‹ Piceunec le mauditChapitre 4 sur 40 · DEUX BAISERS · texte numérisé non relu

DEUX BAISERS

Les derniers jours de l'automne viennent de Ënir. Les feuilles mortes qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long des chemins pleins d'ornières, sont disparues sous la première couche de neige ; sur les

PIOOUKOO LE HADDIT. 73

coteaux, les arbres dé ponilléB tremblent, frileux, dans lear nudité, et paraissent comme des panaches de denîl sur des catafalques blancs.

Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil paresseux ne sort de sa couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit heures du matin, et disparaît, dès les quatre heures de l'après-midi, derrières les Laurentides couvertes de sapins.

Ires bordées de neige se succèdent rapidement, et, bient&t, les champs ressemblent à une mer tranquille. De temps à autres on entend te tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les chevaux des charroyeurs ; et l'on entend anssî, dans les granges voisines, les coups rapides et cadencés des fléaux qui tombent sans cesse sur les épis étendus but l'aire. Il y a quelque chose de gai dans ces bruits qui s'élèvent au milieu du calme de la nature ; mais il y a quelque chose d'une indéiinissable mélancolie dans ce calme universol qui vous entoure, s'il n'est troublé que par le fléau d'un batteur de grain, ou la plainte aiguë d'une lisse d'acier sur la neige Joseph Letellier se hâtait de charroyer son bois de chauffage avant la hauteur des neiges, car

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

74 PICOUKOC LU MAUDIT.

il n'est pas facile d'entrer dans les bois qaand la neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, il trouva plusieurs voitures à sa porte, et autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris, examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait à des amis. Il détela, soigna sa bëte et revint à la maison, — Diable ! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne paa m'avoir averti 'i je n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous aurions joué aux cartes.

— Nous jouerons ce soir, dit l'un dos nouveaux arrivés.

— Vous n'avez pas soupe, je suppose, et vous êtes altérés?

—Pardon pour la première partie de votre phrase, nous avons sonpé, repartit le plus pimpant et le plus jovial de la band%— un médecin, s'il vous plaît ! le nouveau médecin de la paroisse — quant à la seconde partie, nous sommes altérés, mais de mille choses que nous n'avalerons jamais.

On convint de trouver cela drôle et l'on rit.

—De quoi donc ? demanda Djos.

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PIOOUMOO Lï UlUDIT. 75

— De qaoi ? hélas ! de bonhear, de richesses, de plaisirs, d'amour.

— Plusieors verres de rhum donneut tout cela, dit Piconnoc.

— Je me rechange, dit Joseph, et je suis à vous.

An bont d'ane demi-heure il revint fort bien xais et de belle hamear.

Alors le jenne médecin, s'approchant do loi, lui présenta un énorme paquet; c'était un casque et des mitaines de yisou.

— Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis vous offrent à l'occasion de votre anniversaire. Ils TOUS offrent, en même temps, à vous, à votre femme bieii-aimée et à votre enfant, les hommages de la plus sûre amitié, et les vœux les plus ardents pour votre bonheur.

— La jolie surprise, en vérité, que vous me

fiaites là ! J'en suis tout attendri. Je ne

sais pas faire de discours, moi, mais, an moins, je puis toujours bien vous assurer que je suis heureux de compter des amis aussi dévoués ^ue vous. J'ai presque envie de dire que ce casque est le plus beau jour de ma vie

76 pioonsoc Le maudit.

Des bravos couvrireat la voix de Joseph et l'empêchèrent de coiitinnpr.

— Je neBongeais pas, reprit-il après un moment, que j'avais aujourd'hui vingt deux ans...

— J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et joyeuse— c'était la voix de Noémie— et, te souviens-tu de ce billet que tu vis sur la table et voulus prendre, un soir ? eh bien ! c'était une lettre du docteur au sujet de cette petite lête.

— Oui, oui, je m'en souviens, rêpliqa» machinalement Joseph.

La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, servi à point, faisait honneur à la cuisi* nière — et à la basse-cour du jeune cultivateur.

Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à sa femme :

— Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur.

Noémie répondit avec une certaine inquiétude.

— Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais o<d qu'il est devenu ; c'était de si peu d'importance

,,Gootjl>j

PIOOITNOO LB HADDIT. 77

—De si peu d'importance aujoard'hui, et alors c'était d'une grande importance ?

