■ — C'est lui qui n'est plus le même.
Et une larme roula sur ses joues pâles.
— Il ne faut pas faire attention à ce petit
caprice, ni se laisser attrister pour cela.
ajouta l'hypocrite garçon; vous savez ce qu'il a contre vousî il vous l'a dit ?
— Non Je ne sais rien; il ne m'a rien
dit.
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— Le foa ! je me sais moçiué de lui Il
est jaloux! imaginez donc un peu où il a
péché cette idée absurde il est jaloux, il
me l'a avoué.
— Jaloux ! s'écria Noémie étonnée.
— Jaloux, TOUS dis-je, ou en voie de le de" Tenir.
— Mais de qui ? Mon Dieu ! je ne vois personne
— De tout le monde excepté de moi;
peut-être parceque je vous aime pins que ne peuvent vous aimer tous les antres ensemble. Cet aveu n'était pas dans le programme diabolique de Picounoc, et il le regretta ; tuais la jenue femme n'y fit pas attention, tant elle était surprise.
— Mon Dieu ! qui a pu le porter à me soupçonner ainsi ? ah ! non, ce n'est pas possible !....
— N'allez pas prendre au sérieux cette boutade de Totre mari, continua Picounoc — et guérissez-le en voua moquant de lui. Il dit que vous aimez les autres, dites comme lui ; il prend ombrage d'un regard, d'une parole, regardez, pariez davantage ; mais avertissez-le
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qne vous n'agissez de la sorte que pour le rendre raisonnable. C'est le seul moyen de guérir cette espèce de folie— la pire de toutes — qu'on appelle "jalousie."
Noéraie était trop profondément blessée pour répondre de cette façon à l'outrage de son mari. Elle ne dit qu'une parole:
— Moi en aimer .d'autres?
iSon bonheur venait de recevoir un coup fatal. Elle apprenait qne son Joseph qu'elle aimait tant manquait de confiance en elle, et lajugeait capable de le tromper. Eien comme l'honneur n'est cher à la femme, et la plus amère injure que l'on fasse à la vertu, c'est de la soupçonner.
Joseph Letellier ne souffrait pas moins que sa femme, car les tourments de la jalousie sont impitoyables. Il n'était pas entièrement dans les serres du monstre moral; il faisait des efforts pour s'échapper et conquérir sa liberté dépensée; mais le doute l'empoignait et le rejetait dans la désolation.
— Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours
et elle n'aime que moi .L'ex-élève est un
ami. ..un ami dangereux peut-être pourquoi
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est-il resté près d'elle aussi longtemps ?....ll no
se Ijeut pfis ainsi aaprès des autres femmes
Et ponrqnoi-parlaient ils assez bas ponr ne pas être euteiidos?....Et ces regards ? Non ! ce n'est pas comme cel.a que l'on se regarde quand on
éprouve de l'indifférence Allons ! je veux
me convaincre que je rêve et voilà que, sans le vouloir.je cherche à me prouver le contraire... Mon Dieu ! serais je jaloux ! jaloux !..0n dit.que
c'est une chose terrible que la jalousie et
que les hommes mordus de ce vice deviennent
de véritables bourreaux Mais non, je ne ,
suis pas jaloux j'aime ma femme, ma
Noémie ; je l'aime de tout mon cœur, voilà
tout je l'entoure de tous les soins, je ne
travaille et ne vis que pour elle et pour notre
enfant KUa le sait bien Et jamais je
n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes. Nulle n'a la voix harmonieuse de ma Noémie ; nulle n'a son regard doux et chaud ; nulle ne
sourit agréablement comme elle Oh! oui
je l'aime Et, c'est parceque je l'aime que je
la trouve plus belle et plus aimable que toutes
les antres et que je ne me plais qu'en sa
compagnie Oui la vie et toute la vie avec
elle seule, loin du monde, au milieu de la
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solitude et je serai la plus heureux des
hommes! Mais elle ! O mon Dieu Iftlle
ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle se plaît en la présence des autres hommes? puisqu'elle leur sourit arec tant de grâce et
les regarde d'un œil si plein de douceur !
Non, elle ne m'aime point comme je l'aime
Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui se passe et les femmes ont parfois de si singuliers caprices On en voit de bien sages
qui oublient leurs devoirs L'occasion, le
dépit, la vanité, l'amour des parures Et
pour éviter de paraître jaloux, vais-je fermer les yeux et devenir peut-être la risée de mes amis? Si quelque jour l'on apprenait que je
suis un mari joué et content? Comme je
passerais pour bête ! Par exemple ! moi en
arriver-là ? Jamais ! Ah ! j'en briserai bien des intrigues, j'en ferai bien manquer des rendezvous '. j'en fustigerai des chercheurs de bonnes fortunes et des femmes complaisantes, avant
de sooffiir une pareille honte! Qu'on y
prenne garde !
Telles étaient les pensées folles qui assaillaient sans cesse le malheureux Joseph. Tout
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le long de son chemin, en allant à St. Jean et en reyenant à 4jOtbinière, il n'eut que pareilles absnrdités dans la tète. Il espérait^que l'esélève ne reviendrait plus, et cela le calmait xrn peu. Mais il pensait aussi que No6inie poarrait bien se laisser attendrir par les soupirs d'un autre, puisqu'elle aimait celni-ià, et qu'elle n'oublierait probablement l' ex-élève (que pour se consoler ailleurs. Oh ! les jaloux comme ils sont ingénieux à se tourmenter ! Il avait mis sa confiance en Picounoc, et il se promettait qu'avec le secours de cet habile garçon, il déjouerait toutes les rases de sa femme, et finirait par désespérer les amoureux. Il arriva chez lui comme Picounoc venait de partir, et trouva Noémie toute en pleurs à genoux contre son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car il pensa qu'une femme qui prie ne fait jamais de grosse peine à son époux. Noémie se leva et courut à lui ; — Petit méchant, va, ^comme tu me fais de
la peine! dit-elle en l'enveloppant de ses
deux bras.
—Tu pleures? pourquoi?
— Tn le fiais bien pourquoi penser que
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je puis en aimer un autre .que toi ! et elle
l'embrassa avec effusion. •
— SijesavaisI
— Quoi? ai tu Bavais?..... Mais doutes-tu de ma sincérité? quand t'ai-je douné le droit de me soupçonner ?
—Je veux bien croire que je suis fou, que
j'ai tort mais aussi, tu me mets un peu à
l'épreuve
— Comment? explique-toi tiens! en attendant. Et elle lui donne un nouveau baiser...
— Tifcsembles t'amuser mieux avec les autres qu'arec moi—Plusieurs — c'était un mensonge — ont remarqué, à notre épîuchette, que tu restais trop longtemps en la compagnie d'un garçon étranger, de l'ox-élève
— Mon Dieu! il est venu s'asseoir près de moi, et nous avons parlé de mille choses bien
indilTéreiites .je ne pouvais pas le planter-là
à propos de rien et m'en aller.
— Les prétextes pour t'éloigner de lui, ne t'auraient pas manqué, si tu l'eusses voulu.
— Tiens ! ne pense donc plus à cela, tu te
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