FKIOU-HOO LB MAUDIT
— Ja ne pense pns
— Ne lui ar^-ToUB pae dit qtw Tona vous feriez aimer de ea femme, si rtras le vonRez?..
— Je ne lui ai jamais parlé de cela.
— Voue le Jurez?
—Oui.
— Savez-vous oà l'accusé aTait pris le bâton dont il a'est aejvi 1
— Je n'en sais rien.
— N'jr avait-il pas des rondins près de la clôture de votre jardin ?
— C'est possible.
— Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?
— Je ne m'en souriens pas, aseurément.
— Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit ?
— J'en ai mis quelquefois
— Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de la mort de Geneviève ?
— C'est possible.
— Et voua avez envoyé Geneviève porter votre lettre ?
—Oui.
c.a.t:«i=,G0Ogle
218 prcOONOO 11 MAUDIT.
— Au nom de qai écriviez-vons ?
— En mon nom, je suppose C'est-à-dire,
c'est ma fille
— ËntendonE-nons. Est>ce Toas on votre fille qui avez fcrit?
— C'est ma fille
— Alors, ce n'est pas vous ?
— Elle écrivait en mon nom.
— Pourquoi ?
— Par rapport à son prochain mariage
de sorte Ijue je puis dire aussi bien que c'est elle qui envoyait cette lettre.
— Combien de pages a-t-elle écrites?
— Je ne saurais le dire, je ne les ai pas com ptées.
— Deux, trois, quatre ?
— Pas si vite
— Une page ?
—Pins ou moins.
— A-t-eile sij^né son nom ou le vôtre ?
— Le mien le sien! Je n'en sais rien,
je ne sais pas lire.
—Et voua savez mentir ! grommela Victor.
[:„l-"j-.,C(K>tjl>J
PIOOOIIOO LI HAUDII'. 219
C'est bien; voas pouvez vous retirer,
Picoanoc poossa un soupir de soulagement.
Il promena son regard dans la salle et toutes
les figures parurent lui sourire. Chariot Gri-
mouche fut appelé et assermenté.
— Tous connaissez le prisonnier à la barre ?
demanda l'avocat de la couronne, ^^ui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y
a un mois à peu près. Nous avons soupe et
passé nne partie de la nuit ensemble à t'b&tel.
— Vous a-t-il parlé de l'afiaire du 24 septembre 1851 ?
— Nous avions sablé quelques coups ensemble et nous avions la langue déliée ; nous nous vantâmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre vie. Il dit, lui. qu'il en avait fait nn, il 7 a nne vingtaine d'années, et qu'il l'avait bien regretté, parce que cela l'avait obligé de fuir et de se Taire passer pour mort. Sollicité par nos questions, il avoua qu'il avait tué nne femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien, ajouta-t-il, j'espère que l'affaire est oubliée et qu'on me laissera en paix.
TriauquatûmNé, il' dit que la femme à la-
320 PlOOmiOO LK HAODIT.
quelle l'accasé avait fait allasion se nommait AglaÉ. La Iransgueslion tournait contre l'aocnsé. Le témoignage do Robert Piconille ftit le même que celui de son ami. Les deux rusés compères s'étaientfort bien entendus. Ia Couronne fit entendre plusieurs autres témoins pour faire éclater les vertus civiques et les qualités du citoyen Ficounoc. L'an d'eux poussa la bonne volonté jusqu'à déclarer qu'il était grandement question de l'élire marguUlier à la Noël prochaine. D'autres vinrent déclarer qu'ils avaient entendu dire que l'accusé aimait Afj^laé la femme de Ficounoc; mais aucun ne put, toutefois, citer un seul fait à l'appui de ces on-dit. D'après tons ces témoignages explicites et formels, il était difficile de croire à l'innocence de l'accusé. Aussi, malgré son apparence honnête et pûsihle, commença-t-il à perdre les sympathies du publique. Pendant les dépositions des témoins il fronça souvent les sourcils, comme un homme qui sent Ja colère bonillonner aa fond de son âme : il sourit aussi par fois, mais avec amertume. La défense fit comparaître ses témoins à son tour, L'ex-élève fut entendu le premier.
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
PIOODNOO LE HACD». 221
— L'accasateur et l'accusé sont mes amis du jeune âge, dit-il.
—XI n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. i*ierre n'est que témoin, et la cause est celle de la Couronne.