—Sans doute ; si tu l'aTaîs vu, la surprise

eut été en moins et c'est qnelque chose

qn'ane agréable surprise

— Mais, si tu voulais le cacher, comment se faitril que tu n'en aies pris aucun soin, et que tu l'aies laissé traîner, an risque de le voir tomber sotis ma main ?

Oh ! les jaloux, ils sont parfois d'une logique désespérante.

Elle avait brûlé riaoffensif billet, et n'avait osé le dire, de crainte d'éveiller les soupçons de Djog; et, c'était justement en cachant cet insignifiant détail qu'elle lui donnait an semblant de raison. Elle avoua qu'elle l'avait jeté au feu, mais il n'en crut rien.

— Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dît de suite ? répliqua-t-il.

!Noémie pria, af&rma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos à l'âme chagrine de Joseph.

Les Jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix, qui s'était assis au

78 fioounoo li haddit.

foyer *des jeanea époux, s'efforçait ponvtant d'éloignçr les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le flambeau de la charité; mais les esprits pervers, qui remplissent l'espace et volent sans cesse autour des créatures de Dieu pour les tromper et les perdre, l'emportaient sur lui' S'ils ne pouvaient corrompra le cœur de la femme, à cause de ses vertus, ilspouvaient, an moins, le remplir d'amertume ; et leur triomphe sur le cœur de l'homme s'affermissait de jour en jour, parceque l'homme ne s'était pas encore entièrement affermi dans le bien.

PicouDoc ne négligeait point ses infâmes desseins. Il étudiait et perfectionnait ses plans, le jour, en allant à l'oavrage, la unit, en attendant le sommeil.

 la fête de Joseph, il entendit Noémie parler du billet qu'elle avait reçu du médecin^ et comprit le parti qu'il pouvait tirer de cefutile incident, il accosta, quelque temps après, la petite ÂQgèle Mercier qui demeurait dans le voisinage, Ini parla longtemps, et loi glissa nne pièce blanche dans la main.

Il attendit les premiers beaux chemins.

PICODROO t» MAODIT. 79

attela an traîneaa bâtonné, et se dirigea vers sa terre à bois du Portage. Hachant que Joseph avait da bois à oharroyer, il lai demanda en passant — car il passait à sa porte — s'il était disposé à atteler. Joseph répondit qu'il avait commencé à battre, mais, qn'ayant an moins une moulée (moutare) de battue, il pouvait bien, en efTet, profiter des beaux chemins pour aller an bois. Et tons deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils furent dans la petite route de St. François, Picounoc dit :

— Embarque donc avec moi, ton cheval suit bien.

Dans nofl campagnes, l'on embarque en ' voiture comme en bateau, et l'on abuse étrangemenl dn mot, sinon de la ohose.

— C'est bon ! dit Djos, arrête.

Les deux amis continnèrent leur roule, debout dans le même traîneau, et le cheval de I)jo8 suivit fidèlement. La conversation roula sur divers sujets : sur le rendement du grain et Bur les fréquentes bordées de neige, sur les chevaux et sur les amia.

— On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, à propos des amis,

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

^ PIOODNOO Ut HACDtT.

— C'est aaesi boo, Fense&-ta eérieusement qu'il &ime ma femme ?

— Il ne me l'a jamais dit, mais..... Du reste ta as des yeax comme moi, et tu n'es pas de ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, ce me semble

— Il vaut mieux être prudent que téméraire.

— Sans doate ; mais avec les femmes il vaut mieux être téméraire que trop prudent. On arrive plus vite et aussi sûrement : Connais-tu les femmes, toi ?

— Pas beaucoup... Je connais la mienne....

— Tu connais la tienne? c'est là que tu

fais erreur. On connaît toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre femme.

— Va donc !

— Va donc 1 Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la tienne pour l'exélève ?

— C'est vrai.

— Donc j'ai raison. Et je parie qne moi qui suis loin de ta femme, je vois des choses qui te crèvent les yeux et que tu ne vois pas ?

C3.l:.-:ij,CiOOtjk' ■

PtOOtTNOO Ll HAtmiT, 81

Djos prît nne expreBsion de doaloarenx étonnement.

