‹ Piceunec le mauditChapitre 21 sur 40 · UNE VENTE PAR LE SHÉRIF · texte numérisé non relu

UNE VENTE PAR LE SHÉRIF

C'était te premier dimanche de juillet que le missionnaire avait laissé le fort Ohippeway, pour descendre la rivière des Esclaves avec ses nouveaux guides; ce même dimanche, si pénible pour l'homme de Dieu qui se voyait trahi par les siens, fut plus triste encore pour la veuve Noémie. La vente de sa terre fut annoncée officiellement à la porte de l'église :

Tout le monde fit cercle autour de la tribune. Défunt Pierrot Martin, l'iiuissier — que Dieu ait son âme en sa sainte garde !— monta sur ie tréteau et lut, en se donnant de l'importance :

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PIOOUNOO LE HAUDIT. 309

* Fierifacias de terris.

COUa SUPÉRIEUBE— DISTRICT DE QUÉBEC.

Lotbinière, à savoir;) Etienne-Cha rie -Pierre No, 80 ) OhèvreBIs, écuyer, de

Ste Smmélie de Lotbinière, marchand, demandeur, contre les terres de dame Noémie Normand, veuve de t'en Joseph Letellier, de Lotbinière, défenderesse, à savoir:

1° Une terre sise et sitaée dans le rang St. Eustache de la paroisse de Lotbinière, district de Québec, de quatre arpents de front sur trente arpents de profondeur, plus ou moins, bornée, an nord, an chemin royal du dit rang ou concession, an sud, partie à la route de St. Charles et partie aux héritiers Moraud, à l'est à Hilaire Charette, et, à l'ouest à la terre de Etienne Biron, — avec ensemble les bâtisses su8-érigées, circonstances et dépendances.

2° Une terre à bois sise et située, dans la concession du Portage, de la Paroisse de Ste Emmélie de Lotbinière, même district, de deux arpents de front sur 30 arpents de profondeur, bornée, au nord, à la terre de Stanislas Firmin, au Bud, au domaine Sei-

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310 FIOOUNOC LE HAUOIT.

gaeiirial, à l'est à Jérôme Daigle et à l'ouest à Petoche MiqueloQ.

Pour être vendu à la porte de l'église de St. Louis de Lotbiuière, jeudi prochain à dix heures A. M.

F. X. Alène, Shérif.

Les remarques allèrent leur train, et plnsieurs donnèrent à la malheureuse femme le coup de pied de l'âne.

— Voilà ce que c'est ! dit Prisque Martineau, elle a Toulu faire un gros monsieur de eon garçon, au lieu de l'accoutumer comme les nôtres aux travaux de la terre, et son bien passe à payer des livres, des écoles, des études qui ne rendent pas la monde plus fin.

— Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme ! elle a suivi les conseils de son excellent voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.

— Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu vaniteux, sa hUe est jolie ; il voulait la pousser dans la société, et, à cet effet, ri lui a préparé pour mari na homme de profession.

—Qui ?

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PIOOUHOO LB HAUDIT. 311

— Victer, parbleu ! le garçon de la veuve. — C'est une idée qne ta as là, Uumais. — Poortant, dit un antre, il paraît qne M. Gbèvrelils, a déclaré l'antre jour, chez Madame Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite Saint Pierre, et que son mariage aurait lien avant longtemps.

— Si le bossa se met dans la tote, ou dans le cœar, d'avoir Margaeritc,][le diable ne saurait y mettre obstacle.

— Il a la bosse de la persérérance, cet homme-là.

— Oai. et c'est sa moindre.

Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre à l'église où se faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention d'acquérir cette belle propriété, pour euxmêmes on pour leurs garçons en âge de s'établir. Trois habitants avaient fait le voyage de ia ville pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire dans le cas où la terre leur serait adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur Larivière, le second à' M. Venner; l'autre, plus heureax, n'avait pas trouvé de prêteur. L'encantenr lut les conditions de la vente, et chacun écouta des deus oreilles.

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312 Pi00t7H00 Lt UAVait.

—Maintenant, Meseienra, aUe offre, s'il toos plaît, dit le criear, ude offre i>oar commâBcer, une offre poar la terre de St. Ëastacfae. Vous la connaissez; cVst la meilleaie et la plus belln terre de la paroisse.......

— La venve avec ? demanda un faroeur.

Ue fut un éclat de rire.

— La veuve est pour Ficonnoc, répondit un antre.

—Allons, Messieurs, allons ! reprit l'encan- ' teur, décidez-vous ! décidez-vous ! il n'y a que le premier pas qui coûte, c'est comme la confession

— C'est le premisr péché qui coûte à dire à la confession.

— On commence par le dernier !

— AUcz-Tous faire silence ! on dirait des en&ntd, reprit l'encanteur.

-^Cent louis ! cria une voix.

— Cent cinquante.