— Monsieur Pietre-Enoch Saint-Pierre, répliqua i'ex-élèvd, a été maudit de sou père, qui avait été maudit du sien aussi lui.
— On ne tous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre on do ses aïeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la
cause
^ — Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, miiis il est nécessaire de bien connaître tin homme pour bien comprendre ce qu'il pei^ faire
L'ex-élève continua :
— C'est en ma présence que Picounoc — pardon! que M. Saint-Pierre
On se mit à rlie, mais le formidable "Silence ! " éclata derechef-
— C'est en ma présence, reprit l'ei-élèTe, que Saint-Pierre a été maudit de son père, il y a vingt-deux ans de cela. Plus- tard
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
222 PICODNOO LE MAUDIT. '
UD peu je le rencontrai ; il me dit qa'il ae mariait et qu'il n'aimait pas sa fiancée, mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possédait une belle propriété. Je le blftmai. Il répliqua : Tient. I je n'ai pas de secret pour toi ! j'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujoars. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie, EUe est la femme d'un autre. Eh bien ! puisque de ce côté le bonheur m'est rari, je n'estime plus tes femmes que d'après leur dot. et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.
—Si (u parlais sérieusement, que je lui répliquai, j'irais de ce pas avertir ta fiancée : Je suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit et le fils d'un maudit, donc il faut que je fatse mon œuvre.
Ces premières paroles du témoin à décharge bouleversèrent profondément la salle toute entière, et les idées les plus opposées jaillirent tout à coup de partout : Quel est le monstre? quel est le martyre ? est-ce l'accusé ? est-ce l'accusateur ? se demandait-on avec effroi. £t l'on cherchait à d«viQer, sur les traits impassibles de Letellier et sqt la figure hypocrite de Piconnoc, le secret de ce mystère.
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
PIOODNOO U MAUDIT. 223
L'ex-éiève continua: Je prévins la défunte, et j'avertis aussi l'accusé, car de ce moment je perdis toute confiance en Pîcounoc, — pardon ! en Saint-Pierro — mais ni Agiaé Larose, ni Joseph Leteliîer ne s'occupèrent de mes avis. Je partis pour l'oueet quelque temps après le meurtre d'Aglaé. Je savais bien que lietellier était accusé de ce meurtre ; mais j'ai tonjoars pensé qu'il y avait une ruse en cette aiFaire, et quoique ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le connaissions tons comme chasseur et Taimions beaucoup, mais nous ne savions ni son nom véritable, ni ,d'où il venait. Jamais il n'avait voulu desserrer !es dents à ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est i'accusé d'aujourd'hui. Moi je me mets à parler de Lotbinière, à propos du vieux chef des Couteauxjaunes, le Hibon-blanc, qui venait de se trahir et de s'avouer un Canadien renég.^t, autrefois instituteur. Ce misérable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien mal-
,,Gootjl>j
224 PtOODliOO LE MAUDIT.
traité, quand il faisait l'école, moQ ami Sjos Letellier. Là dessus je chante pouiile au vieax renégat, et je ne sais comment, mais j'arrive à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant 4'eiiaemis, il serait encore heureux, 800 enfant ne serait pas orphelin — tous les yeux se braquèrent sur le jeune avocat— et sa femme ne serait pas veuve, sa femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela !
— Sa femme veave ? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
— Et oui, depuis vingt ans.
— Tu le trompes ! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme dans un moment de folle jalousie.
— Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée !
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écrie le grandtrappeur en tombant à genoux.
— Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une Madelaine, et criait:
Noémio ! Noémîe, pardon I ah ! je n'ai pas
tué ma femme! mon Dieu, soyez béni!...
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
PICOONOO Ll UAtTDIT. 225
—Tontes ces choses me sont bien restées dans la tête, allez! ça m'a fait assez d'impression. Et tont le monde pleurait dans la chapelle
E)t dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du témoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yens.
— Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence qui confirme le récit du témoin, dit lejenne avocat, et il déposa sur la table, parmi d'antres documents, la lettre que le juge m lire de suite.
— Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de suite au pays avec le grand-trappeur, pour éclaircir cette triste et inexplicable aflFaire. Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, j'ai fait croire à Picounoc que Geneviève la folle pourrait peut-être nous être plus utile qn'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée quelques jours après. Dans son délire elle a parlé de fanal, de chandelle et de cheminée J'ai compris que cela avait rapport
au meurtre d'Âglaé, et je me suis mis à chercher. J'ai fouillé partout A la fin, derrière
la cheminée du hangard de Picou pardon l
de M, Saint-Pierre, j'ai tronvé le fanal que
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
2S^6 Ftooniioo le h audit.