—Qu'est-ce donc encore ?

— As-tQ mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un Boir, oublié sur la table?

— Un petit billet? Ah! an sujet de ma

fête?

— Oui, au sujet de fa fête, répondit Picounoc, d'an ton ironique,

— Non, je ne l'ai pas vu.

— Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni celui-là, ni d'autres.

— Comment? peiises-ta qae

I! n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal.

—Le docteur est nn joli garçon, continua Picounoc avec malice, il a de l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible ?

— Ta crois?. ..mais non, il ne vient presque jamais à la maison.

— Elle va à l'église le dimanche, la se*

maine aussi des fois. ..Ah! lesfemmesdévotee! les femmes dévotes!

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

-82 pioonNoo LE MAVprr.

— Tu te moqnes de moi, Picouuoc ; je snis assez malheureux comme cela, je t'en prie, n'ajoute pas à mon désespoir.

— Comme tu voudras je me tais et tu

sortiras d'aflfaire comme tu pourras Mais

prends garde que l'on sache tout, et que tu

paraisses ne rien voir. .....je te plains alors

Et ta sais le nom que l'on donne aux maris trop aveugles ?

— Piconnoc, dis-tu vrai ? ta es mon ami, je le sais, ne me trompe pas

— T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes

yeux ? Tiens! Djos,une femme qui cesse

une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres hommes, et tous ceux qui viennent à elle sont les bien venus. ISi ta femme a aimé l'ex-élève — et je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est le cas — elle aime le docteur, et, après le docteur, un autre, et toujonrs ainsi.

Djos avait la tête basse, et du feu dans les

yeux Il serrait avec rage les bâtons du

traîneau, et son pied droit fouillait la neige attachée au fond.

— Je n'ai pas voulu te faire de peine, re-

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PICOONOO LB HATIDtT. 83^

piartit Flcouaoc après qnelqaes momenta de silence.

— II fant qne cela finisse ! répondit I)jos d'une voix sombre.

— Le moyen ?

— Le moyen? Ah.!j'e le trouverai bien !

Hais tu n'as pas de preuves de ce que tu avances, Picounoc.

— Pas de preuves? demande à la petite Augèle Mercier, c'est-elle qui est la messagère de l'amour et porte les billets doux.

— La petite Angèle Mercier ?

—Oui.

— Comment as-tu découvert cela.

— Un pur hasard J'ai été chez le médecin, avant hier, pour ma femme, tu le sais, tn m'as vn passer. La petite était là, dans l'office.

— Est-ce qu'il y a des malades chez vous ? qne je lui demande.

— Non, monsieur, répond-elle naïvement

— T'en viens-tu avec moi ? je suis en voiture.

—Elle n'est pas prête à partir, dit le mé-

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

SI pioouRoo Li iuudit.

decJD, visiblement contrarié. Il faat que je lai prépare quelque chose et Itû écrive une prescription. Ne l'attendez pas

— Préparer des remèdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un qui n'est

pas malade, voilà qui est drôle, pensais-je

et je faillis m'éclater de rire Le médecin ne

s'aperçut pas de la bourde qu'il venait de dire.

— Es-tu descendue exprès pour chercher ces remèdes? demandai je à l'enfaut.

— Oui, monsieur, répond-elle, d'une voii mal assurée.

— Ponr qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous ?

— L'enfant baisse la tète, rougit et ne répond rien. Le . médecin, furieux, m'apostrophe en ces termes :

— Monsieur, sachez que la médecine a ses secrets comme la confession

— Pardon! docteur, paidoaîje ne voulais

pas être indiscret Je sortis, et vins attendre

la petite commissionnaire chez Kobineau le Ibrgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai du fouet, la rejoignis et la fis asseoir à mes côtés

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PIOOCNOO » lUCDIT. 85

Elle refosa d'abord ; mais j'inaistai tellement qa'elle dût céder.

— Le docteur t'a dit de ne pas t'en Tenir avec moi, n'est-ce pas? lai demandai-je.

Elle pe&cha la tête en soariant.

— Je le sais bien, tu peux parler sans crainte ; tiens! prends ceci pour t'acheter des bonbons.

Je lui glisse un douze nous dans la main, et Tois rayonner ses yeux et sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles,

c'est comme la gourmandise encore chez

les grandes.

