LE ROI DES OISEAUX
Un sifflement léger se fit entendre.
— Battefea! Paul, qa' est-ce que cela! dit Baptiste s interrompant de nouveau.
— Une balle : l'écorce de l'arbre est déchirée.
— Sauvone-nous !
— Pas de ce côté ! la balle vient de là.
— C'est vrai; mais nous nous éloignons
de la rivière,
— Nous la retrouverons bien, Baptiste, saavons-nos peaux d'abord nos chemises après..,. petlis ante chemisam !
Une autre balle siffla et quelques rameaux de sapin, coupés par le projectile, tombèrent sur la tête des chasseurs.
— Ils sont bien trop bons, dit l'ex-élève, de nous couronner de feuillage — corona pro nobis !
Et, tout en s'asaurant que leurs fusils étaient
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en bon ordre et prêts à la riposte, ils s'enfai- Tent à travers les bois. £endns à quelques arpenta du liea qu'ils venaieat de quitter «a; abrupto ils s'arrêtèrent. Un grand bruit de pas rapides et de branches rompues retentit tout au près.
— Les damnés ! ils courent vite, Baptiste. En avant ! détournons-les !
Et ils repVirent leur course, décrivant une courbe pour revenir derrière leurs ennemis.
— Guerriers ! cria une voix terrible,
A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et presque autant de femmes s'arrêtèrent.
— Prêtez vos oreilles aux voix du soi, et dites moi ce que disent ces voix.
Alors les vingt-cinq guerriers indiens se couchèrent sur la mousse et prêtèrent l'oreille anx bruits qui s'en élevaient.
— La face pâle, ô chef, se croit plus rusée que nous, dit l'un des guerrier en se relevant ; mon oreille entend le bruit de son pied qui court vers la rivière (lonr noos tromper ; niais l'indien est habile et ceux qu'il poursuit ne lui échappent point.
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— Notre frère a dit ia réiifé, ajoatèrent les antres.
— Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui courent comme les daims sauvages, retournent
vers l'endroit d'où nous venons et renferment les imprudents dans un cercle redoutable.
Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais ils coururent avec tant de légèreté que l'on entendit à peine bruire les feuilles des épinettes qu'ils touchèrent à leur passage. Le chef et les autres guerriers continuèrent à poursuivre les fuyards.
— Arrêtone! dit Paul à son compagnon.
— <Jrois-tu que l'on soit en sûreté ici?
— Non, mais on le sera moins si l'on CMitiaue à courir de ce côté. Ils ont dû nous sairre à la piste, ou du moins au brait de nos pas, ot ils vont nous conper Is retraite. Allons de ce coté maintenant, et sans faire de bruit.
Ils marchèrent ainsi, changeant de direction» l'espace d'une , demi-lieu, puis ils consultèrent le soi. Alors ils se regardèrent avec iui« certaine inquiétude.
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— lis noas deriïient, Baptiste, il sera difficile d'échapper. Si l'on marche, ils nous entendront, si l'on arrête, ils nous prendront.
— 'Montons dans un de cea grands pins. De la, si nous somiaeB attaqués, Paiii, nous pourrons riposter avec avant^e.
— Hormis qu'ils coupent le tronc.
— Où le brûlent.
Les pas se rapprochaient ; les fuyards n'avaient pas une minute à perdre.
— Montons! dit Paul.
Ils se mirent en frais de r^rimper au sommet d'un pin majestueux.
L'affaire eut été facile s'ils n'avaient pas eu leurs fusils ; mais, avec ces armes, elle devenait assez critique. L'ex-élère monta d'abord, et quand il fut sur la première branche, il tira à ki les deux fusils que Baptiste avait gardés, les coucha sur des rameaux an-dessos de sa tète, puis, aida Baptiste à monter. Une fois sur les branches, la besogne devint comparatirenient aisée.
— Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant la tète, que l'on descendrait plus vite que l'on ne monte.
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— Oui, Baptiste, Aoc arfwewtre..;...
Qn hurlement parti d'en bas coupa en deux sa phrase latine. Les sauvages arrivaient ; la uuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient vite sous les rameaux.
— G-uerriers, dit i« chef indien, vous êtes donc moins agiies et moins rusés que les biancs? Quand les blancs nous poursuivent, ils nous trouvent toujours, et vous, vous les laissez s'échapper comme des renards mal pris dans les pièges.
— Chef courageus, dit un des guerriers, nous ne voulons pas rabaisser le courage des visages pâles, parceque tu le conoais mieux que nous, toi qui as été blanc autrefois ; mais les guerriers des bois ne sont pas peureux, et ils savent encore scalper leurs ennemis.
— Un blanc ! ne put s'empêcher de murmurer Paul, du haut de sa cachette, c'est le
chef des Couteaux-Jaunes
— Un blanc ! ht Baptiste, comme un écho.
