LE PLAIDOYER DE VICTOR
Victor ae leva au milieii d'un silence presque redoutable. Il était pâle et un léger tremblement a^tait tout son être.. C'était la première fois qu'il plaidait en ooni criminelle, et dans. qu&ll« circon8t{m^,.grand Dieu ! La
,,Cootjl>j
P1CIO0NOO LE MAUDIT
TÎe de son père et l'hoanenr de sa famille pouvaient dépendre de Bon'plas ou moins d'éloquence et d'habileté. Il sentait que le prisonnier le regardait arec plus de crainte encore que d'affection.
— Messieurs les jurés, commença-t-il, vous avez à juger une des causes les plus étonnantes qni aient jamais été soumises au tribunal des hommes. Âurai-je assez d'habileté pour vous l'exposer clairement, aseez de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la justice? Ah! si je n'étais soutenu que par l'appât de l'or ou la soif de la gloire, je ponrrais défaillir, et je mériterais de succomber ; mais j'ai pour aiguillonner mon courage l'amour de la justice et le dévouement fUial.
— Messieurs les jurés, reportez un instant vos regarde en arrière ; tournez vos souvenirs vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé ; remontez d'une vingtaine d'années le cours de la vie ! Voyez-vous sur ce coteau de Ht. Enstadhe, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui l'ombragent ? Là habitent le
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PIOOUNOC IX HADDIT. 249
boohear et la pais. Joseph Letellier et Moémie, sa femme jeune et belle, coûtent des jours heuruax dans la crainte du Seigueur. Leur maison, comme leur cœur, est ouverte à tout le monde; et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celai qui partage le plus souvent la joie des jeunes époux, c'est an voisin, un camarade de l'accusé ; c'est l'ami intime à qui l'on se confie avec le plus de confiance et d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin est voluptueux. Noémie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme qui se sent brillé d'une flamme honteuse est un homme voué à toutes les infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Oe voisin se laisse donc entraîner sur la pente fatale, et il porte un œil de convoitise sur la femme de son ami. De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné. L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, et l'ami, abusé chaque joar» Far une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la volupté, et la femme pure et sainte est accusée auprès de sou mari.
Les calomnies répétées éveillent la jalousie dans le cœur du mari qui se croit trompé, et la jalousie couvre d'uu nuage toujours me-
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250 PiOODNOO hÉ UAVDIT.
naçant la màisoa jtks^a'alors pleine de sérèaité. Un jour, enfin, l'accAsê trop confiant dans rami qui t'abnse, avénglé de pins en plm, s'imaginant avoir soos les yeoz sa femme infidèle, oablîease de ses devoirs fos plus sacrés et de la foi jurée, entre dans une de ces colères qui rugissent à boa droit dans les profbadenrs d'un cœur hoanSte, quand un mari croit voir se consommer ^a honte. Il étùt
arraé, il frappa Il frappa et s'enfnit Il
entra dans 8a maison en plenrant Mais
écoutez plutôt letémbigtiage naïf de la petite fille qnîgardait, ce soir-là, l'enfant de Noémie; J'étais gardienne chez Letellier le' Boir du meurtre. J'avais alors' douze ans. Madame
■ Letellier m'avait d«(mandé d'avoir soin de son enfant pendant qh'elle irait à confesse. Je
■ berçkis le petit sur mes genoux. Tout* à coup, Térs les neuf heures ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Ilétait affret^eàient' changé. Il s'approche de l'enfa'nt, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l*embrasse
et!me te rend en disant : Aiés-en bien soin
car il n'a plus de mère.
— Sa mère est allée à confesse, que je répondsl et il la verra'<iema!inJ— ïille ne revie'ndra
pic[oniH>9.miiAiiiii:r.,- %i. .
plnfl!Je^'(^ tn^e, qu'p dit ,d',ïwiç,vo)i,à faire
PQur et moi, ajontçrt-il, vous Jie mp re-
verrw jaiaaw,,-...
Quoi de plas fort qao ce témoignage dans sa touchante naïveté ! Et tous le savez, la femme qui le rend, ce témoignage, e&t une femme digne de foi, celte-Ià ! et son témoignage se trouve, fioitoboré par les dépositions du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accusé, malicieusement induit eu erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. Et en effet, il disparut, comme il l'avait déclaré à la petite gardienne, et il voulut être mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla sa grange pour taire croire qu'il s'était brûlé
avec elle Pourquoi vivre, en effet, quand
on a perdu, par la plus lâche des trahisons, tout ce que l'on aimait sur la terre ? Comment un homme de cœur pourrait-il, le front souillé par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur sourire? La mort est mille fois plus douce .que. la vie, dans ces donJoureuses cir- . cotfSjtances,, la mort ou réelle ou feinte.. Ii'accnsé choisit la dernière,, et,' pouf toi^ ceux qui l'avaient connu, il tut mort. 11 ne .ohoiBït.:^
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252 PIOOPNOO L» MAUDIT.
pas, il fat ploB plntôt inspiré de Dieu dont les desseins sont impénétrables. Pendant vingt ans il se tint caché dans les immenses solitndes glacées da Nord'Oaest, et là, sous un nom nouveau, il fit des prodiges de valeur et des œuvres de' charité sans nombre! Il devint la gloire des trappenrs-cauadiens et la terreur des sauvages barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait encore perdu dans ces régions sans limites, si un événement merveilleux ne lui eut appris qu'il n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait encore. Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez de nouveau cette preuve indestructible, irrécusable, de la bonne foi de l'accusé dans son crime et de la malice d'un scélérat qui agit dans l'ombre. Econtez encore le témoignage d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce témoignage est appuyé par une lettre du rév. père Olivier missionnaire du lac des Esclaves : Toici ce que dit ce iidèle compagnon de l'accusé :
— Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore heureui! son enfant
ne serait pas orphelin et sa femmo ne serait
pas veuve !