— Yas-tn souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mère ? '

— Oe n'eef pas pour maman.

— Pour qui donc ?

— Ah ben\

— Je le sais, va ! c'est pour la femme de Djos Letellier.

— Qui est-ce qui vous l'a dit ?

— C'est-elle.

— Je ne le crois pas

— Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demandé de^e ramener en voiture.

r:„i- :i-,G00tjl>J

86 PIOOUNOO LK UÂDDIT.

— Vous voulez me foire parler

— Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle t'a donné an petit papier pour le docteur ?

— N'on, monsieur, pas aujourd'hui ! répondelle d'un air triomphant. Ce pas aujourd'hni vaut son pesant d'or

— Pas aujourd'hui ? c'est possible ; mais elle a coutume de t'en confier ?

— Elle m'a défendu de le dire laissezmoi tranquille

— Je riais dans ma barbe. Son mari le sait< il ? continuai-je,

— Son mari ? son mari ? si elle est malade

faut-il pas qu'elle ait le docteur ?

— Si elle est malade je la guérirai, moi ! interrompit Djo3 d'une voix courroucée.

— Le docteur est fin, va, reprit Pîcounoc, et il ne t'a pas donné un casque de vison pour

rien, le jour de ta fête il avait son intention ;

c'est un diplomate, comme disent les gens instruits.

— Gare à lui ! il ne me pèserait guère au

bout du bras

Les deux amis se rendii:,ent an bois, et re-

r:„i- :i-,G00tjl>J

PIOOUNOO Ll MAUDlï. 87

vinrent avec lear voyf^, tonjours en cansant. Picounoo s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau grief contre la femme de Bon ami.

Oe qu'il voulait, ce n'était point rendre l'exélève on le docteur odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour perdu par un antre amoar et cherchait désormais le bonheur et le plaisir loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se venger de sa honte.

L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins qu'un monsonge ; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Oe qui ne manqua pas d'arriver.

Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait subir un nouvel orage, et son cœur gros de tristesse s'éleva vers Dieu, pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux d'une femme coupable.

— Djos embrassa son entant, mais passa près de sa femme sans la regarder, et il demeura plusieurs jours sans lui parler.

,,Gootjl>j

88 proo0KOo ht maudit.

Ah ! que sont-ils devenus eea beaux jours de naguère, où, la main dans la main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le chemin dô la vie ? L'amour débordait de leurs cœurs, les paroles affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage en chantant gaîmeut, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras l'un de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi prompt dans cette atmosphère limpide ? Qui aurait pu deviner tant de larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses dans son âme alors sereine ? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux et l'envelopper de ténèbres ? Un homme seul pouvait prédire tout cela, car tout cela était sou ouvrage, et cet homme, c'était Piconnoc le maudit.

Un jonr, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St. Eustache, entra allnmer la pipe chez Joseph Letellier qu'il

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

ÏIOOONOO LS HADDIT. 89

u'aTait pas tu depuis longtemps, et qu'il coQsidêraît toujours comme I'uq de ses amis, Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec politesse.

— Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver.

Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé à propos de guetter nue bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur s'assit et allama sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et son air de tristesse.

—Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois ; tous êtes changée.

— Fardon, docteur, je suis très-bien, répondit-elle, en affectant un sourire ou perçait la souffrance

—Et le bébé ?

— Oh ! il se porte à merveille, voyez-le

Le médecin s'approcha du berceau ou dormait l'enfant

— Il est beau comme un ange Il vous

ressemble. Madame, oui, il vous ressemble.

90 PIOOnMOO Lt UAUDIT.

Et le docteur regardait Noémie qai devenait ronge, et reprenait sa beauté flétrie.

— Je puis bien l'embrasGer ? continua-t-il.

— Oui, mais voua allez le réveiller.

—Quand même ; il dormira tantôt, il n'a que cela à faire.

En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros baiser. L'enfant s'éveilla en sursaut

— Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et elle s'inclina, à son tour, sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas relevé encore. Tous deux se trouvèrent,, un instant, fort rapprochés, au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers n'étaient point pour l'enfant. On se serait trompé. La distance est souvent une source d'erreurs.

