FIOOUNOO LE HA1T»IT
sommeil bienfaisant, et, quand \-int le matin tout radienï, il n'avait, pas plus que sa mère, goûté Je repos.
Pour tous la nuit fut terrible ; mais pour personne elle ne le fut autant que pour Picounoc, 11 voyait s'envoler, on une minute, le fruit de vingt ans de travajl, de ruses et d'hypocrisie. La coupe enchantée tombait de ses mains au moment où elle touchait ses lèvres. Tous ces désirs de feu qui l'avaient dévoré depuis la jeunesse déjà loin, allaient être satisfaits, puis il allai t jouir en paix, à force d'habileté, de l'amour de la femme qu'il convoitait, et de l'estime des hommes qu'il abusait, quand, tout à conp, par la faote d'un étranger à qui il oifre l'hospitalité, tout s'évanouit, tout s'écroule! Oh ! qu'il regrettait d'avoir retenu cet homme ! et comme il lui eut vite cassé la tête, si ce crime eut pu lui rendre le bonheur perdu. Il s'efforçait, par moment, de se faire illusion et de croire que tout cela n'était qu'un nuage que le vent emporterait. Maie on vain, le nuage restait étendu comme un immense lincenl au dessus de sa tête, et nul vent ne pouvait pins le dissiper. Il s'endormit, mais son . sommeil fat plus affreni que l'état de veille.
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66 fICOONOC IfR ^ni^iT,
11 vit le grand -trappeur ^'ay^ncar vers loi. .conduisant une femùie appayée à, son bras. Il crut que c'était Noémie et il çpt un tressaillement de volupté ; liiais q^uand la femme leva Bon .voile noir il reconnut Aglaé, sa propre épouse qu'il avait fait assasaîner. Elle portait nne hïrrible blessure à la tête, et des larmes de sang couraient de ses yeux. Il voulut fuir; . mais ses pas alourdis s'fittachèrent an sol comme à nne glaise implacable, et ses jambes plièrent sous un fardeau énorme. Ce i'ardean, une main mystérieuse le tenait sur sa tête, et c'était en vain qne de ses dçni bras, il voulait le jeter à terre. Ce fardeau se divisa en sept parties ; et chacune des sept parties . prit la forme d'une tête de mort.; et sur chaque tète il y avait une inscription. Or voici quelles étaient ces inscriptions ; Orgueil, avarice, impureté, envie, gourmandise, colère, paresse! Et, au dessus de ces sept têtes de mort, un crâne énorme — le crïtne nu du vieux chef des bandits enterré dans le ruisseau, avec cette autre inscription: La malédiction d'un père. Et tçut cela écrasait le malheureux Picounoc qui voulait en vain s'enfpir...;.. Toute la nuit son sommeil eut de ces cauchemars horribles.
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PlOOUNOO LB MADDIT. 57
Margtierite qui ne comfirenait pas encore toutes lea conséquences que pouvaient avoir Je^ paroles àa grand-trappeur, mais qni pressentait un malheur cependant, trouva, dans lit prière et l'amour, la seule consolation qui' plaît aux âmes vraiment attristées.
Le grand-trappeur craignit de s'être trahi, et d'avoir éveillé les soupçons de son enaemi. Il passale reste de la nuit chez Tiston, puis, de bou matin, pour 4étourner les soupçons, il s'achemina vers Ste. Croix. 11 lit hien, car Picounoo, soupçonnant quoique ruse, s'informa où était le chasseur. Quand on lui dit qu'il continuait sa route, sans plus s'occuper des incidents de la veille, il parut satisfait. La journée ne fut pas gaie. Picounob ne put se mettre franchement à l'ouvrage et on le vit rôder dans son champ conime une ombre en peine.
Vers le soir, Victor parlait avec sa i:ière de toutes ces choses qu'avait rappelées le? récits du chasseur, et tous deux songeaient aux moyens de faite révenir le malheureux exilé, dont la conduite, là-bàs, était si noble et si chrétienne, quand, tol\t à coup, ie jeune avoc'at s'écria- en se happant le frOiW :
LK MADOIT.
— Mon père n'est pas coupable, j'en suis certain !
Noémie pencha la tête. Elle ne pouvait pas comprendre qu'il ne le fut point, puisiju'il fuyait la justice et les regards de ses amis, depuis le jour du meurtre.
— Mon père n'est pas coupable ! reprit Victor avec une émotion à moitié contenue, et c'est de lui que me parlait le chasseur, hier matin, en revenant de St. Pierre
Comment ? que disait-il donc ce chasseur, demanda la femme, tremblante d'esiioir et de crainte à la fois.
— Il me disait qu'un de ses amis était accusé
d'un meurtre qu'il n'avait pas commis non,
ce n'est pas èela. Il me disait que cet ami, trompé par de fausses apparences et par un homme qui avait intérêt à se jouer de lui, sans doute, avait tué la femme d'un autre, croyant tuer sa propre femme, dans un moment d'infidélité Ah! c'est un cas sérieux et beau,
mais difficile ! dif&cile ! L'avocat prenait le
dessus, comme on le Toit. Ce qui est regrettable, reprit Victor, c'est que les preuves manquent : le malheureux ne peut pas prouver qu'il a été la victime d'un rusé coquin
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PIOOUNCJO LS MACDIT. 69
Noêmie, "après être demeurée an instant pensive, éclata tont à coup en sanglots. Elle Tenait de comprendre comment, en effet, son mari qai était jaloax, avait pa taer la femme de Pieonnoo, croyant se venger des infidélitéa imaginRirea de stt propre épouse; mais elle n'osait crtrire encote qa'il pat entrer tant de malice et de ibarberie dans le cœur de Ficoanoc. Et pourtant, elle était si heureuse de pouvoir alléger la Faute de sou mari I Victor Ini demanda d'une voix basse, oomme s'il eut craint d'être entendu ou d'offenser son père ;
— Mère, dites-moi, s'il vous plaît papa
était-il jaloux ? Les pleurs de Noémie redoublèrent, et o'est avec peine qu'elle répondit.
— Oui, mon fite, et j'ignore pourquoi, Dieu sait que je n'ai rien à me reprocher
— Et quel était' son meilleur ami ?
— C'était Picounoc'
— Moù' Diéû ! fit le jeune avocat ! serait-il donâ possible!
Il avait à peiné achevé ce ctj, qu'une ombre " appà^tlf dafts'^la'ptttte' entr'où'i^erte'; c'était 'le grand-trâp^uV.*'
— Je suis contenf'dè voila" voii-,'' dit' viVe-
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CO riCOUNOC LE UAODIT.
raout Victor en se levant pour donner nne chaise à l'étninger, vous allez me parler de
mou père, monsieur de mon père que je
ne connais point !
— Oh ! dites-lui donc que nous l'attendons, reprit Noémie en s'essuyant los yeux, dites-lui qu'il reviour.e, ou qu'il nous demande d'aller à lui!
— Vingt ans n'ont donc pas siiffii pour le faire oublier ? demanda létranger.
—Ah! reprit la femme toute brisée parla douleur, on peut croire que je l'avais oablîË, puisque je consentais à devenir la femme d'uu autre,', mais à mon âge, on ne fait pins de mariage d'amour, et, celui qui allait devenir mon deuxième époux savait bien qu'il ne m'avait pas toute eutiàre
— La reconnaissance, monsieur, ajouta Victor, est nue vertu qui tient souvent la place de l'amonr, et bien des hommes achètent le bonheur en la faisant naître dans les âmes qui ne renient pas on ne peuvent pas aimer.
— Cet homme que voua appelez 'Ficonnoc vous'a fait beaucoup de bien, Madame ?
— Beaucoup, monsieur
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— C'est lui qnt a conseillé ma mère de me faire donner une éducation classique, reprit Victor, et, n'eut-il fait que oeia, je voudrais J'aimer toujours
—Est-ce lui qui a payÊ votre éducation? demanda le grand-trappeur.
— ^Non et oui. Ma mère a payé d'abord, et pour cela elle s'est impotiée bien des privations, et elle a emprunté beaucoup d'argent.... Si bien, qu'à la fin ne ponvant plus rembourser le prêteur, qui était ce marchand bourra que nous avons ru snr sa galerie, à la rivière dii Chêne, elle dut voir notre terre décrétée- et mise en vente.
—Décrétée et vendue par le shérif ? fit l'étranger tout surpris.
— Oui, monsieur, continua Victor Mais
une dooce surprise nous attendait M. Saint
Pierre — celui qu'on surnomme Piconnoo— achète la terre et nous la rend pour un merci,
— Dites pour la ravoir quelques jours plus tard avec la main de la femme qu'il aime, a£j> ma d'une voix sourde et menaçante l'étrùiger..