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piCDtmao u UAoDiT. 253
— Sa femme veavfi? me dit le grend*trappeur qui pleurait.
— ^Et oui, depuis vingt ans. *
— Tu te trompes ! qu'il ajoate en secouant la tête, Sjos a tué sa femme dans nu moment de folle jalousie.
— Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, qae je riposte.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écrie le grandtrappeur en tombant à genonz. Il pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie ! Noémie ! pardon ! Oh ! je n'ai pas tné ma femme! .... Mon Dieu ! soyez béni!
Messienrs, quoi de plus concluant ? La vérité se fait jour de toute part. Elle éclate, elle éblouit.
L'accusé savait bien qu'il avait tué ; mais il croyait avoir droit d'exercer cette suprême justice, car il croyait avoir aubi un suprême outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont été mises en œuvre pour l'aveugler et le perdre. II ne peut être coupable «n conscience, e&r il était de bonne foi et sa con-
254 PioonNOO le maudit,
science lai disait d'agir comme il l'a fait. O'eet un crime purement matériel qu'il a commis, et qui ji' offense pas Dieu, Lee hommes seraient-ils plHs sévères que Dieu lai-même ?
Ou l'accasé savait qu'il n'avait pas tuê sa femme, et, alors, il n'eut pas attendu vingt aoB ponr faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait toutefois le conduire à l'échafaud ; car au bout de vingt ans de cette vie étrange, active, accidentée da chasseur, il était devenu un homme tout antre ; il avait dû oublier les attachements d'autrefois, et tout ce qu'il avait aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand chasseur et l'enivrante liberté des forêts ; on il croyait l'avoir tuée, et, alors, il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et no se révéler que dans une circonstance étrange comme celle qui s'est offerte à lui au bout de viagt ans. Mais ici, certain d'avoir été le jouet ou l'instrument d'une volonté mystérieuse et coupable, il devait se lever et partir, sans songer aux conséquences de sa détermination. Et c'est ce qn'il a fait. Il est venu ! Il est venu pour demander pardon à sa femme qu'il avait outragée par ses lâches soupçons! Il est venu pour dire au monde
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HOODNOO LB MAUMT, Z5S.
qa'il a été un ingtrmaent aveugle et itmooeBt dans les mains -de J'hf pocrieie ! Il eet Tienu ponr sDuiever le voile qni convie le mystère d'iniquité, et ^jherclier »ù se cacho l'inf&mequi a tramé, pour le perdre, le plus odieux des complots ! Il est veau pour aider la justice à triompher ; pour être l'in^rument de Dieu an jour de la vengeance, comme il i'a été an jour
de l'épreuve ! Et, pour cela, il a exposé
sa vie, ses dernières ■espérances et ce qui lui restait de bonJierar sur la terre.
Où ert donc le coupatolc ? Voiià ce que je dois chercher avec tous, meHsiears les jarés, car tl 7 a an coupable quand H se commet nn crime : seulement le vrai «oupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat est consommé, mais celui qni l'a médité, préparé et fait accomplir. L'autre, comme dans le cas qni nous occupe, n'est qn'nn instrument inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les criminalistes évoquent toujours avant d'entrer dans les dédales où se cachent les aoélérats ; un axiome qui jette une première lueur dans l'ombre où s'aventure la justicp, et la conduit souvent comme un lil d'Ariane jnsq'u'à la grande clarté du ciel. Oet
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556 PIOOnNOO Lï MAUDIT.
axiome ie voici : A qui profite le crime ? En effet, l'oQ ne commet poiat un crime pour le plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le crime n'est pas un but, mais un moyen : io moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion ; et toutes les passions se réduisent à deus, la haine et l'amour. Dans l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et l'accusé avaient tonjours vécu comme de bons et honnêtes voisins, quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. Et la défunte n'a-t-elle pas avoué ellemême à Madune Letellier, que les bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph étaient faux et calomniateurs ; et qu'il n'avait jamais manqué de respect envers elle. Et puis ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une immense faveur du ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout à coup devenir si profondément méchant, que de tuer une femme qui lui aurait donné un soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour î Pas davantage. Supposez,— ce qui n'est pas,— qu'il ait airné la défunte, pourquoi l'eut-il assassinée? Pour qu'un autre homme ne la possédât point. Mais ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se
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PICO0HOO LX MAUDIT. 267
glorifie de partager avec l'époux les faveurs de la femme qa'il a détournée de ses devoirs ? 11 arrive qn'un homme plonge le poignard dans le cœur de sa maîtresse, mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit être le premier ou le seul aimé, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout à coup. Mais ici, rien de cela ; et quelle différence ! L'accusé
aimait sa femme il l'aimait passionnément ;
il l'aimait de l'amour le plus jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, à la fois, deux amours également violentes? Et quand a-t-on vu un homme
jaloux devenir infidèle par habitude? La
jalousie peut pousser à l'infidélité, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. Or, ici la jalousie est restée jusqu'au dernier jour dans l'âme ulcérée du malheureux accusé. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de la façon que l'on voudrait faire croire.