— Deux cents

—Quand je vous le disais qu'il n'y a .que le premieT pas qui coûte, dit l'encanteur, ça va aller ! ça va aller 1 A deux cents louis ! deux

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PIOOONOO Lï KAUDIT.

cents lonis I rien qne deaz cents lonîs ! c'est ponr rien ! ce n'est pas la moitié de la valeur I Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre nn cinquante loais, je lis ça dans votre figure, , — C'est bon, envoyez!

^A deux cent cinquante lonia, deux cent cinquante! rien que deux cent cinquante ! ce n'est pas le quart de la valeur.

— Ce n'est pas même la valeur du quart ! riposta un habitant.

— Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante louis, toi, tu as de l'argent en veuï-tu ? en voilà !

—Va pour trois cents ! répondit un gros gaillard jovial. \

— Bon, voilà au moins une ofl're un peu acceptable, et pourtant, il n'est pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille propriété.

—Elle est bien détériorée I observa l'an.

—Il n'y a plus de clôtures ! ajouta l'autre.

—Les fossés sont remplis ! dit un troiàème.

—Il faut de l'engrais partout !

314 PlOOttNOO Lï MAITDII.

— Lei mauFaisea herbes pulloleat !

—La maisoB est en raine !

— Elle va tomber sur le dos de la veuve !..,

— Peudant que vous faites des ikrces la terre s'en va; je vais l'adjuger! A trois cents

louis, nne fois, à trois cents louis, deux fois

à troiscentslouis,.,.voyonsl est-ce tout? voua

8ll«z la regretter; dépêchez- vous ! à trois

«ents ■

— Trois cent dntjaante !

— *Et cinq ! dit nae voix.

—Qu'il la garde ! j'ai fini !

—Qui est-ce qui vient de mettre ? demanda le crienr.

— Moi ! répondit une vois.

—A trois cent cinquante cinq louis, rien que

trois cent cinquante cinq louis! c'est ponr

rien! ce n'est pas la moitié de la valeur

Faut la rendre à quatre cents au moins

Voyons! êtes-vous bien décidés! avez-vous tons fini ? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! il trois cinquante cinq louis deui

fois! à trois cent cinquante cinq iouis eh!

eh ! 'attenlSon ! personne ? ftni ? toi ? rons ? JSo-nfi'^.^.^ bien! ça y eBt;!.-.„.eh! terrois! fois ! Adjugée à M. 'Saint-FieiTe !

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PfOOUNOO LB HAVMT; 31 S

— Pîconnoc !■ c'est Picemno© qai l'a schekée ! il par^t que le voilà ^Eiod propriétaire !

Ccmimie le priç de vente rencontrait les fraiï et les créances da bossu, la vente fat saspendae, et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.

Cette journée fat bien trî^e paar Noémie et pour Victor, le jenne avocat. Victor s'était donné bien du mal ponr tronver de l'argeatt. et empêcher le bien paternel d'être vendn par le shérif, mais il se heurta contre des cœurs insensibles ou indifférents. II eut toutefois un éclair d'espérance ; l'un des notaires agents qu'il vit, lut fît croire que le prêt aérait bien possible, si les renseignements qu'il donnait étaient exacts ; et Victor savait qu'il n'avait pas même feit valoir toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties qu'il pourrait ofirir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbiuière qu'il connaissait bien, pour loi demander s'il y avait qneiqae risque à prêter trois cents louis à ia veav© Letellier. Le jeune avocat attendait la réponse avec impatience, car il connaissait cette démarche du notaire. La lépouiBe arriva. La voici :

Ne prêtez pas pins dct deux oents lonis, vou$

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perdriez ; et, comme deaz cents ne paient pas tontes les dettes, voas ne pourriez pas être substitaê au demandenr et avoir la première hypothèque.

PiBEBE-E. St. Piebee.

P. 8. — Ne montrez pas cette lettre à Victor, et ne parlez pas de moi.

Victor entra plein de confiance dans l'étude An notaire.

— Eh bien ! avez-Tous une réponse ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Favorable, j'espère ?

— Non, monsieur. Je la regrette beaucoup, mais il m'est impossible de tous rendre le service demandé.

— ^De qui tenez-Tons vos renseignements, e'il TOUS plaît ?

— Je ne puis le dire.

—De quelqu'un qui veut acquérir pour rien la terre de ma mère, je suppose ?

— Je n'en sais rien : mais c'est d'an homme en qui j'ai confiance moi, et vous comprenez que cela me suffit.

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PIOOBNOO LE MAITDIT. 317

— Je le comprends !

Et il sortit la tète en fea. 11 se îdirigea da côté de Ste. Foye, passant, rêrenr et désolé, sons les grands arbres qni voilent la rente, devant les demenres des ricl^es et des henrenx de la ville.

Qnand il apprit que Pioonnoc était l'acqué^ renr de cette ferme qu'il avait tant raison de regretter, il éprouva une consolation : An moins cet homme nous aime, pensait-iVet il ne chassera pas ma- mère, j'en suis sûr. Et me pensée tonte de soleil vint a sou esprit: Marguerite sa fille unique, sa fille bien aimée, Marguerite m'aime ; elle sera ma femme un

jour à elle tous les biens de son père!