Toici. Jd ne sais pas ce qu'il ra dire, par exemple, ce fanal
La conr éclata de rire malgré la solennité de la circonstance,
Transqueslionné. — L'accusé a avoaé, en votre présence, qa'îl a tué Âglaé Laroee, la femme de Saint-Pierre ?
— Four ça, oui ! mais il croyait avoir tué sa propre femme, comprenonB-noas. Il pensait l'avoir aurprÎBS dans les bras de Picounoc
— Qui a conseillé à t'accnsé do revenir an pays ?
— Personne. 11 s'est dit comme ça : Puisque c'est la femme de Picoanoe que j'ai tuée, j'ai été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat ; allons à la grâce de Dieu : il Jaut que la
clarté se fasse Et nous sommes partis
tous deux.
La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accosé apparaissait déjà, anz 7eaz de plusieurs, avec l'auréole du martyre. Aïadame Leteliier fat appelée. Elle parut vètoe de noir et voilée ; mais, pour rendre témoignage, elle rejeta en arrière les replis de deuil de son grand voile, et sa douce figure fit entrer la
PIOODNOO L8 HATTDIT, 2-27
compassion dans les cœurs. Victor laissa à son adjoint la tâche délicate d'interroger Noémie.
— Je sais la femme de l'accnsée, dit-elle d'une voix émue.
— Après une année de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas rendne malheureuse en se laissant aller à la jalousie.
— Oui, monsieur sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu jaloux
— Et il se montrait violent, n'est-ce pas?
— Que mon savant confrère veuille bien donner une autre tournure à ses questions, et ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, observa l'avocat de la couronne.
— Se montrait-il violent ? repartit l'avocat de l'accusé. '
— Très- violent.
— Sortait-il souvent?
— Pour ses travaux seulement.
— Avait-il des amis bien intimes ?
— M. Saint-Pierre était son plus intime ami.
— Avez'vous connaissance qu'on l'ait averti de se défier de son ami ?
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
28 PIOODirOO hS HArt>tT,
— M. Pdul Hamel l'en a averti en ma pré-
ence
— Et votre mari a-t-il profité de cet aver-
—11 a répotida à Paul Hamel que c'était probablement le dépit qui le faisait parler ainei, parce qu'il ne^pouvait pas avoir en mariage Ëmmélie ta sœur de Saint-Pierre.
— Vous a perceviez -vous alors que M. Saint- Pierre vous aimait ?
— Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus tard, lorsqu'il me demanda en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il m'avait vue pour la première fois.
— Depuis combien de temps sa femme était elle mor^e quand il vous Techeroha en mariage.
— Depuis six mois.
— Et combien de temps avez-vous pria à vous décider à l'épouser ?
—Vingt ans..
Il y eut un murmure approbateur dans la salle.
— Où étiez-vous le soir du meurtre ?
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
EIOOD^OC LK KAITDfT, 229
— A l'égUse- , — Savez- vons comment le meailre a en lien ?
— Oai mon mari m'a tout expliqué,
— Racontez fidèlement, s'il tous plaît ?
Le silence, déjà profond, se fit encore plus absolu ; chacun retenait boq souffle pour ne rien perdre de ce récit nouvea».
— Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le cœur de mon mari, en lui disant, à chaque instant, qne j'étais légère «t oublieuse de mes devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien ; mais il m'observa davantage et interprêta mal mes actions les plus innocentes. II devînt véritablement jaloux sans que j'eusse la plus légère faute à me reprocher, Dieu le sait, Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il Ini jura que je serais à lui-même Saint Pierre quand il le voudrait, et, la veille de la fête de l'église, quand je fus partie pour aller à confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit : Reuds-toi ce soir, rers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si je suis un menteur. Mon mari répliqua : Ma femme est à l'église. — C'est pour mieux te tromper, répondit Saint Pierre.— Elle
230 PIOOCNOO liK UAtmtT,
n'aurait pas mis, poar aller conrir dans les jardins, le beau châle que je lui ai acheté dernièrement, observa mon mari — Pour aller au rendez-vous, on ne se fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bonleversé, se rendit dans le jardin, il prit on rondin snr un tas de bois que Saint<Pierre lui avait montré, comme par hasard, un peu auparavant, et se cacha sous les arbres. L'obscurité se répandit. Alors il entendit venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrière. Quand elles furent entrées, il
entendit Saint-Pierre s'écrier ; je t'aime !
et ta femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant Saint-Pierre " dit ; Asseyons-nous ici, ma douce Noémie— comme s'il m'eut parlé — puis, il ajouta d'autres
paroles encore et embrassa sa femme......