A qui donc le crime profite-t-il ? Qui pouvait gagner quelque chose par la mort d'Âglaé ? Son mari ? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien
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lourd ài porter. Nous TerroDS donc si PicouDoo, le premier accnsatenr, pouvait en oe sens, profiter dU' CTimej et nous verrona ensuite pourqaoi, s'il vonlait ae débarrasser de sa femms; iJ ne l'a pas-ffàt périr lui-même, et aons vertQDS encore s'il u'avait pas intérêt iL compromettre l'acousë et à te perdre.
Et d'abord Pfcoanoc on Saint-Pierre aimait^I sa femme?
Ficounoc se- marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jore devant le Ohrie* d'aimer et de protéger tou^onre. Il est parjure une première fbis au pied â«B aatelB. Et si ce qneje dis est Trai, messieurs, oe que je dirai ensuite sera bien facile à oomprendre ; car, dn moment qu'an homme a laissé, de plein gré, le idiemin de la- Tertu et de l'honneor pour entrer Testament dans la voie d'il crime et de l'infamie,
nul ne sait oà cet homme s'arrêtera parce-
qu'il ne s'arrêtera que dans l'abîme Et ce
que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage de Paul Hamel :
— Je rencontrai Picounoc : il me dit qn'il se
mariait, mais qu'il n'aimait pas sa fiancée.
qu'il se laissait faire parce qu'elle aTail one belle propriété J'e le blâmai, repaît te té-
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P1001TMOC LE UAUDIT. 2R9
moin ; il me répliqnij : Tiens ! Je n'ai pas de aecrets pour toi ; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Noémie ! Elle eet la femme d'un autre, eh bien ! puisque de ce ,côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir venf tous les ans ponr me remarier toujours avec des filles avantageuses.—Si tu parlais sérieusement, réplique le témoin, j'irais avertir ta fiancée. — Je suis sérieux, répond Pioounoc, je suis un maudit et le fils d'un maudit.... ..donc il faut que
je fasse mon œuvre.
Messieurs, ces paroles épouvantables sont le nœud gordien de la cause qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a ourdi ce drame, et la subtilité de ses moyens. C'est un maudit qui veut faire son œuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible !
Picounoc, marié et père de famille, nourrissait toujours dans sou àme le feu de ses criminels désirs. S'il eut été nu scélérat pulgaire, s'il n'eut pas été un homme maudit peut-être, il serait allé aveuglement oà l'entraînaient ses désirs, et, comme la plupart des
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criminels, il aurait brisé violemment les obstacles. Il eut tué sa femme et son ami. En effet, consultez les annales judiciairos et voyez si, dans presque tous les cas analogues, l'homme ou la femme épris d'une passion coupable, ne font pas eux-mêmes, piir le fer ou le poison, disparaître ceux qui les gênent. Mais Picoanoc plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie, imagine, pour arriver à son but, un moyen plus lent sana doute, mais plus sûr et moins dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême tendresse de Madame Leteltier pour son mari, en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et cruel même envers sa femme. El c'est ce qu'il fit. Dans son imagination infernale il trouva cet infernal projet : Faire tuer sa femme bonne et fidèle par le mari de Noémie. C'était habile,
mais malaisé. Comment en arriver là?
Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui, rendre Joseph Jaloux, se dit l'infâme, et lui faire tuer ma femme en guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de fourberies et de mensonges 11 y est arrivé. Vous le savez par le témoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de
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cette imcompréhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le témoignage d'Angèle Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, Piconnoc la payait pour lui faire dire — ce qui était faux— qu'elle était la messagère du docteur et de Madame Letellier. Voua le savez par le témoignage du docteur lui-même qui se vit injurié de la façon la plus grossière, parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie .. Et quand Piconnoc trouve son travail assez avancé ; quand il voit son aveugle ami se porter à des excès de violence,, et dans son langage et dans ses actions, alors il souge à mettre le couronnement à sou ceavre. Il prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si vertueuse et si fidèle, déjouera son attention le soir même, et viendra — après avoir prétexté la confession, un sacrement divin — viendra, dis-je, dans ses
bras à lui Piconnoc Mais il a bien soin
d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa propriété. Il eut été difficile de donner à Agiaé, la victime désignée d'avance, un motif plausible peur l'entraîner ailleurs. Il rentre donc dans son jardin, suivi do sa femme à qui il parle comme un amant parlo
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à son amante. Aglaé, prérenae de qaelqae façon que l'on ignore, mais que l'on de?ine bien, jona son rôle bien innocemment sans doute, et Bans prévoir qn'il pourrait avoir des suites aussi funestes. An reste, elle était un peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. Bonne et simple, c'était bien la victime que Ficounoc pouvait, sans trop de crainte, ooudaire à la boucherie^ Il eut soin de la vêtir d'un châle tenu caché pont la circonstance, et en tout semblable^à celui que Madame Letellier venait de recevoir de son mari. Ou n'a pas de preuve directe de ce fait ; mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé lui-même et des paroles d'an faux témoin de la couronne, de Madame Gagnon.
En eflet, comment cette femme pouvait-elie dire à Madame Letellier, en parlant d'an châle : Mais ! c'est te vôtre ! puisqu'elle n'avait jamais tu ce châle et qu'elle ne pouvait
savoir qu'il existait Et pourtant cette parole:
c'est le vôtre ! implique nécessairement l'existence d'un autre châle. Le vôtre ii^iplique le mien 6n celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi de surprenant ^que Madame Qagnon, ou Madame AEselin si on lui rend son vrai nom, quoi de
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PIOOnNOO T.I UAITDIT. 263
sarprenant, dis-je, qne cette dame soit dans les secrets d'un assassin? elle est accusée ellemême d'empoisonnement, pt elle vient d'être convaincue de parjure ! ....Et le marchand gui a vendu le châle à Madame LetelUer, peat bien, quoi qu'il le nie, en avoir aassi vendu un antre pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, un échappé du pénitencier qui va monter sur l'échafaud !