—C'est vrai, fit le jeune avocats
—Je vois plus d'égoïsme que- de' générosité 2"
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62 PICODNOC LB
dans la coadnite de cet homme, ajouta l'étranger.
— C'est vrai, dit Noétnie naïvement, je n'avais pas songé à cela. Mon Dieu ! que je suis contente d'échapper à cet homme ! s'écria-telle ensuite, en joignant les mains.
Une larme vint trembler au bord de la paupière du grand-trappenr.
— Retournez-vous dansleNord-Onest, Monsieur ? lui demanda Tictor,
— Je ne sais guère, je vous Jure, ce que je vais faire, ou ce que je vais devenir..
— Ah ! relournez-y donc, dit Noémie, retonrne?-y donc pour voir mon mari et lui dire de revenir !
Le grand- trappeur se sentait émn, et, le cœur gros, il avait peur d'éclater.
— C'est de lui que vons me pariiez hier, reprit Victor, quand vous m'avez consulté au sujet d'un certain meurtre?
— Oui, Monsieur, précisément.
— Ah ! il n'est pas coupable ! a'écna de nouveau Noémie, dite; -'.ai qu'il revienne, et mon Victor, son .fils, le défendra bien contre ses accusateurs 1 Vous lui .dire? que Victor est
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PiCOUNOO LK UAUDIT. 63
avocat N'est-ce pas. Monsieur, que vous
lui direz ces choses, et que vous le conseillerez
de revenir vivre avec nous? Voyez-vous,
je n'ai qae ces deux amours au monde, mon enfant et mou mari ! Ah ! s'il savait ce qne j'ai souËfert ! s'il savait comme je l'ai aimé, comme je lui ai toujours été fidèle !...Ah ! qui donc a pu lui faire croire que je ne l'aimais plus! que je pouvais m'oublier jusqu'au point de faire entrer la honte ou le déshonneur dans ma maison ! Mon Dieu ! mon Dieu ! vous seul connaissez les larmes qne j'ai répandues et
les tortures qne j'ai endnrées ! Tenez,
Monsieur, s'il revenait ! il me semble qne
tout ce passé d'afflictions et d'amertume,' ne serait qu'un mauvais rêve bien vite oublié !. , ,
S'il revenait ! nous reprendrions la vie la
vie de bonheur et de paix où nous t'avons laissée il y a si longtemps, et nul ne pourrait plus, jamais, jamais, nons arracher l'un à l'autre, qne le bon Dieu, quand il trouverait nous avoir assez récompensés de nos longues années de martyre ! Ah ! s'il revenait, Monsieur, pour voir son enfant, son petit Victor qu'il a Hissé an berceau et qui est maintenant un si beau jeune homme ! comme il en serait fier de son
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64 PlOOnNOO LB MAUDIT.
Vietor!..Mais il ne me reconnaîtrait plos, hélas! les chagrins ont laissé de profondes
traces sur ma ligure ! Il ne me retrouverait
pas brillante de jeanesse comme autrefois!
et, peut-être!. ..Maisnon! il m'aimerait encore, car je l'aime toujonrs, moi ! Dites-lui, Monsieur, dites-lui tout ce que vous entendez, tout
ce que vous voyez! Ah! vous pleurez!.. ,.
TOUS êtes bon ! voub êtes sensible ! vous comprenez les souffrances de mon pauvre cœur!... Vous irez, n'est-ce pas, jusqu'à ces pays déglace d'où vous venez, pour en ramener mon mari! Tous lui direz que vous avez pleuré avec nous!
Le grand-trappeur, ne pouvant plus contenir ses émotions, ne pouvant plus calmer son cœur qui bondissait à romprç sa poitrine, se leva pour se jeter aux genoui de sa t^me ; Biais une voii joyeuse gui retentit sur le senil l'ariêta.
—Salvele, onmes génies ! ego sttm Paul Hamel qiii dicitwr ex^kvatus
— L'ei-élève ! s'écria Noémiç ^n s'^seuyaat les yeui
—Monsieur Paul Hatoal, dit Victor, ea ,ten. ^ftnt la main aa chasseur qiui «nti^
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PKJOOKOO LE tfAODIT. 6!>
Le gTsnd-trâpperuT jeta un regard et un sourire à sou ami
— Salée ! grandissime trappeur ! fit l'ex-élère en saluant ao» compE^Boa d» ohasse.
Une pâleur affreuse couvrit 1«b iignres de Koémie et de Victor qui restèrent immobiles
dans leur stupeur L'ex-élère qui vit leur
étonnemen^, reprit tout joyeuBement :
— Ëh ! oui, c'est le grasd-trappe^tf du Nord- Ouest .... Qaoi? est-ce qlu'il ne vous l'a pOe dit encore'? Il n'aime pas à se vaatier, je le SOIS';' mau-moivie n'ai pas de cachette.
Un' tremblement nerveur saiait NoÉmie, dont les regatiïs' dévoraient le grànd-trappenr, Victor croyait être le jouet du délire.
— Koémie ! Noêmie ! tu ne me reconnais plus ! s'écria le grand-trappeur !
Deux cris terribles firent à la fois retentir la nuiison.
— Jwei^I
-"Mon père !
Et aotidain SjoB tonlba aol genoux de sa
fâtilme et fon entendit c'esmots entrecoupés
de stiàglo^
r:„i- :i-,G00tjl>J
66 FIOODMOa LE HADDIT.
— Paidon! pardon! pardon!
—Oh! dit l'ei-élève, en s'essnyant les yeiix,
je croyais que la connaissance était iaite
Je ne renx pas tous déranger, mes enfants..-. Je reviendrai tantôt
Et, le cœar touché de ce qu'il voyait, it sortit ! Il est des joies comme il est des douleurs qui défient toute description, et si le pinceau de l'artiste réussit à montrer, dans la figure humaine qu'il reproduit, toutes les donleurs ou tontes les joies de râme.la plume del'écrirain s'arrête impuissante, ou se brise de désespoir. D'abord le silence ne fut interrompa que par des paroles isolées coomie ces bouffées de fiamme qui s'échappent des lèvres eutr'oBrertes du rolcan prêt à faire irruption ; et ces mots, c'étaientiesnomsdeNoémie, de Victor et de Joseph ; puis, suivirent des baisers d'une ineffable douceur, et des regards chargés d'amour plus éloquents, plus persuasifs que tons les serments à la fois. Après ia première effusion, le grand-trappeur se débarrassa de sa ceinture fléchée et de ses pistolets, puis il voulut revoir chaque chambre, chaque morceau, pow ainsi dire, de cette maison qui évoquait toat-
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TIOOUNOa LB MAUDIT. ' 67
à-conp an passé si calme et si heareox d'aboid, si amer, hélas ! ensuite.
Victor, après quelques moments, déposa un baiser sur le front de sou père et s'éloigna, promettant de rentrer bientôt. Il trouva l'ezélève assis pensif sur la clôture du chemin, à im arpent de la maison. Il lui proposa une promenade, et tous deux marchèrent en causant du 'grand événement qui Tenait de se produire.
— Je suis bien heureux, disait le jeune ftTocat, je sais bien heureux d'avoir retrouvé monÇpère ; mais un bonheur s'achète souvent au prix d'un autre bonheur, et je sens que je
ne serai pas épargné Pauvre Marguerite!
soupirait-il de temps en temps, pauvre Marguerite ! où s'en vont nos doux projets ' où
s'en vont nos délicieuses espérances î
Marguerite ne connaissait; pas encore toutel'étendue du malheur qui la menaçait, et elle se plaisait à croire que le coup inattendu qui frappait son père ne l'atteindrait point ellemême. Elle ne savait point, innocente créature, fruit succulent et beau, sorti par hasard d'un rameau encore vert, elle ne savait point
C3.l:.':ij,CiOOtjl>J
68 Fiooiniocr lk maudit.
<somiBe 1s cœur de Farbie qui IWait prodtâ, était profondément gâté.
Picounoc, aprè« avoir erré ragoemen't, sans but: et sans mofif, toate la journée, s'était enfermé dsDS' sa chambre, 11 n« vonlnt pis souper.
— Vous êtes- malade, petit p»pa» risque! timidiemeat la jeune fille.
^Si cet homme a le mallveui> de retenir !... gronda-t-il pour tonte réponse.
— Le chasseur qui a passé hier soir, pf^a?
— Oelni-là ânsn !. qve le dtafela l'en-
porte !
— Il ne sarait pas la peine qu'il te ferait en disant ce qu'il a raconté.