Il ht brûler une allumette exprès pour se faire voir. Alors mon mari qui se tenait tout près, un bâton à la main, aperçut une femme, la tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et enveloppée presqu' entièrement dans un châle absolument pareil au mien. Il fut trompé par ce vêtement ; il crut que j'étais infidèle, et il voulut me tuer > et il aurait eu raison, si.—
PtOOOMoa L* KADOIT. 231
Mais, épniaêe par ce long effort, Madame Letellier s'affaissa tont àcoap et fondit en larmes. On lui apporta an pea de vin et d'eaa, et, qnand elle se fat remise, on continna à recevoir son témoignag-e. Piconnoc apparaissait déjà comme le pins msé des monstres.
— Vous avez eu dernièrement la visite d'une dame Gagnon ?
— Oui, monsieur-
— Voalez-vous raconter à la cour ce qu' s'est dit alors au sujet du chàle de la défunte?
— Mon fils disait : Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser Picounoc, et qu'il expliquera difficilement : c'est le châle.
—Madame G-agnon parut surpriae un peu : Est'Ce qu'il l'a détruit ce châle ? demanda mon fila.— Je n'en sais rien, répondit-elle. — Ënsnite elle se reprit: Il ne m'en a jamais parlé, ajoata-t-elle. Mon fils se leva vivement, ouvrit ma commode : — 11 ne l'a pas détruit, Madame, le roioi, dit-il, et il déplia la châle que j'avais pris pour aller à l'église, le Hif du
meurtre Madame Gagnoa, demeura un
instant sans parler, pui» elle dit en balbutiant: N'eat'ca pas celui de votra mère ?
232 PIOOUHOO ht UAtJDIT.
— Etîez-vons l'amie de la défunte Aglaé ?
—Oui.
— Yons a-t-elle jamais dit qne votre mari l'importanait de ses assidaitês ?
— Jamais. Elle m'a dit que c'était une fansse rumeur qne des méchantes langues faisaient courir.
l^ansquestionnée. — Savez-vous, madame, si la défunte avait on châte semblable an vôtre ?
— Je ne lui en ai jamais vu.
— Avez vous entendu dire qu'elle en ent un?
— Jamais
— Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en eussiez pris connaissance de quelque façon ?
— Si ce châle devait servir à induire moa mari en erreur, il a dû être tenu caché.
— C'est tout, Madame, vous pouvez votu retirer.
Le médecin Noël Dubois fut cité à son toni Il dît qu'un jour, pendant que penché sur 1 berceau de l'enfant du prisonnier, il regardai!
|P1CODNOO LK MAUDIT. 233
en caasant avec la mère, la petite créature, le prisonnier entra subitement, et, se montrant animé de la plus sotte jalousie, l'accabla d'injures et l'appela séducteur de femme. Il dit anesi que l'accusé passait poar bien jaloux...
Madame G-agnon comparut. Elle arriva escortée de deux hommes de police, car elle était prisonnière depuis la veille. Elle regarda l'assistance d'nne Façon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne pouvait compter que sur son mérite pour s'attirer les cœurs.
— Votre nom, madame! demanda Victor.
— Eugénie Laroche, femme Gh^non, monsieur.
— Eugénie Laroche V répéta Victor en la regardant fixement.
— Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce qne mon nom ne vous va pas ?
Ou se mit à rire, et l'huissier imposa sou éternel "silence!"
— Depuis quand êtes-Tous dans la paroisse de Lotbinière ?
— Depuis un mois et demi environ,
PIOODHOD ÏM HAVMT.
— Yoos avez été chez MadaiBe Letellier, il y a qaelquet jonrs, pourquoi ?
— Pour la consoler de ses peines
— Vous avez regardé un châle assez joli et bien conservé que l'on vous a montré alors ?
—Oui,
—Et qu'avez-vous dit ?
— Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques.
— N'avez-vouB pas dit que ce châle appar. tenait à madame Letellier ?
— Oui, Monsieur.
— Comment saviez- vous cela?