Depuis une minute nn homme regardait par la fenêtre, et la fureur -bouleTersait sa figure. ' Oet homme, c'était Djos. Il avait connu le cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruj^t, jusqu'à la première vitre, pour voir ce qui se passait à l'intérieur.

— Il savait quej'étais an moulin, pensa-t-il...

,,Gootjl>j

IPIOOCIIOO U( HAUDIT. 91

mais il ne m'attendait pas sitôt, le lïiisérable!

Quand il vit sa femme et le médecin se tenir ainsi inclinée, tête contre tête, sur le berceau, il se précipita dans la maison.

— Ah! ah! les amoareax ! hurla-t-il Je

vous prends entin !

— Noémie n'a que le temps de relover la tête, et elle pousse un cri à la vue de la colère de son mari.

— Mon Dieu ! Djos, tues fou! Ecoute!

écoute ! ^

Djo8 la repousse violemment.

— M,isérable ! tu me trompes !

Le docteur, stupéfait, le regarde et semble demander une explication.

, — Yous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauTcz-vous ou je vous assomme. Ah ! je sais depuis longtemps vos intentions ! je

connais vos desseins Mais j'en étranglerai

quelqu'un de ces maudits-là qui nous volent

nos femmes parcequ'ils sont des Messieurs

Sortez, entendez-vous ? où je vous déchire en mille morceaaz comme une guenille !

— Le docteur eut peur, et il eut raison, car

92 PIOOUNOO Ll MAUDIT,

pjos, ne se possédait plus, et pouvait, d'an instant à l'antre, se porter à des violences terribles. Il sortît, se jeta dans sa cariole et fouetta son cheval

— Il est fou, pensa-t-il

Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas caché, et bientôt l'on sut, dans la paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses amis essayèrent de le guérir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs efforça furent à peu près inutiles ; ils ne léussireut point à le délivrer des injustes soupçons qu'il iiouriîssait contre sa femme, 11 croyait avoir des preuves de la légèreté de cette bonne créature, mais il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait dans un silence obstiné. Il aimait encore mieux passer h tort pour jaloux, que de subir, la honte de posséder une femme inhdôle. Et il pensait en savoir assez pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, lui glissait sournoisement certains avis qui étaient toujours trop Mèlement suivis-

Cependant il lança, sur les ailes de la rU' menr, une parole méchante qui fit son chemin.

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

FlCOUttOO LE UAUDIT. 93

Il confia discrètement à l'on de ses amis, qai jnra de ne jamais en desserrer les dents, que Sjos, si jalons, était lui-même on mari assez galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé manquer de respect envers Aglac. La nouvelle se répandit vite — bien que toujours elle fat répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse qu'elle n'irait pas plus loin. Il paraît que si l'on veut qu'une chose soit vite connau, il faut l'entourer de mystères et prier ceux qui la connaissent de n'en jamais parler. Personne ne sut d'où était sortie cette intéressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommençait revue et augmentée. On alla jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et dévouée de Piconnoo, avait donné un soufflet à l'impertinent Joseph, et que celui-ci l'avait, dans sa colère, menacée d'une bonne revanche. Picounoc revoyait lui-même el amplifiait les nouvelles éditions de son mensonge.

,,Gootjl>j

PIOOTTNOO LE HAUDIT.

LES PRÉSENTS ENTRETIENNENT l' AMITIÉ.

L'hirer B'enfnit, comme il s'enva toujours qnand arrive le mois de mai. Oa dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le raissean, dans le calme, et, déjà, le long des clôtures seulement, quelques bancs légers achèvent de fondre aux feax du soleil Les ruisseaux et les fossés coulent à pleins bords, et forment des chutes curieuses en se jetant au fleuve du haut des caps. C'est au murmure universel, La vie se réveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil, de plus en plus matinal, apparaît au-dessus des forêts verdissantes, et, longtemps d'avance, od le divine aux reflets d'or dont il parsème l'orient. Peu à peu la terre se réchaufie, les sillons fument, et les prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se drapent de nouveau dans un feuillage qui renaît sans cesse, et les oiseaux reprennent, sur

,,Gootjl>j

PlOOtrSOO LB MAUDIT.