Et n'est-ce pas pour qne l'accusé fut trompé par ce chîtie et crut reconnaître sa femme, que Picounoc fit brûler une allumette ? Cette clarté légère et momentanée suffisait pour induire en erreur, mais ne suffisait pas pour qu'un œil prévenu, comme l'œil du jaloux, put découvrir ta rase. La clarté du fanal eut été trop persistante, et qui sait ? tonte la trame ourdie arec tant de soins et d'adresse se fut dénouée ridicnlement et à ta confusion du traître. C'est ici surtout que l'on peut admirer ■ comment Dieu se joue des projets de l'iniquité ! D'un souffle il renverse les plans loB plus hardis, il défait les combinaisons les plus mcTveillensos. 11 serait indigne de lui de seiabler travailler quand les impies' travaillent,
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264 ncoTENoo lk haddit,
poar opposer, comme le Ibat lès hommes, force contre force, pensées contre peaséee. Il laisse se glisser un futi|e onbii panni toutes les grandes idéee savamment combinées, et l'édiflce que l'arohitecte du mal admirait avec orgneil s'écroaie soudain. Ainsi Ficoanoc a tdat prévu, jusqu'à la lumière dont il faudrait s'éclairer dans le jardin, et, poar donner plus de poids à sa parole, il feint même d'avoir oublié le fanai dont il s'est servi, et il jure que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant quinze ou vingt miantes. Mais voilà où la Providence qui veille sur les jastes l'attend. Dins son trouble le malhenrenx n'a pu songer à tout : il n'a peut-être pas même ouvert le fanal, il l'a pe^t-être porté dans le jardin après
le meurtre quoiqu'il en soit, le mensonge
est là, et le mensonge suffit, à défaut de toute autre preuve, pour attirer sur la fête de celui qui l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à témoin, les châtiments les plus terribles. La chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, après vingt ans, vous la voyez encore avec sa mèche blancbe que la flamme n'a jamais touchée. Un témoin dit qu'il a ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève la
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folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle n'en avait pas été allumée, bien que Ficoanoc déclarât de saite le contraire, cacha ce fanai comme un précieux document, et attendit le jour marqué de Dieu. La pauvre fiile fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir peut-être qu'elle marchait an martyre, elle passa vingt ans de sa vie à chercher ce mystère que sa hiort a fait éclater. Pauvre C^eneviève ! sainte fille que la pénitence a transfigurée, sois bénie, car tu as sauvé mon père ! BOÎs bénie dans ta tombe, car tu as été uq instrument terrible dans les mains du Seigneur !
Et ici VOUS voyez encore la vérité du récit de l'accusé à sa femme. Il dit que PicouQoe fit brûler une allumette, une seule, comme pour lui montrer la femme coupable à cette lumière faible et passagère, et la tromper plus sûrement. Il déclare qu'il ne ae produisit pas alors d'autre lumière, et la chose est évidente pour tous maintenant. Donc tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi véridiqne.
Picounoc avait raison de se délier de Gtiaeviève puisque cette intbrtunée savait uae
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26b pioocnoo lb maudit.
chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait point l'irrécasable argaraent de ce fait si futile en apparence, puisqu'il croyait que le fanal avait été perdu oa volé. Pourquoi alors la pauvre folte a-tello été empoisonnée? Ah ! c'est qu'elle avait entendu quelque conversation, surpris quelque secret:, et l'on voulait s'assurer de son silence. Sa folie est peutêtre simulée, pensait-on, et, au jour da procès, qui sait si cette femme rusée ne se montrera pas plus fine et plus intelligente que le criminel q ni a conçu et exécuté ce projet avec tant d'astuce et de patience ? Car ce n'est point par un simple hasard que tJ-eneviève est morte soudainement quelques jours avant le procès, et après que l'un des témoins de l'accusé eut averti Picounoc de se défier d'elle. Qui, en effet, l'a poussée à son destin fatal ? ficounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu infâme pour aller— cela se prouvera bienlôt — pour aller chez une femme perdue boire le poison qui devait la tuer ! Et sons quel prétexte Picounoc l'envoie-t-il au bossu? BOUS un faux prétexte. On l'envoie porter
une lettre qui n'est pas écrite Que veut
dire cela ? On envoie une lettre pour dire à la
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nocsKoa lb maudit.
personne absente ce qu'os Ini dirait si elle était près de nous. On n'euToie jamais quatre pages blanches,, excepté quand il y a convention d'avance entre les deax correepoadantfi sur la signiiication du éingutier envoi. St la convention dans le cas actuel, c'était la mort de Geneviève, la mxjrt d'un témoin dangereux, les faits l'ont prouvé. Ficonnoc et le bossa se sont compromis au sujet de cette lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas tardé à les confondre.