— Parce que parce que il sortait de
sa commode.
— Mais quelqu'un vous affirmait que c'était le châle de la défunte, quelle r' raison aviez- TOUS de dire que c'était celui de madame
Letellier .répondez! Est-ce parce que les
deux étaient pareils?
• —Probablement
— Et qui vous a dit que les denr <A41e8 étaient pareils ?
— Personae,
r:„i- :i-,G00tjl>J
nOOIJNOC LB MAUDIT, 235
— Vous l'avez deviné ?,..,..
La vieille ne vonlat plas ajouter nn mot. De guerre lasse on dut l'éloigner. Plusieurs témoins vinrent déclarer que Leteilier s'était presque tout à coup montré terriblemaiit jaloux. Puis vint Angèle Mercier, femme de Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des billets dous de la part de madame Leteilier an Docteur et de la part du Docteur à madame Leteilier, et pour lut faire dire aussi à Joseph Leteilier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Noémie ; que tout cela était faux
La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu à peu, mais sûrement. On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier, François Bernier. de Ste. Cioiir, suivit. Il dit que le soir du meurfre de la femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un fanal, dans le jardin, et qu'il l'avait donné à Geneviève, une espèce de folle qui demeurait la plupart du temps dans le voisinage. U'est tout ce qu'il savait. , Vint ensuite le tour de la" petite José Antohie — HéloîBe Hamel — qui
■,Gootjl>j
236 PIOODKOC LK MAUDIT.
était gardienne chez Letellier, le Boir da meartre, pendant l'absence de Noêmie.
— Yons étiez gardienne chez Letellier, le soir du meartre ?
— Oui, Monsieur.
— Quel âge aviez-vous alors?
—J'avais douze ans, Monsieur.
— Que s'est il passé alors ?
— Madame Letellier m'avait demandé pour avoir soin de son enfant, pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux — Plusieurs sourirent en regardant le petit qui était maintenant le beau grand garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor — Je berçais le petit sur mes genonx, continua le témoin. Tout à coup, vers neuf heures on neuf heures et demie, M. Letellier entre. II était aSreusement changé. Il s'approche de l'ehfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et më le
rend en disant: Âies-en bien soin car il n'a
plus de mère!
— Sa mère est allée à confesse, qne je réponds, il la verra demain.
PICOUHOO LB HAtiPIT. 237
— Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il
dit d'une voix â faire peur, et moi, qu'il
ajqute, tous ne me reverrez jamais Et il
sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde.
Le témoignage uaïfet concluant de la petite gardienne fut corroboré par ceux à qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle de la mort de Madame LetellieT.
Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier aussi lui, fut questionné à sou tour.
— Geneviève, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a porté une lettre le jour de sa mort, demanda le jeune avocat.
—Oui, Monsieur ?
— De la part de qui ?
— De la part de M, Letellier.
— Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre était écrite
— Non, Monsieur
— Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture elle renfermait ?
— Je n'ai pas remarqué ce détail.
. —Vous l'avez lue cette lettre ?
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J —
238 noouHOG im haodit.
—Oui.
— Y avait-il plus d'ane page d'écriture ? — Je ne puis le dire.
— Avez-vous cette lettre ?
— Peut-être la rétro uverai-je.
— Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?
— Non, puisqu'il ne sait poa écrire.
— C'est une antre personne qui l'a signée pour lui 1 — A pparemment.
— De son nom ?
— Comme de raison-
— "Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adres&aut au juge, la déposition certifiée de Mademoiselle Marguerite Saint- Pierre an snjet de cette lettre. Mademoiaelle Saint- Pierre est malade et a'a pu venir à la cour.
— Mon père m'a dit d'envoyer à M. ChèvrefilB, par Geneviève, une lettre qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais quelque répugnance à obéir, mou père ouvrit la lettre et, me montrant les quatre pages toutes blanches, il me dit : Tu vois que ce n'est pas compromettant. 11 n'y avait pas tm
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
PIOOTTNOO LB UAITDIT. 239
mot d'écritare en effet. Je mis mon nom, entrelacé avec celui de Victor, sar le coin d'ane pa^e, et ja remis la lettre à Geneviève
qui partit pour ne plus revenir
Maegdkeite Saint-Pierre.
Assermentée devant moi }
le 25 octobre 1871.
Ovide Frenbttk, ] Jnge de pair.