les rameaux qui bercent les nids, l'étemel concert qu'ils donnent à Dieu. Les flears B'oarrent sur le bord du chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Lee enfants éveillés sortent des maisons, cotfime les petits oiseaux des nids de foin, comme les abeilles de leurs ruches, ei ils remplissent l'air de leurs cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fenêtres qni s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprès d'un poêle sans feu, et la bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa misèie dans lo sommeil. Partout s'éveille la gaîté, partout renait l'espérance. Mais noo ! il est une maison qui reste enveloppée dans une atmosphère mortelle ; une maison où le soleil entre sans éveiller l'espoir, ou l'hiver dure encore, on la saison des frimas est sans tin, ou l'hirondelle paisible ne veut plus bâtir son nid de terre, où l'abeille ne s'arrête plus en passant, parceqne la paix n'y habite

point Due femme pâle, les yeux rouges

de pleurs, les joues amaigries par le chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pièces de la demeure solitaire. Le maître n'y

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

96 PIOOCMOO Ll MAUDIT.

Tient plus qne comme nn étranger. 11 entre il «oTt, saiiB Bourire, sans donner un regard de pitié à la femme infortunée qni se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier rayon de lumière^dans le ciel orageux, an bel enfant joue assis sur le plancher couvert de catalognes. Oh ! elle eBt bien triste la maison de Joseph Letellîer ! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour». ■ La jalousie est une véritable folie, et celui qui en est atteint est bien à plaindre. Il perd la lucidité d'esprit, et son jugement devient iaux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige à lui-même le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans l'âme de son semblable est plus coupable

que s'il versait le sang Picounoc voyait

depuis longtemps le ravage dont il était cause ; mais il ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances ; et puis, il fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivât à la possession de cette femme aimée que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui parler de Noémie : il prenait un véritable

r:„i- :i-,G00tjl>J

PIOOITHOO LE UADDIT. 97

plaisir à tourner, comme l'on dit, le fer ronge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un sourire même, il rappelait à l'infortané jaloux, son irréparable malhenr ; il réveillait dans son âme, avec les ennuis, des idées de vengeance. Confident du pauvre visionnaire, U savait tout ce qui se passait entre les deux époux, et il envenimait leurs querelles sous prétexte de rétablir l'accord, tjn dimanche qu'ils revenaient tous deux de l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:

— J'ai l'espoir que le tmnhenr va revenir dans la maison. Noémie va à confesse souvent, et, bien sûr que si elle voulait continuer ses folies, elle n'irait point Piconnoc éclata de rire.

— Mon Dieu ! que tu es simple ! dit-il

Entin tant mieux pour toi ! car si tu peux la ' croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur sera le même — qu'elle le soit ou ne le soit pas. Djos demeura un instanh pensif.

— Et tu crois qu'elle serait capable déjouer

ainsi avec les sacrements?

—Je ne dis pas cela...... Mais je crois qu'elle

,,Gootjl>j

98 PIOOONOO LE MAUDIT.

fait semblant d'aller à confesse et qu'elle n'y va pas.. .et qu'elle ne fait pas semblant de voir le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien,.

— Ah ! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'épie.

— De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est fout ce qu'il y a de plus fin

et de plus rusé dans la création quand

l'amour les pique, où les brûle si fu veux. Nous autres, quand nous sommes amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, et que sais-je ? Les femmes, batiscan t plus elles sont méchantes et plus elles s'eflbroout de paraître bonnes. Kt elles ont raison ; c'est le scandale en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succès ; elles les nient toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme.

— Je sais qu'elle va à confesse, le curé me l'a dit

— Et il t'a dit sa confession, je suppose ?

—Non, un clSré ne peut jamais révéler la confession —

—Eh bien ! en es-tu plus avancé de saroir qu'elle se confesse—

PtOODMOO LB HÂUDIT. 99

— II me semble que I'od se confesse afin de changer de yie, de Laisser le péché et de devenir meilleur.

— Eh oui ! cela n'empêche pas que les

vieux soient aussi fringants que les jeunes, et le monde d'aujourd hai aussi dépravé que celui des premiers temps — du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette remarque, et Batiscan ! je crois qu'il avait raison

— Le docteur va se marier ; il sera plus sage et sa femme le gardera pour elle.