à moi par conséquent! Et ce rêve légèrement ambitieux égayait son âme.

Il rencontra, deux jours après, le notaire qui avait failli lui prêter de l'argent.

— Eh bien ! dit le notaire, savez vous à qui a été adjugée la terre de votre mère ?

—Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat d'un ton tout-à-Êiit ragaillardi, à M. F. St.

Pierre, un vieil

Le notaire lit un pas en arrière

318 PtOOUNOa LK HAUDIT.

— A M. Pierre-Enoch Saint Pierre ? Youe badinez ? et à qnel prix ?

— Trois cent cinquante cinq louis !

— Trois cent cinqnante cinq louis! et à

M. Saint Pierre ? .

— Mais oui! et pourquoi pas? Cela tous Burprend? M. Saint Pierre est très àl'aise.

— Je n'en doute pas, mais

—Mais?

— Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas

parler salut, monsieur Victor: Qui peut

connaître les hommes? mnrmiara<t-U eu s'éloignant

Victor entendit «ette remarque et en tut frappé. Cela le couduiait à réfléchir sur la surprise qu'avait manifestée le notaire an nom de St. Pierre, et de là U se reporta à Lotbinière, et il évoqua ses souvenirs encore tout nonveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empressé auprès de lui que de coutume ; il se rappela les paroles mystérieuses de Marguerite, les visites du bossn, les entretiens intimée de cet homme détestable avec le. père de Marguerite, et une immense angoisse serra son. cœur: Je suis perdn, pensa-t-il !...•••

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picoDHoo ht MAO&rr. 319

Qona sommes perdus! Cet homme si bon

s'est tourné contre nons! c'est lui, je le

parierais, qui a dit tm notaire de ne pas me prêter d'argent Ah! veut-il donc se dédommager dn bien qa'il noua a fait, par un

redoublement de malice? Et. plein de ces

pensées douloureuses, il retourna eur ses pas et rejoignit le Hotaire.

— Je puis bien vous reprocher maintenant, monsienr le notaire, dit-il en l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami......

Vous voyez qu'il était intéressé à me nuire....

— Comment! quivousadit?

— Je sais tout : et si je n'avais rien su, votre étonnement de tout à l'heure m'aurait éclairé complètement,..

— On ne connaît pas le monde! J'étais

loin de penser cela de mon ami Pierre-Enoch

enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui!

s'il a agi indignement, je ne veux être ni son

complice, ni le cacher Le jeune Victor

était horriblement tourmenté. Comment cet homme dont le dévoùment et l'Smitié semblaient inépuisables, se montrait-il tout-à-coup sans pitié ? Comment la protection qu'il avait

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820 PIOOHNOO LE MAUDIT,

depms tant d'années accordée à la femme panvre et sonffrante se poavait-elle changer eu une lâche persécution? Rien ne désole notre âme comme l'éloignement dea amis aox jours du malheur. Victor comprit que sa mère avait besoin de consolations dans les circonstances doalonreuaes où elle se trouvait. Et qui, après Dieu, peut apporter mieux que l'enfant soumis, à la venve affligée, le baume sacré de la consolation ? 11 attendit avec impatience le départ dtt bateau. Or les bateaux qui voyagent entre Québec et les paroisses d'en haut, ne viennent que deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. lis laissent la ville avec la marée montante, le mardi et le samedi. Et c'est un spectacle curieux que de voir comme des ruches serrées, ces vaisseaux, accostés les ans contre les autres, pleins do monde, pleins de produits de toutes sortes. C'est un va et vient singulier et qui réjouit les yeux ; c'est nn bourdonnement incessant, ce sont des cris, des rires, des adieux, des saints qui s'échangent longtempâ, et qne viennent interrompre de temps en temps les sifflets à vapeur stridents, ranques ou sonores, des divers bâtiments sar le point de partir.

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flCOUNOG LE MAUDIT. 321 ,

Victor monta à Lotbiaière le samedi qui suivit la vente.

Noémie avait espéré jusqu'à la dernière heure que le bossu se laisserait attendrir et lui ferait grâce de quelques mois encore : elle avait espéré aussi que Victor trouverait de l'argent pour payer avant la vente. Quand elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et qu'il lui faudrait bientôt sortir de cette maison où elle avait si longtemps vécu ; où elle avait d'abord éprouvé des joies si vives et si pures et, ensuite, des douleurs si grandes, elle se prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à concber et, tombant à genoux devant le crucifix suspendu à la muraille: Jésus! Jésus I s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je boive, à votre exemple, le calice jusqu'à la lie, que votre sainte volonté soit faite! mais soutenez-moi, car mon coarage m'abandonne, et

je me sens défaillir !

Fais elle demeara longtemps silencieuse, et, de temps çn temps, on l'entendait prononcer, au milieu dç profonds soupirs, les noms sacrés de Jésus et de Marie, et, dans la chambre voisine, Agnès, sa nièce, pleurait aussi en tour- "nant son rouet.

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PICOUNOC LE HADblI.

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