Et pourquoi parlerais-je des témoignages menteurs de ces deux malheureux vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un scandale inoui ! Surpris dans leur œuvre coupable, reconnus pour de redoutables malfaiteurs, convaincc^ de parjure, jetant, arec le masque matériel qui déguisait leur ligure, le masque moral qui voilait leur âme, ils se sont mis à rire, avec . un cynisme écœurant, de leur acte criminel, et à se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs complices ou plutôt leurs maîtres; caries lâchée n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, et malheur à ceux qui se servent d'eux ! Ils
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268 PIOOCNOO Ll HATSIT.
ont dénoncé Ferron, Ferron ! an échappé da pénitencier qui se cachait, riche et redouté sous un nom volé, le nom de Chèvrefils. Ils ont de pins déclaré^-et ces hommes sont sans donte bien informés — ils ont déclaré, ce qne nous savions déjà, que Ferron est l'ami et l'inEimment de Piconnoc, Voilà comme cet enchaînement extraordinaire de faits oa de témoignages nous conduit infailliblement au vrai coupable.
Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéiicié ? A l'accusé qui aimait sa femmejusqu'à la jalousie, ou à Piconnoc qui baissait la sienne, même avant de l'éiwuser? A l'accusé qui ne demandait qu'à vivre en paix dans son foyer béni, entre sa Noémie douce et fidèle et son enfant au berceau, ou à Picounoc qui portait un œil lubrique sur une antre femme et voulait parvenir à en faire sa femme légitime, sachant bien que la vertu de cette créature était inébranlable ? En devenant libre Picounoc avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais nue autre personne restait enchaînée à ses devoirs, Sdèle à ses serments, c'était Noémie la femme désirée. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi.
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PIOODNOO I.B UAUDiT. 269
Et poar qu'elle le fut, il fallait que son époux
mourut OH du moins passa pour mort
Et.voilà qu'en effet, le même jour, du même coup, disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles à ia réalisation des vœux de Picounoc : sa femme et son ami. L'une des ■victimes est morte, l'autre se fera justice ellemême ; elle disparaîtra de plein gré pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. Oui, dans la pensée de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu te lendemain du meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé !
Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme qu'il a plongée dans te deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa Tfirtn, inspirée par le ciel, elle a refusé les hommages de ce persécuteur déguisé en ami. Et ce n'est que lorsque découragée par des épreuves sans nombre, appauvrie par des accidents fréquents, jetée dans le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc, de Ohèvrefils ou Perron, qu'elle se décide enfin à ne pins être si cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hésite encore. Mais la reconnaissance opère en son cœur ce que rien
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270 piaouNoo lb uaddit.
n'avait pa y opérer encore. Piconnoc, par nae générosité qni s'exptiqne maintenant, rend à la femme affligée le bien qu'à dessein il lui avait fait perdre. Hypocrite et fonrbe, il achète non l'amour mais la foi de cette femme, par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qn'il n'a jamais rendns. Il va triompher. Le jour de son mariage est filé. Oh ! comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois ! Les vingt ans de souffrance et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira pas de sa tombe pour crier vengeance, et l'ami trompé ne reviendra jamais se faire expliquer un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné ! Mais Dieu qui se rit des complots des méchants a marqué le jour de sa justice. J^e mari si injustement jaloux a expié sufilsamment sa faiblesse coupable, et le traître a triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier est apparu soudain et il a montré, de son doigt implacable, la tache de sang sur le front de l'accusatenr. Il a tué, mais innocemment et au signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami.
Avec la malédiction de son père, Picounoc a fait retomber siir sa tête le sang de sa femme.
PI{X)trNOO LR MAUDIT, 271
Kien d'étonnant, la malédiction d'nn père, c'est la malédiction de Diea, et la malédiction de Dieu, c'est la mort! Mais le ciel
ne pouvait pas perdre à jamais un homn>e qu'il venait de protéger si hautement. L'accusé, VOUE le savez, c'est le Pèlerin de Saint-Anne, c'est cet homme qui, jenne encore, contrit, repentantr et humilié, fut guéri miraculeusement en présence d'una foule de personnes, dana le sanctuaire de Notre Dame de Beanpré !.... Yoilà, messieurs, un gag« magnifique de l'innocence de l'accusé, car cela prouve qu'il était devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en conséquence, commettre le crime dont il est accosé, que par une erreur fatale, comme Terreur dans laquelle il est tombé par les machinations de Picounoc. Cependant, messieurs tes jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus éclatant que celui qui s'accomplit sous vos yeux ; car tout le monde reconnaîtra l'intervention divine dans ce procès tristement célèbre.. Et l'on dira que cet homme, heureux après tout, le Pèlerin de Sainte- Anne ou l'accusé, a été deux fois sauvé par un miracle.
YictoT paraieeait transfiguré, et ses yeux étaient mouillée die larmes.
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272 flOOUNOO LE HADDIT.
FlasieaTs avocat«, des pins anciens, se lerèrent de leur siège pour venir lui serrer la main.
Le jage fit alors, avec une gravité impo* santé, un Tésumé des témoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principanx faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité des jnrés, ils jeta les lumières de sa science sur les détails de la cause.
— Quiconque se servira de l'épée périra par l'épêe, dit-il à la fin de son adresse ; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les images des lois divines, ne sauraient être plus sévères. On ne punit pas l'homme qui tue pour défendre sa propre vie. Il serait inique de le faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultère. Car la donleur et la colère de l'homme, alors, sont peut-être pins fortes que sa volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de tuer pour sauver sa vie, il doit l'être davantage pour sanver ou venger ce qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne s'agit pas d'un malheureux qui a tué sa femme coupable, mais d'un homme
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PiCOnWOO LE MAUDIT. 273
qui, croyant tuer sa femme coapabif, a tué la femme d'un autre. Est-il excusable dans un pareil cas? Difl&cilement d'ordiuaire ; mais dans le cas actuel il est certain que l'accusé a été enveloppé dans un réseau d'iatrigues qui l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand il possédait la femme la plus dévouée. N'est-i! pas blâmable d'avoir cru à l'infidélité de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute? N'est-il pas blâmable d'avoir mis une confiance illimitée dans un homme dont il connaissait le caractère mauvais ? Oui sans doute. Et si une femme n'était venue jurer qu'elle mémo, payée pour cela par Picounoc, avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies des fautes que sa femme n'avait pas 'commises, je ne pourrais l'excuser complèteme>nt. Mais après les criminels moyens révélés par cette femme, i'aveagle jalousie de l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un homme plus coapable que lui, et seul coupable : c'est l'homme qui a préparé cette œuvre infâme, supposé qu'il ne puisse en rien atténuer les témoignages qui se sont élevés contre lui,
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274 PIOOITHOO Ll HADDII.