— Qa'ayait-on beâoin de ces histoires-là ? Dn reste, je buis certain que c'est un menteur. Il estpayépar quelqu'un poarfaire manquer mon ■maTin'^ .....je le comprends bien, moi; mais
I^oémie !...Ah! ceafemnïes ! ces femmes!...
Elles crdiraieut manquer à leur dignité si elles ne tombaienit en pâmoison à la moindre parole nn peu surprenante qu'elles entendent.
—*V ois-la donc, petite père, et dis-hii tout ce <$ne ttt penseii de ces hiistoiïes ; elle finirspat
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
FICOONOC LE UADCIT. 9$
comprendre, sans doute, qu'il est fort possible oue TOUS soyez tous deus li s jouets dVo mauvais plaisant, on d'an ennemi.,
— Victor est-il venu aujourd'hui? demanda Picounoc.
— Non, papa, répondit Marguerite, l'àme oppTesaée par le regret.
—Il croit aax contes du ohaeseur, le petit fiit ! il y croit !
— Il aurait tant de bonheur, s'il retrouvait
son père ! Mon Bien ! si vous partiez pour
ne revenir qu'après vingt ans! quelle serait ma peine! mais quelle serait ma joie
ensuite! Oh! petit père, ne lui garde pas rancnue de son espoir et de sa félicité !
— Le grand-trappeur eut mieux fait de ne jamais révéler sou nom, et de rester mort pour tout le monde
— Tu es injuste, petit papa! voyonst
calme-toi
— Injuste? je suis injuste ? dis-tu?
— Mais il me seipble çLae.......la (charité
-rrll:te seonble que! ^t^içhaiitiË ! opi!
topit ÇB,, ^tept bel et bon. MM» tu «ai? ^ne
70 prconsoo lb maudit.
choRe, Marguerite, tu sais que ce grand-trappeur, ce Djos, ce Pèlerin, quelque soit son nom, est un assassin ?
— Mais, mon père, on le dit si bon maintenant, reprit la jeune fille avec une donceni étrange.
— N'importe! c'est un meurtrier ; et je l'ai dit hier soir devant tout le monde ; c'est no meurtrier ! qu'il ne remette pas les pieds ici !
— Mon père ! les apparences sont parfois
trompeuses On a vu souvent l'innocence
accusée et la faute impunie, qui sait ?
— Je sais bien, moi! puisque je l'ai vu faire!
Tas-tn donc défendre et protéger l'assaï-
sin de ta mère? serais-tu oublieuse et ingrate à ce point ?
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Marguerite. Et, se cachant le visage dans ses deux mains, elle demeura longtemps silencieuse,
— Veuï-tu donc qu'il revienne maintenant, reprit Picounoc, et n'ent-ii pas mieux fait de passer pour mort plus longtemps encore ?.dis !..•
— Ah I c'est affreux ! murmurait la jeune
filie Et un combat terrible se livrait dans
son cœur : son amour était aux prises avec ss
[.3,1. :i-,C(K>tjl>J
PIOOUNOC Ll MAUDIT. 71
dignité. Elle voyait Victor souriant tristement et jurant de l'aimer toujours; elle le voyait avec toutes ses vertus, sa franchise et sa noblesse, et, derrière lui, elle apercevait un homme souillé de sang ; et cet homme, c'était le père de son fiancé, et ce sang, c'était celui
de sa mère ! Jamais ce souvenir ne s'était
réveillé aussi amer, et jamais il n'était revenu sons de pareilles couleurs ! Brisée par le choc des sentiments violents et divers qui se heurtaient dans sou esprit, ne trouvant plus l'appui des hommes assez ferme, elle entra dans sa chambre et se jota à genoux. La prière est le plus sûr et le meilleur moyeu d'arriver au repos— que ce soit le repos dans l'allégresse. ou le repos dans les afiSictions. Picounoc sortit et se dirigea machinalement vers la demeure de Noémie.
La nuit n'était pas encore venue, mais le ciel était sombre déjà, et les objets de la terre, sans couleurs et presque sans formes certaines, se confondaient dans une masse grise. On eut dit un grand nuage ouvrant ses ailes pour couvrir le monde. La lumière de la lampe brillait dans chaque maison, s'éphappant en
,,Gootjl>j
t2 PIOODNOO LB UAUDIT.
rayotï8 joyeux par quelqu'une des fenêtres. Le plus souvent .les cultivateurs, qui n'ont ni crainte d'être vus, ni peur de voir trop, ne prennent pas la peine de suspendre des rideaux à leurs fenfitres, ou de les fermer s'il s'en trouve, et le passant voit la famille réunie autour de la table pour prendre son souper, ou jouer la partie de cartes.
Victor et l'ex-élève ayant rencontré des amis du vieux temps s'attardaient à jaser.
Ficounoc arriva sans trop savoir pourquoi, et en proie à des pensées horribles, à la porte de I^oêmie. Il remarqua avec surprise qu'il n'y avait pas de lumière aux fenêtres. Il s'approcha davantage et vit qu'on avait improvisé des rideaux. Cela l'intrigua bien nu peu. 11 colla son oreille contre Je trou de la clenche, puis entendit chuehotter. Il écouta avec plus d'attention. Le grand-trappeur disait à sa femme.
— Si Picounoc savait que je suis ici, il me ferait arrêter, vois-tu. Et comme je n'ai pas de preuves de sa fourberie, je serais probablement cdridatnné !
Pi'Ctfunbc' frissonna jusqu'au fond des en-
,,Gootjl>j
PIOOTTNOC LE uaithit. 73
traiilesi un éclair jaillit de ses paupières, et il 8'appaya un moment sur le cadre de la porte, puis, la stupéfaction calmée, il s'inclina de nouveau poar écouter
— Je vendrai la terre et j'irai te rejoindre, disait Noémie
Il n'eut pas besoin d'en entendre plus long. Honteux d'avoir été la dupe du chasseur, fou de colère à la pensée de cette femme qui lui échappait pour toujours, pour retomber dans les bras de celui qu'elle aimait, il s'éloigna chancelant. Mais, ayant entendu des v^oii et le bruit des pas de quelques personnes qui venaient, il longea la maison et se cacha au coin, derrière. Là i[ vit des rayons qui sortaient à pleine fenêtre et s'en allaient dormir sur les feuilles du verger voisin : Voyons! se dit-il, est-ce bien lui ? Et, s'approchant de la fenêtre, il plongea son œil avido et cruel dans la maison. Il eut un grincement de dents efl'royable
—Je serai vengé ! gronda-t-il et, aveuglé par la rage il alla se heurter au tronc d'un arbre: Maudit! recule-toi donc! grinca-t-il, et il frappa du poing l'arbre inoffensif. Il reprit le chemin de sa demeure, et, eu s'en allant, il
74 PICOTTIIOO Ll UATTDIT.
pensait : Je Bais bien bête de perdre la tête
pour ça ! De qooi va me servir tout oe
désespoir? c'est inntile d'y penser, je ne
i'aarai jamais! £Ue me hma qnutd
même ! Elle va me mépriser ! brisonsla! en avant! Ah ! l'on vent jouer, un tour « Picounoc ! on vent toat bonnement déguerpir l'un après l'autre, sans tambour ni trompette! allons donc ! pour qui me prenez-vous, M. le grand-trappeur? et Madame la grande-trappeuse? Picounoc ne se laisse pas emmancher comme ça! Puisque l'on ne peut pas goûter à l'amour, eh bien ! rassasions-nous de^ vengeance. L'amour passe, paraît-ii, mais lavengeance ! ah ! le temps la rend plus belle et plus terrible !.....-
Il attela son cheval, prévint Marguerite de ne pas l'attendre avant deux ou trois heures du matin, et partit an grand trot. 11 s'arrêta à l'église, chez un juge de paix, ht une déclaration eontre Joseph Letellier, l'accusant de
meurtre et spécifiant tous les détails Puis
il dit au magistrat de se hâter, car l'assassin serait probablement disparu de nouveau, le lendemain matin. Alors, quand il eut remis l'affaire entre les mains de la justice, il re-
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PIOODMOO LE HADDll. 76
monta dans sa voiture ; mais il ne revint pas chez Ini, il se rendit à la rivière du Chêne, et alla frapper à la porte du bossu.
— A quoi puis-je attribuer l'honneur de ta visite ? demanda le marchand d'un air de grand seigneur vexé.
— A la vengeance, répondit Picounoo
— Ce n'est pas chrétien, cela, observa le bossn
— C'est agréable, toujours ! si ce n'est pas chrétien
— Et de qui veux-tu donc te venger ainsi?