— C'est un joli remède que le mariage, tu

peux en juger Tiens! écoute, je te l'ai dit

déjà, une femme qui oublie ses devoirs en faveur d'un homme, les oubliera en faveur de dix ; il n'y a qu'une condition à remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hconmes qui lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix ?

— C'est bien raisonnable tout ce que tu dis là, mais c'est bien péniblô àcroire

— Pour toi, oui, mais non pour moi,

— Pourquoi donc!

— Parceque ta femme est belle, ardente,

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

100 nooTJSoa lk uaudit.

passionnée, et qne la mienne est d'nne'tiédenr désespérante. Ta femme ne sera pas sage avant les 8oizante-et-dix, la mienne

—Elle le sera, et bientôt ! on

— Qne feras-tn ?

— Je la tuerai !

— C'est grave

— J'ai le droit de le faire. Un mari peut tner sa femme adultère.

— Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment

— Le moment ! on ne le choisit pas, il s'ofire.

—Et tu la tuerais ?

—Oui, mille noms !

— Veux-tu parier que je me fasse aimer de Koêmie ?

—Toi?

— Oui, moi.

— C'est pour le coup que sa vie serait au bout.

— Teui-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur les caprices des femmes ?

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PIOODHOO LK HADDIT.i 101

— Essaie.

— Ecoute, tn es mon ami, je te jure qae je respecterai Noémie, par égard pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidélité, et tu jugeras toi-même, tu verras de tes yeux

Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette pleine de nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son fardeau sur ane table, déboucla les courroies et fit un tour dans la place, en gesticulant et parlant avec volubilité :

— Que vous faut-il, madame et monsieur ? — il s'adressait à Joseph et à Noémie — j'ai les meilleures indiennes, le coton le plna Un, à des prix excessivement ba«. Vous avez besoin de mouchoirs ? J'ai des mouchoirs de soie de de toutes les couleurs : des ronges, des blancs, des bleus ! c'est doux, c'est riche, tenez ! vous allez voir. Et, ouvrant sa boite, il en aveint des mouchoirs, des indiennes, dn coton ; et, à mesure qu'il tirait à lui une pièce, il s'animait.

— Des aiguilles ! des longues, des courtes,

des grosses, des petites, à votre goût ! Du

fil, des fuseaux, des pelottes de toutes les nuances, dik toutes les qualités, de tous les

r:„i- :i-,G00tjl>J

102 PICOONOO LB MAUBrr,

naméros! Je sais assorti, bien aâsorti! •

Tenez ! regardez cette batiste, c'est comme de

la soie: ça relait, c'est fort ne craignez

pas ! touchez, touchez! Allons! que vais-je

vons vendre 1 II fautqne tous m'encouragiez. Je commence ; je suis étranger ici, et c'est la première fois que je passe dons cette paroisse... Une belle paroisse assurément, et riche ! cela

se voit

Noémie regardait son mari et n'osait rien toucher. Ella avait besoin d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup d'autres petits objets Djos lui dit à

la fin :

— Achète ce que tu voudras ; je n'ai pas

coutume de te gêner Elle acheta, pour son

enfant, une étoffe fort jolie Comme il

sera mignon là-dedans ! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites choses.

— Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un châle, Madame. J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brodée

dans la pointe et il est grand ! vous pon

vez vous envelopper toute entière dedans, voyez ! je le déplie.

r:„i- :i-,G00tjl>J

PIOODHOa Ll HATimi*. 103

— Oh ! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne TOUS donnez pas cette peine, c'est inatile

Le marchand entêté déplia quand même un châle vraiment superbe. Picounoo entra sur ces entrefaites. II se mit à rire, car ses regards aperçareat l'individu avant la marchandise. Il était un peu drôle à voir ce colporteur, car, outre sa cassette, il portait one jolie bosse sur son dos et d'énormes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge à la racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et couvrait, comme d'un masque, son visage blême. Donc il était curieux à voir, et Picounoc ne se gêna pas de rire. Mais, à la vue du châle, il prit 8oa sérieux.

— (J'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, Qn,tâtant la soie du châle

— Et pas cher ! reprit le bossu.

— Quel prix !

— Dis piastres

— Dix piastres !

— C'est pour la rie, remarquez ça

—Four des habitants c'est trop beau, dit Joseph.