lorsqu'il les voulait diriger sur ud antre. Quant à l'accnsé à la barre, il a expié par vingt ans d'exil, de pleurs et de «ooffrances, la Jâche complaisance avec laquelle il a écouté son traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait de l'expiation; il ne siérait pas à la justice humaine de se montrer plus sévère que la justice divine.
COUPABLE ou NON COUPABLE.
Les jurés, ne s' accordant pas immédiatement, se retirèrent dans leur chambre sons la garde d'un huissier qui prêta le serment suivant : " Vous jurez que vous garderez et tiendrez ce jury, sans aliments, boissons, feu ou lumière; que vous ne permettrez à qui qne ce aoit de parler à ceux qui en Font partie, que vous ne leur parlerez pas vous-même, si ce n'est pour leur demander s'ils sont d'accord sur leur verdict. Aînffl que Dieu vons soit en aide. "
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PIOOUNOO LE HADDIT. 275
La foule éprouva an vif désappointement en voyant cette hésitation da jury. Les ans murmaraient, les aatres, sombres et pensifs, doutaient de la sagesse de cette belle lostitiition desjarés, et se demandaient en quoi de pauvres ignorants, honnêtes tant que vous voudrez, mais quelquefois malhonnêtes, peuvent juger avec plus de discernement et d'équité que des juges savants, ou qu'un autre jary qui serait composé d'hommes de loiV Et ils avaient raison. Car si parfois un innocent court une chance d'être perdu, le coupable qui ne peut être condamné que par la totalité absolue des jurés, a bien des chances d'échapper.
Le jury, an grand désespoir des curieux, des amis, des hommes de loi, passa tonte la nuit en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques uns des jurés voulaient acquitter l'accusé, d'autres inclinaient à le trouver coupable d homicide, et d'autres encore voulaient le verdict de coupable avec circonstances atténuantes et recommandation à la clémence de la cour.
Le lendemain, lo peuple se porta de noureau en foule vers le palais de justice. Sur
276 proodNoo lb haudit
ies onze'heuree, les^procédés-âe la cour forsnt tont à coup interrompue. Les jarée annonçaient qa'ils en étaient venus à une entente. Ils revinrent dans leQr banc. Tons les regarda de la masse réunie sons les vieillee voûtes les interrogeaient avec anxiété. Le prisonnier ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment était solennel pour lui. Le greffier fit l'appel des jarés et leur demanda à chacun d'eux s'ils étaient d'accord sar leur Terdici Tons répondirent affirmativement. Il lenr demanda alors qui d'entre eux allait prononcer le verdict.
— Le chef choisi par nous, répondirent-ils.
Alors le greffier dit à l'accusé de lever la main— ce que le grand-trappenr fit avec dignité—puis, s' adressant aux jurés, il leur dit: Hegardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés : Comment dites-vous ? est-il coupable de la félonie dont il est accusé, on non coupable ?
—Non coupable'.!
— Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge avec émotion.
Une clameur longtemps con&snae «'êlen
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PIOOUNOO LE MABDIT. 277
soudain, et des applaudissâments frénétiques ébranlèrent ia vaste salle. Yiotor, tout en larmes, se précipita dans les bras de son père, et longtemps le père et le fils se tinrent pressés cœur contre cœar. On avait empêché Noémie d'assister au verdict qui pouvait, va l'indécision des jurés, tourner fatalement. Le grand-trappeur alla lui-même lai annoncer la fin de ses épreuves et de son expiation.
Des ordres furent donnés pour l'arrestation de Picoanoc. Piconnoc s'était enfui delà ville, comme le rat laisse le navire qui sombre. En un jour il avait vu s'écrouler l'immense échafaudage élevé, vingt ans durant, par sa malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et perdus à jamais, l'appelaient dans le gouflfre, et il se sentait inévitablement entraîné. Sombre, morose, il entra dans sa maison et parcourut, comme un homme ivre ou fou, chaque appar* tement. 11 évita les regards de sa fille encore faible et souffrante. Par instant il avait encore un fol espoir : il est si dur de renoncer à l'espérance! Il épia le retour des gens qui étaient allés à Québec pour le procès, et, afin d'apprendre le secret de sa destinée sans s'exposer à rougir, il se cacha dans le fossé qui
itt8 PtOOEtnOO U HA0DIT.
loage laroatâ deSt. Enstache, sur le coteaa de sable, pariai les cerisiers saavages, et il attendit patiemment. Il fat bien servi. Les première qui passèrent farent le grand-trappenr, Victor et Noémie, La joie brillait snr lenrê figarea et l'amour débordait de leurs cœurs. Ba passant sur le coteau, le grand-trappeur disait : Pauvre Picounoc ! je ne loi avais
pourtant jamais fait de mal î et s'il eut
Toola tBO laisser en pux, je lui aurais bien pardonné son crime, j'étais si heureux ! Ëi Noémie répondit : Maintenuit il est trop tard. — Trop tard ! i^onta Victor, on le cherche pour
I arrêter.