— D'un homme !
— Ah ! je pensais que tu allais dire d'une femme.
— D'une femme aussi !
— Bigre ! deux vengeances à la fois, c'est du corse, cela.
— C'est du Picounoc, en tout cas. répliqua l'habitant irrité en se frappant le cœur d'un geste vaniteux.
—Le mariage serait-il rompu, par hasard ? demanda le bbssu...
,,Gootjl>j
76 PIOOtTKOO Lï UAUtttT.
— Les mariages sont rompus ! les... mariages, entends-ta ?
— J'entends mais je ne comprends pas
— Ta Tas comprendre Djos, le pèlerin de
Ste. Anne, est revenu.
— Hein ! que dis-tu ? l)jo8 est revenu ? exclama le bossn, se dressant de teneur
— Oui, il est revenu sous la forme (|'un cbasseuT du Nord-Ouest
— Âh ! c'est cet homme que j'ai vu avant hier ! C'est Djos ? dis-tu ?
— Oui, c'est loi! maie ta ne le connais
pas toi ? et cela ne te fait pas grand'choee,
continua Ficounoc, qui n'avait pas remarqué la surprise dn bossu.
— C'est vrai ! c'est vrai ! je ne le connais pas, reprit le marchand, mais j'ai tant entendu parler de lui! Ahl il est revenu! Et que
veni-tu que je fasse ? voyons! je suis disposé à t'obliger : Tu m'as un peu maltraité, mais à tout péché miséricorde Oui, voyons! assieds-toi un peu, et causons tranquillement en prenant un petit coup
—Que tu es bon, mon cher Chèvrefils, et
PI0ODHOO LX HA.nsni, 77
<liie j'ai dn regret de t'avoir on insiaot préféré ce petit fat de Yictor ! mais, Dieu merci ! c'est fini! Yictor et Marguerite se marieront ensemble qaand Noémie et moi nons serons de vienx époux.
— Yraîment ! ce serait fini ! ta ne plaisantes pas?
— Ma fille ra-t-elle épouser le fils de l'assassin de sa mère ? Je la chasserais de ma maison.
— Mais il me semble que
— J'allais épouser la femme de l'assassin de
ma femme? se hâta d'achever Picoanoc.
Oni, oui mais il me, semble à moi qae ce
cas est fort différent.
— En efiet, tu as raison. Et que comptes-tu faire?
— Je compte faire pendre Djos,
— Kien que ça ? et as-tu besoin de mes ser- Tices pour cela ?
— Peut-être.
— Ils te sont acquis
— Je ne veux qu'une promesse de toi, et cette promesse je la paie de ma fille, entendsta?
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78 PIOOUNOO LE HACTDIT.
Le bossu se leva to:it palpitant, et son oeil faux jeta mille étincelles.
— Ta lille dis-tn ? et si elle ne veut pas plos maintenant que l'autre jour?
— Tu la prendras de force : elle est à toi, je te la donne!
— Voilà qui est parlé! et quelle promesse me demandes-tu ? que je la rende heureuse ? que je l'adore toujours? que je
— Non! non! c'est que tu ne dises jamais, quoiqu'il arrive, que tu m'as vendu un châle
ponr ma femme, il y a vingt ans, te
souviens-tu ?
— S'il y a si longtemps la promesse tiendra, bien sûr !
— Tu diras plutôt, si jamais l'on parle de ce châle, que tu ne m'en as jamais vendu !
— Rien de plus ais&, mon cher beau père; et pour cela, tu vas me donner Marguerite !... Allons ! tu te moques de ton gendre
— Ce qui te paraît une bagatelle aura peat-
êtro une grande importance un jour
« — Comme tu voudras, beau père et quand
prendrai-je possession de ta fille que j'aime à la folie?
r:„i- :i-,G00tjl>J
PtCOniCOG LE UAODIT. 79
— Après le procès
— Ah! il y a un procès ? fit le bossu, plus sérieasement.
— Sans doute, je te l'ai dit, je livre Djos à la justice
— Bien! bien! je comprends! parfait T
compte sur raoi!
Pendant cette conversation, un huissier suivi de quatre recors armés, entra chez Noémie et fit — au nom de la reine — le gvand-trappeur prisonnier. Heureusement pour l'huissier et les recors, le chasseur n'avait pas ses armes aous la main, car pas nn seul d'entre eux ne serait sorti vivant.
FRÈRE ET SCEUK,
La mission de Providence, au grand lac des Ksclaves, fnt jetée dans un émoi extraordinaire par l'événement qui amena deux des chasseurs • les plus remarquables — l'un par ses vertns morales et physiques et l'antre par ses vices
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80 PlflOONOO LE HAUDIT.
—à révéler leurs noms qne, pour dea motifs paissants, ils avaient toajours c&chés. Le grand-trappear fit alors connaître à toas coax qui voulnrent l'entendre, dans quelle voie sinistre il avait été poussé par son ami trompeur, et comment, entrainé par une fatale et aveugle illusion, il était devenu l'instrument probable de la malice de cet ami, en croyant n'être que te vengeur de la foi conjugale outragée. Le missionnaire lui prodigua les conseils éclairés dont il avait besoin pour se guider désormais; il lui dit de partir sans retard et d'aller, plein de confiance en Bien, consoler la femme infortunée qu'il avait plongée dans le deuil, et démasquer en face du monde, l'homme pervers dont l'amitié lui avait été si funeste. Et le grand-trappenr, accompagné de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans l'immense solitude qu'il venait de traverser, vers les rives dn Saint Laurent. Cependant il songeait, bn marchant, par quels moyens il réussirait à convaincre Ticounoc de malice et de trahison, et plus il songeait, plus la chose , lui semblait impossible. Alors il résolot d# ne point se faire reconnaître, et d'arriver chez lid comme un étranger. A sa femme seule il
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FIOOtTNDO Ll HATOIT. SI
révélera tont, et ensemble Becxètement, ils s'entendront pour éviter les chances «d'un procès et s'en aller qnelqne part achever, dans le cslme, ce qui lenr reste d'années. Mais Piconnoc a surpris le secret du chasseur, et, maintenant, c'est entre ces denz hommes une lutte à mort. 11 y a eu un meurtre, et l'an des deux est le coupable. Us vont s'accuser tour à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide pas, aura peut-être un moment d'hésitation, une heure- d'angoisse.
Le mÎBsionnaire de Providence s'eSbrça de faire rentrer le remords dans l'âme endurcie de Racette, le Hibou blanc ; mais le criminel était trop corrompu pour écouter la voix de la religion qui le suppliait de revenir à elle ; il était surtout trop Irrité de la perte d'Iréma et dn départ du grand-trappeur à qui le bonheur semblait maintenant sourire. Il ne répondit aux exhortations du ministre du Seigneur que par un silence obstiné on un rire cynique. Alors, comprenant tout le mal que pouvait faire parmi les naïls indiens cet être dépravé, l'homme de Dieu Ht un reproche aux guerriers de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un
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82 PIOOQNOO LK UAUDIT.
chel' sans honneur, que la justice de son pays avait»marqaé au front d'un cachet de honte et d'ignominie ; il les conjura de chasser loin de leur tribu cet homme de sang, et do se choisir an chef parmi les braves chasseurs de la nation.
— Vous êtes venus, dit-il, Oouteaux-jannes et Litchanrés, avec le désir d'oublier vos haines trop longues et de vous unir, comme une seule famille, pour chasser dans les forêts qui vous appartiennent, eh bien! enterrez les armes de la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil qui vous mènent dans le pays du feu qui ne s'éteint jamais ! Aimez-vous et protégez-vous les uns les autres comme si vona étiez tous des frères ! Le grand Esprit lé veut, et si vous ne faites pas la volonté du grand Esprit vons n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire et de plaiair, après votre mort. Demeurez ensemble sons vos tentes, auprès du fort, pendant quelques jours. Venez vous agenouiller aux pieds de la robe noire qui vous pardonnera vos péchés et vous dira de bonnes paroles pour vous encourager à ta vertu. Vous ferez la sainte communion et alors, devenus sages et bons, vous élirez ensemble un chef pour vons
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ptooONOo Li u&imiT. Sa
conduire à la chasee, oa veiller snr vous anx jours de repos.
--Kisastan n'est peut-être pas mort, dit le grand-trappenr, qui n'était pas encore parti pour revenir au pays qaand le missionnaire parla, comme nous Tenons de le dire, aux indiens réunis dans lit chapelle.
— Eisastari n'est pas mort ! s'écria la pauvre Iréma, dans une effervescence soudaine. L'espérance lui rendait toute son énergie. Elle était belle à voir se dressant ainsi dans son amour, frémissante, l'œil étincelant.