Pendant la lecture de ce témoignage le bossu et FicoQuoc passèrent par toutes les teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et par tontes les sensations, depuis 1* honte jusqu'à la rage.
— C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez sortir.
Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard que nous connaissons bien entra dans la boîte des témoins.
— Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement ?
—Oui.
— Avez-vons vu le prisonnier chez-voos ?
■ — Non, jamais à ma connaissance.
— Connaissez^voufi Oharlot G-rismouche et
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
240 PICOCNOa LB UACDIT.
Kobert FicoiitUe, deux des témoins entendus en cette caase ?
— 3& les ai bien connue autrefois.
— Sont-ils parmi les personnes que Tous voyez ici dans ce groupe ?
--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, mais ils n'ont pas les chereui de U même couleur.
— Allez toucher ces deux hommes que tous croyez reconnaître.
— Les voici, dit le viaiUaïd en saontrant , Chariot et Robert; mais je jure que ei ces deux hommes sont Kobert PicouiUe et Charlot G-rimouche, ils étaient déguisés quand je les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.
— Les croiriez-voua sons serment ?
— Non.
Les doux compères gagnèrent la porte înstinctîvei.icnt. Lo jeune avocat fit remarquer au jugi le ces hommes étaient peut-être venus ici -''îgi.^sf pour tromper Je tribunal, et qu'il ijiait expédient de vérifier la chose. Alors uii huissier s'approcha d'eux et s'aperçnt qu'en iiffet ils étaient aâublés de perruques et
PIOOONOO Lï MAUDIT. 241
défausses barbes Ils furent sommés d'en
lever ces masques. Le vieux Âsselin les regarda fixement pendant quelques minutes :
—Oh! oh ! je vous reconnais, dit-il. -Chariot Grimonche et Robert Picouille ! deux voleurs de profession ! ....Vous n'étiez pas comme cela, non plus, cependant, quand tous êtes venus à Montréal . ...
Les vieux scélérats vonlurent s'échapper, mais.ils s'aperçurent que certains hommes da poljcejont le poignet fort. Alors se voyant perdus, ils se prirent à rire :
— N'importe, dit Robert, on a passé une longue jeunesse
—Oui, Seigneur ! et un beau brin de vieillesse aussi, répondit Chariot
— Vous n'avez pas besoin d'en demander davantage an bonhomme Asselin, reprit Robert, tout ce que doub avons dit, c'est de la
— Et de la belle encore! ajouta Chariot
— Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le juge sévèrement ?
— Chariot s^ frotta le ponce et l'index comme 7*
24?, pioppNco.;.» f A?pJ*- s
nn homme qai fait glisser des pièces blanches...
Le jage se leva plein d'indigaatiou
— Et qui vous a payés ? demandait-il,
—Personne encore, dit Robert, et c'eet pordn,,à ce que je vois
— Mais qui vous a eng^és à venir rendre de faux témoignages ?
— Le bossu ! dit Robert.
— Tais-toi donc, repartit Chariot, pourquoi le dire ?
— Faut qu'il y passe lui aussi. On a été pincé, tant pis I
— Quel est ce bossu, demanda le juge?
— On bossu riche et laid qni travaille, paraît-il, pour le compte de M, Saint-Pierre dont ii veut épouser la jolie fille, continua Robert.
— C'est le même qui vient de coraparfûtre, reprit Victor, et qui a été arrêté en môme temps que Mme. Gagnon, soupçonné comme elle d'avoir empoisonné Geneviève la folle.
— Monsieur ChèvreBjs ? dit le juge.
— ChèvrefiLs, c'est un nom de guerre, répondit "Victor, ou plutôt c'est, un masque.
Chariot poua^a Robert du çoqde :
C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J
PIGolJHOO Ll ilÀDDlT. '243
Le jeune avocat a évëiîté la mèche, mon
Vieux .je gage qn'il a en un tête à' tête avec
Paméla
' — Fini le bossu ! fini ! répondit Bobert. Il va danser au bout de la corde
— Quel est le nom de M. Chèvrefils ? demanda le juge.
— Son vrai nom ? se hâta de dire Kobert, car il en' a ponr tous les besoins
— Four la semaine et les dimanches, ajouta Chariot.
— Respectez la Cour ! cria l'huissier, ou vous allez sortir.
— C'est ce que nous voudriohs, répliqua Chariot. Et tout le monde éclata de rire.
— Quel est le véritable nom de cet homme, M. Letellier ? demanda de nouveau le juge au jeune avocat.