Picounoc eut le frisson et ses yeux se cou- ■frireilt d'un nuage de sang. Il eut envie de se repentir pour satisfaire à la justice divine, et de se livrer au bourreau pour satisfaire à la justice humaine. Mais ce premier bon mou- Tcment ne fut pas suivi d'un second.
— M.alédtetion ! dit-il, il n'y a point dâ pardon pour moi, ni en cette vie, ni en l'autre !
II demeura longtemps dans un abattement profondi II penaa à s« sauver comme avait fut I)joa antrefi^is i mais ce qui lai paraissait
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FIOQITNOO LE MAURIT. 37$
facile ponr d'aalres, lai semblait iiaposgible ^ lai. Quand il se leva, irrésola onccire et tremblant, il aperçât des étraagere qai montaient . la route. Alors il se met à fuir, croyant que ce sont des conetables qui Tiennent l'arrêter. Et il a raison. Après avoir couru longtemps il se détourne. Deux des constables sont sur ses talons. L'a peur lui donne des ailes, et il s'élance comme an cerf qae la meute poursuit. Il passe à la porte de Letellier, et voit
une foule joyeuse et bruyante Il pense
que cette l'oule va lui barrer le passage; mais elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lai haletant, épuisé, couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les officiers de la police le poursuivent toujours. 11 passe à côté de la maison, gagne la prairie et, soudain, il disparait comme s'il se fut enfoncé dans la terre. Il s'était précipité dans un puits. Dans son élan, il descendit tète première au fond, et là, ses mains crispées s'atr tachèrent par hasard à une pierre fangeuse. Quand on le retira il était mort ; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de
limon En jetant cette pierre on s'aperçut que
son enveloppe se déeagrégeait. On l'examiiui
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280 Piootrttoo ls haudit.
attentivement. O jngement de Dieu ! os reconnut le châle qni avait dû envelopper sa -victime. Il y avait vingt ans qn'il était là. Ce n'avait pas été, en effet, selon la parole de la tireuse d'horoscope, la main d'nn vivant qui l'avait retiré du pnite.
Marguerite fut long temps à se remettre de ce conp terrible. Cependant elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort de son père. On s'était fait on devoir de Ini cacher cette honte. Elle vit son jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qn'elle était du crime de sa race. Elle s'applandissait d'avoir été délivrée du bossu. Il venait de mourir sur le gibet.
C'est le temps de dire que l'ancien docteur an sirop de la vie étemelle était devenu bossu à la suite du coup de rame qui lui avait été infligé — ^les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent— sur la grève du Ohâteau-Bicher, lors de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. Perron, conduit au pénitencier avec son compère Racette le maître-d'école, s'était enfui au bout de deux ans, avec le même complice, en tuant l'un des gardiens. La femme Asselin, la
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PtOODMOO LE UAUDIT. 231
tante inhniaaine da Fèleria, l'êponse infidèle, l'empoisonneuse, moata aossi sur l'échafaud. Kobsrl et Chariot furent; enfermés au pénitencier pour le reste de leurs jours. En entendant leur sentence, ils se poussèrent da coude. — Batiscaa ! dit Robert, une pension sur l'Etat ! qu'en dla-tu ?
— Mille noms ! quelle chance ! le mérite est toujours reconnu, répliqaa Chariot.
— On en sortira,
— Oui, couché sur le dos N'importe ,oa
a fait une bonnejeuuesse
— De soixante et qoioze ans !
Marguerite, pourtant, liait par apprendre ce qa'a,vait été son père, et ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer à peindre son désespoir ; nul ne le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des sanglots, TJn jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, ollô retrouva son énergie et sa fierté ;
—Victor, dit dit-elle en le couvrant d'un regard plein de pleurs et d'amour, Victor,
882 FMOBNOO lyB UAtJBÏS.
consentirais-tu donc à aroir pour en&nts le§ petits &ls de mon père ?
Victor l'étreignit sar son cœur et, silencieux, sortit sans pouvoir répondre.
Plus tard, une belle jeune fille arrivait an fort Providence, sar les bords de ce grand lac solitaire qui dort dans les régions boréales, sous un manteau de glace. Elle apportait beaucoup d'argent pour secourir les panviee et embellir la chapelle de Dieu ; elle apportait beaucoup d'ardeur pour le salut des enfants sauvages. Cette nouvelle sainte qui voulait expier les fautes de sa race, c'était Marguerite. Le trappeur qni l'avait conduite là, c'était J'ex-élève. II revint prendre sa place au foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se séparer de lui,
Gagnon, instruit par les événements qu'il avait vu se dérouler sous ses yeus, retourna auprès de la Louise. Il, arriva au moment on
la vieille Labonrique sortait Elle sortait
pour aller au cimetière. Pour racheter un pen le mal qu'il avait causé à la société en général et an bonhomme Asselin en particulier, il donna à ce dernier la belle terre qu'il venait d'acquérir à Lotbinlère.
pnjOITKOO LB UAUOIT. 283
Deaz ans ee sont écoalée. Yictor, snr la voie de la fortune et de la gloire, rient d'artirer à (a maison paternelle. Le grand- trappenr, Noémie, l'ex-élève et le vieux Aseelin font la partie de quatre sept, et s'amusent comme seuls peuvent s'amuser des chrétiens qui ont la paix et l'amour de Dten dans la conscience, et de l'or
dans lenr bourse Victor apporte une lettre
de Marie-Louise, la sœur ijt. Joseph du fort Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur la table, et les oreilles attentives ne perdent pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, et ce sera la dernière page de mon livre.