— Je ne sais s'il est mort maintenant, mais nous l'avons trouvé gisant dans son sang et couvert de blessures, reprit l'ei-élëve, et après quelques jours passés auprès de lui, pour le soigner et le rendre à la vie, à sa demande, nous l'avons laissé-pour suivre les traces de ■ ses ennemis. Eisastari pouvait alors marcher seul et chasser pour vivre.
— li is true., dit John.
— C'est la pure vérité ! ajouta Baptiste.
— Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iré ma avec exaltation.
84 PICOTTNOO LK HADDtr.
— Il est au fort Ohippeway, répondit le prêtre.
La Graiid-Esprit est bon! s'écria Iréma.
— Et j'espèrtt que Kisastari reviendra bientôt, reprit à son tour le grand-trappeur, d'une voix sévère, pour avertir ses amis Kenard d'argent et Ours grognard que le grand-trappeur n'est ni un lâche, ni un traître, ni un
I A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés, se fautilar honteusement dans la foule et sortir l'un après l'autre de la chapelle.
—Vous n'avez pas besoin de vous cacher, misérables, continua le grand-trappeur, que le souvenir de l'horrible action des guides, rendait un peu acerbe ; vous n'avez pas besoin de fuir I Je sais assez heureux pour ne pas .souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me faire périr de faim.
Le missionnaire et les religieusçs, tout anxieux, voulurent connaître à quelle trahison nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble chasseur avait été en butte. Le grand-trappeur leur raconta comment il avait été enfermé dans une grotte, où il était entré pour piiei
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PICOtJNOO LE HAUDtT. 85
sur les ceodres de son ancien ami, et comment après deux jonrs sealement il en était sorti, grèce à nne corne de pondre trouvée dans tine large fissare de la caTerne
Un mouvement d'indignation conrut dans la chapelle ; mais il fut vite remplacé par une pensée de reconnaissance envers Dieu.
— La sainte Providence, dit le missionnaire, ne vous a pas tant de fois sauvé de la main de vos ennemis, pour vous livrer à une mort ignominieuse et imméritée, ...partez avec confiance. C'est alors qu'ayant embrassa sa sœnr Marie-Louise, ayant serré la main au missionnaire dévoué et à ses anciens camarades, le grand-trappeur s'était mis en route.
Les indiens suivirent les avis de la robe noire: ils se réunirent comme des frères sous les mêmes tentes, allant anx instructions reli- ^euses et se confessant. Puis la plupart firent la sainte communion. Cependant le Hibon-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il s'efforçait de réunir autour de lui quelques guerriers pour continuer la lutte et le pillage. Quelques uns se sentaient entraînés par ses paroles fallacieuses, mais n'osaient pas avouer
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S6 PIOOUMOO L« VAODIT.
lear dessein. Naskarina, honteuse de se retronver parmi ceux qu'elle avait trahie, irritée do Toir sea projeta déjoués par la Providence, demeurait fidèle au renégat, et l'enconrageait dans sa révolte coatre les hommes de la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle n'arriverait pas à eon but en se montrant si franchement méchante, et elle résolut de déguiser sa noirceur aons le voile de la vertn. Il y avait un mois qne les indiens avaient dressé leurs tentes autour du fort Providence. On était an milieu d'aoât, la plupart des sauvages allaient ee rendre dans le fort pour la grande fête de l'Assomption. Mais, avant de partir, les guerriers s'assemblèrent pour élire un chef commun. On tira an sort pour savoir dans quelle tribu il serait choisi. Le sort favorisa les Litchanrés.
— Nous nous soumettons, dirent d'nue voix un peu triste plusieurs Couteaux-jaunes
— Vous êtes des lâches ! gronda le Hiboublanc.
— Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina.
— Nous sommes fidèles â notre parole, répondirent les Cou teanx-j aunes qui s'étaient soumia à l'arrêt du sort.
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FICOUNOO LK HADDIT. 87
— Que vont dire vos aïeux ? reprit le Hiboublanc.
— Ils vont rougir de vous et vous maudire, continua Naskarina.
— Nous gardons la parole donnée, firent les Couteanx-jaanes, d'un ton ferme qm commandait le respect.
— Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc.
— Tes menaces ne nous effraient point
— Oe n'était pas la peine de trahir mes frères pour vous, reprit cyniquement l'infôme Naskarina.
— Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être nommé chef, demanda l'an des Gonteauzjannes.
— Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina battit des mains.
— Tons ! dit une voix nouvelle, qui ne s'était pas fait entendre encore tous !
Les regards se tournèrent du côté d'où s'élevait cette voix, et une clameur immense retentit soudain :
■ — Kisastari !
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88 PIOOVHOO LK MAUDIT.
C'était ie jeune chef qni arrivait, gnéri,oii , à peu prèR, et disposé à se battre .encore. Iréma courut à loi ; il la reput dans ses bras et la serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant le soir elle serait sa femme. Naskarina pâlit et roagit tour à tonr de rage et de jalonsie. Elle s'éloigna dn camp et se dirigea vers le fort.
— Eisaslari! voilà notre chef! crièrent ensemble les guerriers des deus tribus.
— Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis votre chef, mais je suis plus encore votre frère ! chassons ensemble jneqn'anz glaces dn lac sans fin, dormons sons les mêmea tentes, partageons le même festin, chau&bna-nons an même feu, écoutons ensemble les paroles de de vie de la robe noire et nous serons heureux !
Un immense cri de triomphe snivit ces paroles.
— Hibon-blauc, va-t-en ! tn n'es qu'nn tnûtre ! crièrent cent voix.
Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître d'école qui martyrisait le petit Joseph, prit sa carabine et, frémissant de colère, il disparut sons les arbres de la forêt profonde. Les deux
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ptooD:toa LK UADDiT. 89
tribus, uqI^ et heareuses, ee rendirent à la maison de la prière pour la grande cérémonie. £i8astari alla trouver le missionnaire.
— Me voici, dit-il, je ne sais pas mort et mes blessures sont gaéries. Je désire que tn m'u* Disses à Iréma ma bien>aimée. Nous sommes prêts tous les deux. Nous nous sommes confessés, tu le sais, et nous ne voulons plus être séparés.
-i—C'est bien, m6n enfant, je vais vous marier ; mais attendez quelques instants, il 7 a là une pénitente qui vent se confesser : il ne faut pas laisser passer les instants de grâce.
— Noos attendrons, mon père.
Naskariua s'était dit en se dirigeant vers le fort: Je n'ai pas réussi à me venger; Iréma
est encore dans les bras de Kisastari Je ne
suis assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne meurt point, ne m'a pas aidée. La robe noire dit qu'après une mauvaise confession et une communion criminelle on appartient au mauvais esprit. Je veux lui appartenir, et je vais aller me. confesser pour cela.
Et abordant le missionnaire elle loi dit d'un sir contrit et repentant :
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90 PlOOtoSOO LE HADDIT.
— Fore, je veax me confesser pour devenir meilleure
— Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tn as raison, confesse toi, demande pardon an grand Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et il va te pardonner paroequ'il est miséricordieux. Tu as souffert, pauvre enfant ! je le sais, et tu souffres encore ; mais plus ou souffre ici sur la terre et plus on a de bonheur dans le ciel, après la mort. Ceux que l'on aime ici et qui ne uous aiment point, changent de cœur dans le ciel, et là ils nous aiment toujours.
Les yeux de Naskariua, brillèrent comme des escarboucles.
— Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père !
—Oui, mon enfant, sois en sûre. Tn seras
aimée là comme tu voudras l'être Mais il
faut auparavant que tu demandes pardon à Dieu de tes fautes, et que tu les regrettes sincèrement.
— J'ai fait bien des péchés
— Quand même tu en aurais fait autant qu'il y a de feuilles dans la forêt, tn seras pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux
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PICOTTROO Ll MAUDIT. 91
de Jeans, comme si ta venais d'être pariQée par l'eaa da baptême.
— Mais je ne vonlaiB pas me conresser se* rieasement ; je voulais te tromper et tromper les autres
Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne sut un instant que répondre à cette parole inattendue
— Ta Me voulais pas te confesser, dis-tu, et tu avais de mauvaises dispositions ? mais, vois comme Jésus est bon et comme il est habile pour avoir les cœurs, il t'aime, car tu n'as pas toujours été méchante
— Non, ce n'est que depuis que j'aime, et que ma rivale est préférée, dit la jeune fille.