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

104 PIOO&NOO Lt UAUDIT.

— Four des habitants riches ? allons ! ce n'est

que ce qu'il faut Voyons, faites un cadeau

à votre petite femme Elle tous aimera

bien pour cela...

—Si je savais! dit Joeeph, en regardant

Noêmie.

— Oh! je t'aimerai bien sans cela, va ! répondit la douce jeune femme.

— Je n'ai que celui-là, prenez-le ; vous le

regretterez si tous ne l'achetez pas Prenez,

prenez ! pour faire pfaisir à votre petite femme.

Picounoc qui furetait dans la boîte aux nouveautés, pendant ce temps, décou7rit un second châle, qui, à en juger par ce qne l'on en voyait, devait être bien semblable an premier. Il se retourna gravement et dit :

— Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta femme, vas-tu mesquiner quelques piastres ?

—Si elle le veut, répondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc voulait s'insinuer dans les bonnes grâces de Noémie et commencer son œuvre de perversion. Il voulut déjouer ses plans et le prévenir.

— Je prends le châle, reprît Djos, ma Noémie, aime-moi un peu pour cela.

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PIOODHOO LK UATTDIT. lO»

— O Joseph, tti crois donc qu'il te fatit acheter mon amour ? S'il en est ainsi, je ne veaz pas de ce présent. Une femme honnèt&

ne se vend pas — même à son mari

— Prends-le, et faisons la paix

Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis, souriante, l'alla serrer dans sa commode.

Ficonnoc pensa ; La paix ne sera pas longue ; ce n'est qu'un armistice.

Le marchand, content de la vente qu'il Tient de faire, recharge sa boutique sur son dos, ou plutôt sur sa bosse, passe les courroies de cuir sur ses épaules et sous ses bras, les boucle serré, salue et sort.

—Quel drôle de compère ! s'il avait la. barbe ronge et le dos moins difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa Djos.

Quand le marchand fut à quelques pas d& la maison, il se détourna.

— Mille noms ! dit Djos qui sort pour re* conduire Ficounoc, je crois que c'est loi. Le marchand continua sa route.

Ficounoc ne remarqua pas rezclamation de

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

106 PIOOUNOO LE UA.0I11T.

son ami; il avait quelque chose en tête. II partit et atteigait bientôt le colporteur.

— Tons avez encore un châle semblable i, celui que tous venez de vendre, lui dit-il.

— Non, monsieur, pas tint à fait pareil. La différence n'est que dans la fleur, cependant ; l'une est ronge : ce sont des roses entrelacées, l'autre est bleue : une poignée de myosotis. C'est aussi beau d'une façon qne de l'antre. Toulez-vous le voir? Vous demeurez près d'ici n'est-ce pas ? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle n'avait pas un châle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me reste est plus beau., .Ce sont des fleurs bleues ; c'est pins délicat que le rouge ; c'est de meilleur goût,

— En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse?

— Non, je dois avouer qne cane se vend guère

— J'en voudrais un tout à fait pareil à celui de madame Letellier.

—De madame Letellier i ht le marchand

on peu surpris

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

PIOOÏÏNOO LB UAITDIT, 107

— Oai, de cette dame que vous venez de quitter

— Je n'en ai point impossible pour

aujourd'hui, du moins

— Pouvez-vona m'en apporter un ?

— Certainement ; la semaine prochaine, pas plus tard

— C'est bon ! je l'achèterai, mais à une condition.

— Laquelle ?

— A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot à personne, entendez-vous ?

— Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues ?

— Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu qne ce ne soient pas deux roses.

— La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez.

En oftet, le bossu revint, et Piconnoc paya de bon cœur le chaie demandé. En sus, il offrit un verre au marchand qui se donna garde de îe refuser. Agiaé ne vit pas alors le

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

108 PKX>QaOO LK K AVDIt.

joli cadeau qae son mari loi destinait ; malade deptus qoelqnes jonre, elle ne laissait pas encore la chambre oà elle venait de donner le joor à nue belle grosse fille.

Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Josepb Letellier. Je ne parle pas dn soleil matériel qui entre indifièremment dans toates les demeores, poorva que l'on onvre les volets ; mais de ue soleil de l'âme qni ne se lève qne dans la paix et ue brille que ponr la vertu.

Page 1