Mon cher geand-teappetie,
Je te donne, frère, ce nom que répéteront
longtemps nos solitudes immenses; il doit
être doux à ton oreille comme il l'est au cœar
des pauvres indiens
La religion porte, de pins en pins loin, son flambeau divin dans les régions naguère plongées dans les ténèbres, et son œuvre de miséricorde et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il n'y aura plus d'âmes à sauver. Nos saints missionnaires semblent redoubler de zèle et
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de travail à mesure que l'âge et les privations de toutes sortes s'acharnent à les écraser. Le spectacle de leurs dévoûment nous soutient et
nous encourage, nous, pauvres femmes
,. Nous trouvons aussi un exemple
admirable de tontes les vertus dans la jeune Marguerite. Quel caractère franc et énergique ! quelle âme soumise et pénitente ! et comme nos enfants sauvages se plaisent à
l'entendre et à la voir!
CouteauK-jaanes et Lltchanrés continuent à chasser et à vivre ensemble comme des frères, sous le jeune Kisastari leur chef commun, Iréma est heureuse maintenant et son mariage a été béni du Seigneur. Naskarina, son ancienne rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi a tourné vers le Seigneur le fen de son âme ardente
Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les actions de grâces que nous avons rendues an ciel eu apprenant comment il avait mis fin à tes infortunes et au deuil de tadonceNoémie.
Il faut que je (e parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite, Tu sais que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de
PICOIJNOC LE
cette infortunée Geneviève. An reste il s'agit, dans cette vision, d'un personnage que tu as
bien connu, du Hibou-blanc Et d'abord, je
te dirai que le vieux renégat, chassé de la tribu des Couleaux-jaunes, abandonné de tous, honni et méprisé, partit seul à travers le désert glacé, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne -connaît pas cet homme, nous le peignit à son réveil avec ane fidélité surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter à son rêve la fol que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux récita véridiques.
— J'étais loin vers le nord, dit-elle, et snr ma tête l'Ourse glacée tournait dans la voûte céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient éblouis par le spectacle qui se déroulait autour de moi ; je me croyais dans un monde féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le ciel où elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mâts et des rergnes; des banderoUes de pourpre flottaient au zénit ; des rideaux sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser paraître et cacher tour à tour les inoUes clartés de l'aurore, les feux ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des cou-
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pôles diaphanes, des mers anz ondes métalliques et chatoyantes, des zôaes d'or oadaléc« cotniiie des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et disparaissaient sondain. Fais des Toites de gaze, puis des nuées de sang immobiles et lugubres, pnis la neige éclatante, iniinie qui reflétait toutes ces merveilles. La nuit était calme, le silence, si grand que l'oa croyait entendre jasqu' an sonpir des esprits. Le froid faisait éclater les arbres ; et tontes les pierres, tous les troncs, tous les rameaux s'étaient cristaltisés sons le frimas ; et la lumière, en les éclairant, les embellissait d'une décoration fantastique. Tout à conp j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie ; je regardai du côté d'où venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le brait ne cessait pas. 0 calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur ! Ce ne fut que plusieurs heures après l'avoir entendu marcher qae j'aperçus le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, avait la barbe -blanche et les cheveux longs, maie rares. Il pleurait et ses larmes, gelées en sortant des paupières, couvraient set joues d'une glace qne les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il portait
PICOnKOa LB MACDIT. 287
on visage de fen on de sang, et que ses yetii, sans éclat, étaient noirs comme les orbites d'un crâne de mort. Rendu près de moi, il ne me Tit pas, et se mit à creuser dans la neige ponr se faire un abri. Mais il n'eut pas la force de crenser assez. Il avait faim et dévorait les boute des petites branches de sapin. Il poussa nn cri,, et moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes, j'entendis à peine sa voir. Il voulut armer sa carabine pour se suicider, et ses doigts crispés se gelèrent sur la gAchette. Son haleine rapide faisait bruire l'air en s'échappant de ses lèvres. 11 était là debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait un arbre étrange ou une pierre grossièrement sculptée par une main sauvage. Les aurores boréales dansaient toujours au dessus de sa tète, et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de l'horizon jusqu'à ses pieds. Dfs hurlements firent retentir la solitude et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement ra[Hdo et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour défendre, contre la voracité des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant. Les loups arrivèrent ïï poutoa une
288 PIOODNOC LE HAODtT.
clamear formidable et la bande sanguinaire s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, flairant un reste de sang encore tiède, déchira les mains du mallieureai. Les autres ouvrirent, à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent en hurlant sur le chasseur mandif. 11 tomba et quelques gouttes de sang rougirent la neige ; et l'on eut dit que ces gouttes de sang étaient tombées des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant après, des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passèrent par là, mirent les loups en fuite, et reconnurent le cadarres à demi-dévoré et gelé dé Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'enserelirent sons la neige et récitèrent un ptUer et an ave pour le repos de son âme.
Tel fut le rêve de Marguerite.
P. iS. — Cher frère ! chose extraordinaire, terrible même, Kisastari rient d'arriver an fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le cadavre du Hibou-Blanc gelé au milieu des neiges du nord, et demi-dévoré par les bêtes
féroces Le rêve de Marguerite n'est donc
pas un rêve!
— Quelle mort ! murmura le grand-trappeur \
— Requiescat in pace ! répondit l'ei-élève.
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