— Eh bien ! reprit le confesseur, Jésus t'aime, lui, et il t'aime beaucoup, et c'est lui qui te parle au cœur et qui te conjure de l'niraer, et d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord. Tu n'as pas été heureuse dans le crime; toa sommeil était troublé par des songes affreux, et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, sois courageuse et méprise les conseils du démon qui te dit de te venger et d'être jalouse>
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32 PJOODNOO I,S IU«DIT.
pour te perdre et t'avoir aT.eC'lBi„&ii69itd, dans Je feu de l'enfer
Na&karina écouta longtemps encore le coqfesseur qui lai parlait de l'enfer et do ciel. Soudain, elle jela un cri, et, se cachant la fignre dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.... Le prêtre se hâta de l'abeoudre an nom du Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient avec admiration le miracle de la grâce. Quand Naskarina se releva elle pleurait encore et ses yeux rougis cherchèrent à travers sa» larmes K-isastari et Iréma. Alors, quand elle les eut aperçus, elle se rendit à enx, chancelant comme une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre du bonheur que donne la paix de la conscience; elle leur saisit les mains et les amenant devant le missionnaire :
— Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient
heureux! Ils sont bons, ilb ont toajoare
aimé Jésus, eux ! ■
Iréma jetant ses bras autour du con de sa rivale infortunée l'embrassa avec transport
— Naskarina, tu seras ma sœur, dit-elle !
Naskarina leva sur Kisastari un regard qai implorait la pitié
,,Gootjl>j
PIOOITNOO LK MAUDIT. * 93
— Je t'aime, Naskarina, dit le jeni^e chef, et Je te pardonne.
La pénitente eut un frémiesement de volupté, et le feu sortit de ses paupières
— Kaskarina, reprit le chef, je t'aime comme une sœUr, car je suis ton frère.,..,. Noua aTona eu toas deux le même père !
— Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina haletante, étourdiei
— Et tout le monde regardait avec déJiaiice et surprise ou curiosité le jeune chef.
— Oui, je puis bien le dire maintenant puisque notre père est mort reprit Kîsastari.
11 est avec le grand Esprit depuis deux lanes, -et ses dépouilles reposent à l'ombre de la croix, dans le petit cimetière de la mission
du lac Supérieur Ta mère, tu l'as connue...
elle ne fut pas la mienne. Elle avait aimé mon père, alors qu'elle était jeune, et elle fat tropcophsnte ou trop faible. Avantd'aller paraître devant le grand Esprit, mon père m'a
révélé ces choses car il venait d'apprendre
que noua étions fiancés......
— Mon frère Ixaurmurait !N askarina, Kisastari est mon Ërère ! fît ses grands yeux noirs ne pou-
■,Gootjl>j
94 * FICOONOO La uaddit.
vaient se délacher de cet homme qu'elle avait tant aimé et que da moins elle ne perdait pas tout entier.
Kisastari et Iréma furent unis pour toujours, Eous le regard de Dieu, et la fête de l'Assomption fut une belle fête, cette année-là, poni les indiens réunis dans le fort Frovideoce.
LE PRKMIER PAS VERS L ECHAFADD.
L'arrestation du grand-trappeur fut un coup de foudre pour NoÉmîe et Victor. Le soleil de la félicité n'avait lui qu'une minute dans ta maison depuis si longtemps enveloppée de deuil, et, après cet éclair de joie, la nuit parut plus noire et pins lugubre. Noémie passa dans les plenra le reste de cette nuit extraordinaire. Tictor aurait voulu suivre son père; mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre seul contre les attaques du sort, et à ne partager avec personne les chagrins dont il était depuis an quart de siècle réellement ac-
■,Gootjl>j
câblé, le pria de radter aaprèjs de sa mère poar la consoler.
L'htiissier fitiidha tihez tiiî son prisonnier et le fit ganlcrr ft'Vii& jueqQ'aa matin. Il s'eSorça, par de bonnes paroles, défaire oublier les rigneuTs .tL^esvanaa de sa profession. Joseph Letellier avait trop sourent va la mort en face pour trembler quand elle ie menaçait de loin. Il répondit aux ezcoses de son geôlier en s'informant, avec un certain air de cnriosité, des personnes de la paroisse qn'il avait connues autrefois. Les peines des nns et les sncoès des antres parat'ent l'intérëaser beaaconp pins que B4 propre situation. Â dix heures il fut conduit devant le jage de pux. Picounoc était rendu, «t Victor ne tarda pas à arriver. Le bruit de cette arrestation se répandit vite, et la maison du juge de paix se remplit de curieux. Il était plaisant d'entendre les remarques que faisait chacun, à demi-voix, car nul ne voaléit être entendu de l'accusateur ou de l'accuGé.
— Ue pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien raison d'être tiixienx, se voir ainsi couper l'herbe tous le pied!
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66 ncouNoo lb haddit.
— Et à la veille de ses uoce^! répondait on autre.
— Si encore c'eut été au lendemain !
— Il va être obligé de penser de nouveau à Ba première femme
—Il croyait ponrtant l'avoir oubliée pour toujours
— Et Letellier, vois donc ! c'est ,an bel homme après tout
— Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier
— Fies:- voua donc aux apparences!
— 11 a eu le temps de se refaire la fignre et la contenance
— Oui, depuis vingt ans
— Toat de mémo, co n'est pis fin de venir se jeter comme ça dans la gueule du lonp
— La Providence, mon cher, c'est la Providence!
— KUe prend un vilain instmment
— Comment? Picounoc est un brave et honnête homme
— Vois donc cette figure ! on dirait que c'est lai qui est le meurtrier ei qae c'est le menrtrîer qui est la victime......
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PICOUNOC W MAnOIT. 97
—Silence! fit l'haissier.
Le jugo (le paix venait da s'asseoir an bout d'une table couverte de livres et de papiers, la plupart inutiles pour le moment. Le greffier s'assit au côté de la table et lut la déposition assermentée que Piconnoc avait faite la veille. L'accusé, malgré sa force de volonté, ne put cacher son trouble, à la lecture de cette pièce, la première d'un procès gui allait sans doute avoir du retentissement. Il chercha de son regard terrible l'infâme accusateur, mais Piconnoc semblait se cacher à dessein dans la tbnle.
— Qu'avez-Tous à répondre à l'accusation portée contre vous, M. Letellier. Victor se leva. .
— Je suis io défenseur de mon père, monsieur le magistrat, et je déclare qu'il est inuoceiit.
Un murmure courut dans la salle^
—Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas, vous le savez, observa le juge de paix, il feut des preuves.
— Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre une pareille cause, monsieur le magistrat, si
98 PlCOnNOO tE MAUDIT.
la déposition qui se troave devant voas est suffisante à vos yenx ponr conduire l'accusé à la cour criminelle, faites votre devoir,ïnons tâcherons alors de démêler cette affaire plus embrouillée qu'on ne le suppose, et de démasqoer le vrai coupable.
En disant ces derniers mots, le jeune avocat s'était retourné vers Picounoc, et l'avait écrasé d'un regard de mépris.
L'accusateur, sur un signe du magistrat, s'était approché de la table.
— Tons maintenez tout ce qni est écrit dans votre déposition, monsieur Saint Pierre ? demanda le juge de paix.
—Oui.
—Infâme ! gronda le grajid-trappeur.
— Il faut, reprit le juge s'adressant à l'accusé, que je vous envoie en prison, en attendant le terme de la cour criminelli'. Alors votre procès aura lieu, et j'espère, si vous n'êtes pas coupable, que vous ferez aisément briller votre innocence.
— Cela ne sera pas iacile, dit l'un des curieux en sortant.
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PIOOUNOO LE MACOir. 99
— Non, répondit un autre, car s'il n'eut pas été coupable, il ne se fat pas sauvé.
— C'est clair comme le joar.
— 11 croyait que i'icouQOC ne le reconnaîtrait plus
— Ou bien ne relèrerait pas l'affaire
Picounoc qui entendit ces remarques, reprit l'assurance qui lui avait un peu fait défaut en présence do sa victime, et s'en retoiirna confiant dans sa bonne étoile. Joseph Letellier fut, en effet, conduit à Québec et emprisonné en attendant son procès. Victor alla faire part à sa malhenreuse mère de cette honte, hélas ! trop prévue.