— Clodômir Perron, votre honneur, voleur, échappé du pénitencier et assassin.
Deux voix crièrent à la fois : Ferron ! c'étaient Picounoc et l'accusé.
'Qhànd t'éinoi fut Un 'pfeu^àpaisé, l'interrogatoire'contiiraa.
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— ConnaisBez-voas la. femme Q-agnon qui vient de donner son témoignage devant l'honorable cour ? demanda Victor à Asselin.
—Oui.
— Ëst-elle digne de foi 1
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est une femme d'une condaite scandaleuse et qui vient de se parjurer. ,
— Comment ponvez-vous dire cela ?
— Parce qu'elle a juré se nommer Ëug^énie Laroche, femme Gagnon, et qu'elle se nomme Ombéline Bacette, et. ..qu'elle est ma femme?
Le vieillard, honteux et chagrin d'avoir à révéler de pareilles turpitudes, courba la tête, et un grand murmure remplit la salle. Le juge ordonna d'amener cette l'omme et de la mettre en présence du témoin. Quand elle aperçut le vieillard elle recula en faisant un geste de menace ou d'effroi :
—Toi ici! dit-eUe.
— Pour te confondre, misérable! répondit le vieillard d'une voix sourde et terrible.
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— Kecondaisez cette femme en prison ! ordonna le jage.
— Il reste uh dernier témoignage, reprit Vio] ' tor, qui sait si la paavre folle lâchement assassinée ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici le document qu'elle noua a laissé. Il est scellé, et il ne doit pas l'être par un simple caprice d'une imagination malade. Si votre honneur le permet, je romps l'enveloppe.
Sur un signe du juge, le papier fut coupé et la petite porte da fanal s'onvrit. il n'y avait rien dedans qu'an petit bout de chandelle. Le fanal passa de main en main. Personne n'y trouva rien d'extraordinaire d'abord. Tout à coup le jeune avocat s'écria d'an air de triomphe en levant les mains an ciel :
— â. quoi tient donc l'intelligence, la science et l'esprit, si une pauvre folle trouve d'un coup ce que nous cherchons si longtemps ! La chandelle de ce fanal n'a jamais été allu-
Fendant une minute l'huissier fat impuissant à contenir l'émotîon de la foule. Ce simple oubli du meurtrier allait le confondre
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à j^ais. En eiçjDflii^t le re,ver^ .da ,p»pifir qui éntoarait le fanal, on aperçut qaelquçs. lignes d'écritnre, et voici ce qa'on lut :
— PicQunoo ment quand ilditqu'ils'est.Beryi de son fanal pour s'éclairer ; il doit mentjr aussi quand il accuse Djoa du meurtre d'Aglaé. Si] Djps revient cela pourra le sauver.
G-ENEYIÈVB BBEGEBON.
— Pauvre Geneviève ! soupira Victor en essuyant une larme. Pauvre Q-eneviève I fit, comiue un échn, la voiz émue du prisonnier. Et une émotion profonde s'empara de touta l'assistance.
L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. 11 recaérnora d'une manière nette, précise, sans passion et sans faiblesse tous les faits que l'on sait déjà. Mais son argumentation parut feible, car tous les témoins à charge venaient d'être convaincus de parjure ou da malhon* nêteté. Picounoc seul restait debopt, mais sa version du meurtre ne semblait plus aaturella et vraie comme en premier lieu.
-^Cependant, conclua le procureur, lasocj^é attend de vous le.salut, m^^8ieur8.leBju^.és, si. TQUs.lai3Eez le crjQi^ ifn^o^, par.ço^im^a^ipn.oa,
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fioe^^al.et nnln'^a.t,à l'abri de la pialice des, méphaiits. SI vous. croyez,, dovant Dieu.,qafl l'ai^cusé soit coupable, et q^ç, plus rusé qns son ennemi, il ait réussi ^ déj.ouer la justice, - Ton?^ devez . le condamner sans merci, car l'hypocrisie augmente la grandenrd'nae faute; si, an con,tiàire, vous êtes d'avis qu'il est accusé injustement, et qu'il a été amené à commettre ce meurtre, par un concours dg circonstances qui l'excusent, vous devez l'acquitter. Si vons avez des doutes, donnez à l'accusé le bénéfice de ces doutes ; car il vaut mieux pardonner à tous les coupables que. fi^re, périr un innocent.