— Maintenant, dil-it, je vais me séparer de vons moi aussi ; il faut que je siUve mon pare et que je travaille à le sauver. Vons aurez avec vous ma cousine, Agnès; et pais je viendrai souvent vous voir, car j'aurai besoin de connaître bien des choses
Mais, avant de partir, il aurait bien voulu rencontrer Marguerite, sa fiancée, et lui dire qu'il ne la croyait pas responsable des crimes de son père, et qu'il l'aimait toujours, elle la
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100 FICOHNOO LE ItAVDÏT.
douce et candide créature. Et Marguerite, assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi :
— Ne viendra-t-il plujs? croit-U donc que
la faute de son père a flétri son front noble ei
pur? Ah! notre union n'est penf-étre
plus qu'un doux rêve envolé ; maie je l'aimerai
toujours Et, comme elle s'abandonnait à
ces pensées de tristesse et d'amour, elle le vit venir. Il marchait ta tête penchée, et ses pas semblaient enchaînés au sol, tant ils étaient lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua avec un sourire de pitié :
— Ton père est-il ici ? demanda le jeune homme tout craintif.
— Kon, répondit Marguerite, il est ailé à la rivière duChéne.
— Tant mieux ! nous allons encore passer une heure ensemble.
— Hélas ! nous n'en passerons peut-être pas souvent désormais !
Il entra et vint s'asseoir aux côtés de son amie.
— Quel malheur vient de fondre sur nous ! commença-t-il et où cela va-t-il s'arrêter?...
PIOOtJNOO LE MAODIT. 101
— Nous étions si heureux et si tranquilles ! murmura Marguerite.
— Qn'avons-nons fait pour mériter ce châtiment?
— lï est donc vrai, dît Marguerite, que les enfants portent la peine des fautes de leurs parents!
— Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop
souvent vrai! 6t tes pauvres enfants ne
sont pourtant nullement otnipables !
— Oh ! ils sont injustes ceux qui veulent faire expier par les âmes pures et innocentes les fautes des autres ! dit ia jeune tille
— Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement intimes, Marguerite, qu'on ne peut les rompre sans oiienser Dieu et scandaliser les hommes.
— Maie qnand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se pardonneraient-iis pas les crimes de leurs pères ?
—Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura pitié de toi
La jeune fille regarda son fiancé, avec un p6Xi d'étoanement
r:„i- :i-,G00tjk'
lOË PiaOONOO LK MAUDIT.
— Qae veui-tn dire, Victor? demanâa>t-elle arec douceur.
—Je veux. dire que ton père, fat-il mille fois plus coupable que le mien, je t'aimerais encore parce que je te sais vertueuse
— Et mon père est un homme irréprochable..
— Marguerite, préparons-nous à de terribles et douloureuses surprises
— N'en avons-nous pas eu suffisamment ?
— Moi, oui : mais, toi ?
— Mon Dieu ! quel est cet air prophétique.
— Je ne prophétise point, maïs je veux te fortîËer contre la douleur et, peut-être, la
La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond désespoir se peignit dans ses yeux:
Victor! Victor! veux-tu donc me plonger dans la désolation où tu viens de tomber toi-
.méme? Si tu me demandes de partager
tes chagrins, de pleurer avec toi, de rougir
même de la même honte que toi Victor,
je t'aime et je suis ta compagne inséparable.... Mais si tu me menaces, si tu veux par ven*
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MOOnNOO LX UAUDIT. 103
geance mettre an soeaa d'ignominie sar mon front, en accusant mon pète, Victor, Victor je ne te reconnais plus ! je ne t'aime pins ! je ne veux, plus de voir
Et, épnisée par cet efifort pour dire toute sa pensée à cet ami qu'elle aimait tant, elle retomba sur ea chaise et se mit à pleurer.
Victor la regarda quelques minutes avec admiration.
— Mai^erite, dit-il, tronveras-tn mal qa'nu enfant se dévoue pour sauver son père ?
— Pour le sauver, non! répondit la jenne tille an milien de ses larmes.
-^Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement à perdre un antre homme ? continua le jeune avocat — et si cet antre homme, Marguerite, était le tien, ton père ?
— Ah ! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes là ! tu m'accables, tu ne m'aimes donc plus ?
— Je t'aime oui! mais je hais ton père...
parce que ton père veut tuer le mien ! et
qu'il
, — Mais, ton père, à toi ah ! c'est horrible
à dire cela no m'a-t-il pas rendue orpheline ?
104 PICO0KOO LE MADDIT-
Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois éponvantable gni s'appelle la justice sera satisfaite.
— Margaerite,je te l'affirme sur mon honnenr et sur Dieu, le coupable n'est pas celai que tu penses.
— Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni ta conduite, tn es nn fils dévoué.
— Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mère se dévoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystère de sang et d'iniquité sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir, 'ma chère amie, car les chocs inattendus sont pins terribles et plus dangereux. J'aurais peut-être mieux fût de te laisser dans la quiétude; mais pardonne-moi quoiqu'il arrive,
Marguerite, je t'aimerai toujours.
— Mais pourquoi ce nouveau scandale ? et pourquoi réveiller ces souvenirs amers? Ma mère est au ciel depuis vingt an.s, et au ciel on ne vent plus de vengeance. Dieu connaît le coupable et saura le punir.
— Pourquoi? demande à ton père. Le dépit de n'avoir pu épouser ma mère le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dan-
PICODNCIO I.E MAUDIT. 106
gereuse pour iui-même. Il a fait arrêter le cba^seur qui veillnit ici, araat hier. .....Cet
étranger, c'élait mon père ! Ou ie conduit en prison, et peut-être à l'échaland
Et te jeune homme, serrant son front dans ses mains, deraeiiia quelques temps en proie à un découragement profond,
— Mon père a fait cela ! pourquoi ? pourquoi, mon Dieu? exclama Marguarîte. Et, dans l'agitation do ses esprits, elle essayait de trouver une excuse à !a conduite de sou père
Mais Picouuoc eu recherchant l'amour du Noémie, en priant celte femme de venir remplacer, auprès de lui, l'épouse immolée si cruellement, renonçait au droit de venger la mort par la mort,
PRItMIEKS PAS VERS LA LIBERTE.
Picounoc et le bossu, assis tous deus devant une fenêtre qui donnait sur la rivière et ie
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106 PIOOTTNCO LB MADDIT.
pont, s'entretenaient aussi, dans le même temps, de l'arrestation de Letellier.
— Ta as ma parole, dit Picounoc, et tu auras ma fille, mais il faut mener le procès rondement, et passer la corde autour du cou de ce misérable.
— Ta déclaration est formelle ?
— Oui, sans doute ; mais abondance de biens ne nnit pas : si je trouvais un ou deux témoins qui appuieraient de quelque façon mon témoignage.
— Je comprends ! je comprends, fit le bossa, soariant; des gens qui auraient, par hasard, entendu quelques paroles échappéesà Letellier
ou qui l'auraient va l'aire des menaces i
la défunte
— Précisément c'est cela !
Le bossa se passa la main dans la barbe et
fît semblant de réfléchir
' — La chose est possible. - .assez facile mémo ...Tu peux essayer
— Maisoùirai-je? à qui oserai-je m' adresser? Si j'allais tomber entre les mains d'un traître ?
— Cela demande réflexion, en effet, répliqna le bossa.
— Tu ne connais personne, toi? demanda Picounoc.
— Je t'avoue qae mes relations ne me permettent guère
■ — Je n'ai pas voulu t' offenser, reprit vivement Picounoc en riant ; mais enfin comme tn connais beaucoup de monde, il se pourrait que
— Ecoute ! tu es mon ami, tn vas devenir mon beau père, eh bien ! je te trouverai peutêtre ces témoins complaisants: mais, cela te coûtera quelques piastres... bah ! nne bagatelle ! disons vingt à trente.
— Bien que cela ! fais les venir ces hommes.
— Oe n'est pas tout ; répliqua le bossu, l'argent, c'est le paiement des témoins, mais à moi il me tant aussi quelque chose
— Tu vas être mon gendre et
—Quand ? V
— Après le procès
— Après le procès, si tn fais ta preuve senl et sans mon aide, mais si je mets la main à la roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours. Est-ce dit ?
— Et si tes témoins font défaut?
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lOS PICODNOO LB UAODIT.
— Je te rendrai ta iille, répondit en riant le cynique bossa
— Margnerite ne se laissera peut-être pas aisément persuader, observa Ficounoc.
— C'est ton affaire.
— Ecoute ! si elle ne consent point, ta la prendras de force. Je suis de bo" compte comme tu vois.
— Soit! Je vois que tu tiens à ^goer ce procès.
— Oni, j'y tiens!
. Le boBsu jeta un regard distrait vers le pont.
— Que fais-tn là, toi? demanda-t-il tont-aconp A une femme assise snr un bout de planche, vis-à-vis la fenêtre.
A ia vue de cette femme qni ne s'était pas encore retournée, Picounoc eut an tressaillement de peur : si elle avail entendu ! pensa-t-
il Mais ia iemme se retourna et les deur
compères reconnurent la folle.
— Elle est partout, cette gaeuse-là ! murmura le bossu ; Puis il répéta: que i'ais-Iu là,
Geneviève ?
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— J'enfile des perles pour ud faire un collidr. Mai^uerite va se marier et|ce sera son cadeau de noces.
— Avec qui se marie-t-elle ?
— Arec un jeune avocat de la Tille, un beau garçon, un monsieur, quoi !
— Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.
— Avec toi î veux-ta te cacher ! elle a meilleur goût que cela
— .Orois-tu qu'elle Épotiserait le fils d'un meurtrier ? demanda Picounoc.
— Tiens ! qui se ressemble se rassemble !
Picounoc. ne rit pas de cette parole: il eut mieux aimé ne pas l'entendre.
— Que venx-tn dire? reprit-îL
— La folle se mit à rire aux éclats, et s'êloi- .ginaut en montrant du doigt Picounoc presque irrité, elle se mit à crier : Il a peur ! il a peur ! il a peur !
— Si elle n'était pas aussi folle qu'on le pense ? observa le bossu.
— On ne s'est jamais défié d'elle, dit Ficounoc maie, mieux vant tard que jamais!
Et les deux misérables se comprirent sans
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rien dire de plus. Jusque là, et depuis plus de TÏDg^t ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'nn ni l'autre, à s'enquérir de ce que devenait G-eneviàve à certaines époques de l'année, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps chaque fois. Mais l'on ne songe pas à tout. S'ils avaient suivi Geneviève, ils l'aoraient vue reprendre, de temps à autres, sa place au sein de cette excellente famille du Château Eicher qui l'avait si charitablement accneillie, alors qu'elle voulait dérober à ses persécuteurs la i>6tite Marie-Louise; et ils l'auraient vue déposer, en entrant, le masque haniitiant de la folie ; car le calme et le bonheur avaient opéré sur sa raison comme an réactif puissant, et réparé le mal que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas oubliée les lecteurs du Pèlerin de Sainte Anne. Geneviève, ii y avait alors vingt ans, était entré un soir chez Picoanoc, croyant ne trouver encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Château-Kicher, et, ravie, annonçait à ses connaissances l'état désormais satisfaisant de ses facultés mentales. Elle fat étonnée de trouver un berceau où dormait un de ces petits anges à qui le monde, hélas !
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coupe bientôt les ailes. Près de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pOQT caaser une surprise à la mère qui ne deTaàt pas tarder à paraître, pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'aEsit'an pied dn lit, ramenant, poUT se cacher, les - grands rideaux de fine étofie dn pays. Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était de l'horrible, forfait qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pâleur de son front ; elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit prendre un fanal, un plat de ferblanc et sortir précipitamment, tout en regardant autour de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action. Auasitôt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la virent alors et dans la suite dirent : Cette pauvre Geneviève qui se croyait guérie et qui , en effet, semblait tout à fait bien, comme elle est troublée ! comme elle est folle ! c'est ta vne du sang, c'est l'aspect de ce meurtre atroce qui l'auront épouvantée de nouveau.
Victor dit adieu à sa Ëancêe, à sa ^ôre, et s'embarqua pour Québec. Il n'avait plus qu'une pensée maiatânajit, pensée grande et
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noble qni dominait les angoisses de sa doulenr et les élans de son amonr : sauver son père. Il Be rendit à la prison, se lit ouvrir les portes de fer qui se ferment impitoyables sut les condamnés, et entra dans la cellule du grandtrappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur son front soacieax le baiser de son fils.
— Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis d'être courageuse: elle ebpàre et prie. C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu avant d'entreprendre une tâche difficile, voalez-vous réciter un Pater et un Ave avec moi?
Le prisonner, ému jusqu'aux larmes, tomba à genoux auprès de son fils, et tons deax, les yeux levés sur une humble croix, récitèrent la prière divine.
— Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec Picounoc depuis le jour où il a commencé à souiller la réputation de ma mère.
—Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai point pesé ses paroles alors, car nos relations étaient celles de deux intimes ; et tu vois que je ne le soupçonnais pas de trahi^an puisque
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j'ai tné sa femme dans ses bras, croyant que c'était la mienne
— Eh bien ! causons de ce meurtre d'abord, peut-être trouverona-nons quelque branche de salut où vous vous accrocherez.
Le prisouAier secoua la tête d'un air de doute.
—Quelle heure étatt-il alors? demanda Victor.
—Neuf heures du soir, je crois.
— ïl faisait noirV
— Le 24 de septembre, à neuf heures du soir, oui ; cependant à quelques pas on distinguait les gens, mais sans les connaître.
— Comment avez-vons cru reconnaître ma mère?
— Fioounoc a fait brûler une allumette, et j'ai reconnu le châle de Noëmio, un beau cbâJe neuf comme aucune autre femme n'en avait, j'en suis bien sûr
— Mais oe châle était-il réellement celui de ma mère?
— Je n'en sais rien ta mère pourra mieux
que moi écluircir ce point,
— De qui aviez-vous acheté ce châle ?
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— D'an marchand colportear, an bossn
— Un bossu? un bossu? mais c'est monsieur Ohèvrefiis, de Ste. Emmélie, celui-là même qui vous a insulté, l'autre jour, quand nous revenions de Saint-Pierre
— Vraiment ? Je ne l'ai pas reconnu
— Lui non plus ne vous a pas reconnu, car il ne TOUS eat pas parlé de la sorte.
— Et pourquoi ?
— Mais c'est un de vos anciens amis
— Je l'ai vu pour la première et la dernière fois quand il m'a vendu ce châle
— C'est singulier ! dites-moi, mon père, ne se trouvait-il pas nn bossu parmi vos connaissances ou vos amis?
— Non, jamais, .jamais !
— Jamais? Eh bien! ce M. Chèvrefils
m'a dit à moi-même qn'il vous avait intimement connu et que vous avez été amis un joar,
-Où cela ?
— Chez Picounoc.
— Non, où et en quel temps, prétend-il que nous avoHs été amis? -
— Il ne l'a pas dit
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— ^11 s'est trompé.
— Yons dites, mon père, que la femme de Ficotinoc portait un chàle eemblabie à celai de ma mère ?
— Absolument pareil
—C'est ce bossu qui les a vendus tous les deux, rien de plus sûr. Serait-il donc complice ? se demanda Tictor, frappé d'une idée BQbite. Que sont devenus vos compagnons dejeonesse? vos amis ?
— Je rîgaore...Les seuls que je reconnaisse sont l'ex-élève, Lefendn, Tintaine et Pousae-
don. C'étaient des camarades de cbantier
—Et vos ennemis ?
— Le vieux cbefdos voleurs est mort dans'la cave du ruisseau, comme tu sais ; Picounoc jouit de la considération de ses concitoyens ; Racette est sorti du pénitencier pour aller se
faire chef d'une tribu sauvage ; Ferron
l'un des plus habiles et des plus pervers, mon
camarade d'enfance et mon petit voisin
Ferron, le docteur au sirop de la vie éternelle,
est allé au pénitencier avec Racette mais
il y a vingt ans de cela Les autres doivent
être morts on bien vieux et retirés du vice...
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— Il faudra s'assurer de cela
— Voue m'avez dit tout à l'heure, mon père, que Pieoiinoc avait brûlé une allumette, mws n'avait-il pas un fanât pour s'éclairer dans le jardin ? »
— S'il en avait un, îl ne l'a pas allumé..
— Wa-t-il pas dit En effet j'oubliais, cher
papa, que vous êtes parti cette nuit^là même, et que TOUS ne pouvez pas savoir ce que cet
homme a pu dire ensuite Mais, est-ce qne
nul de vos amis ne s'apercevait que la conduite de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était pas irréprochable ou du moins sans quelque singularité
— Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chaseent m'a dit de me défier de Ini, une fois, même que cela m'avait un peu refroidi
— L'ei-élève !...je t'ai laissé hier... Si j'avais su ! n'importe je le reverrai. Quels étaient alors les meilleurs amis de Picounoc ?
— A Lotbinière, je ne sais pas trop : il n'en avait guère, je crois ; moi je l'avais connu intimement dans les chantiers, c'était différent..- A Québec, il devait en avoir quelques-uns
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parmi les habitués de l'anberge de la mère Labourique. ' '
— Bans la me Champlain. ?
— Oui! à rOisean de Proie
— Je connais cette vieille boutique.., On ira, ou ira !
Le père et le &\b causèrent encore longtemps, puis mettant en Dieu leur confiance ils se séparèrent.