Les guerriers indiens n'entendirent poiut la
faible exclamation des chasseurs perchés sur
iesrameaux du sapin. Réunis autour de leur
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chef, ils seihblaient attendre ses ordres. Déjà les cimes de la forêt se noyaient dans les vagues sombres de l'air, et le vent qui venait de s'élever faisait un grand murmure parmi les rameaux,
— lies deux chasseurs se sont arrêtés non loin d'ici, dit, à voix basse, le chef à ses guerriers, car nous n'entendons pins le bruit de leurs pas ; il faut leur montrer que les enfants des bois sont aussi fins qu'eux ; restons ici plusieurs, cachés sons la forêt ; soyons muets et attentifs, pendant que les autres guerriers vont s'éloigner, en criant, comme s'ils retrouvaient leur trace.
A ces paroles succède un long cri de joie, et la troupe obéissante s'élance dans là forêt,
— Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à voix basse.
— Peut-être, Baptiste ; mais ces sauvages Bont rusés,
— Allons-nous descendre ?
— Pas maintenant ; attendons.
— Batiscan ! j'aimerais mieux un lit de plumes que ces branches noueuses.
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IH SlCtOCNOO U BCAUmi.
—Ta n'as pas mauvais goût, Baptiste
mais le temps des lits de plnme est passé !
— Si je continuais mou histoire poox tuer lo temps ?
— Si ta allais m'endormir ?
— Alors, parlons de Lotbinière et dn temps passé.
— Ne parlons pas da tout, c'est mieux.
— MoQ histoire du grand-trappeur est intéressante, va !
. — Tu l'achèveras quand nous serons descendus de ce juchoir.
— Si je ne parle point je vais m'endormir.
— Dors.
—Si je tombe?
— On dira : De brancha in brancham dégringolât atquefacit pouf.
— En voilà dn jargon, par exemple.
— C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais été au Séminaire, toi, tu ne connais pas ce personnage distingué, Virgile ?
— En fait de séminaire je n'ai connn que l'école de mon village, et, eu fait de maître, je n'ai eu que ce damné de Racette.
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— Racette 1 Je l'ai connn, quel misérable ! c'est lui qni est la cause principale des malheurs de ce pauvre Djos.
— Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos ?
— Brillé dans sa grange probablement.
— Quelle triste destinée !
— ïl y a quelque chose d'étrange en sa mort, de même qu'en la fin tragique delà femme de Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement.
— Moi aussi.
— Parle moins fort, Baptiste.
— Ne crains rien, lee branches parlent plus fort que nous; elles nous empêchent d'être entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.
— Essayons de dormir. Veille sur moi, et je prendrai soin de toi ensuite.
Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait de se nicher à la place des oiseaux, ronflait comme s'il eut été couché sur la mousse. Baptiste le tenait d'une main ferme en cas . d'accident, car sur ce lit d'un nouveau genre, )e dormeur ne pouvait rester longtemps dans la roême position ; il fallait donner à chaque
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partie du corps la chance d'être andcrforie à son tour, Paul dormit trois heures consécutives, non pas sans pousser quelques plaintep dont il n'eut point connaissance. En «'éveillant il se prît à rire.
— Diable ! dit-il, est ce que je sais changé en oiseau, Jivis sum ?
— Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, avec un grain de vanité.
— Si toutefois nous ne sorampa pas des oies.
— Je dors à mon tour.
— Dors.
— Tiens-moi bien.
--îioli timere, j'ai bonne poigne.
Et Baptiste, endormi à la cime du sapin, rêva qu il était le roi des oiseaux.
Quand il ^'éveilla il y avait, dans le ciel, audessus de sa tète, des clartés indécises : c'était la jour qui s'annonçail ; il y avait, sur Aa terre, au dessous de lui, une obscurité encore profonde : c'était la nuit qui s'attardait sous les bois. Le chef indien n'avait pas bougé depuis.la veille, et sesguerriers s'étaient montrés aussi patients dans leur cachettes.
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JJb se disaient en eoi-mêmes : quand le joui paraîtra, les chasseurs sortiront de leur retraitée, car ils nous jugeront loin d'ici.
Uns ligne de feu -parut à l'horizon, du côté de l'Orient, et des rayons de flamme, sortis d'nn centre commun, s'élancèrent dans la ciel an se dé^Teloppaut comme un immense éventaiJ. La cime des bois parut tressaillir sous le» caresses d« la lumière, et les feuilles prirent une teinte i&dieose. Quelques oiseaux changèrent, et Ibqts notes joyeuses se répétèlent au loin. La brise derenait silencieuse à m^nre que IS' soleil moutail; au firmament et qne les cnsemix chantaient.
— Battefeu ! Je donnerais trente sons pour le moindre gibier, dit Baptiste., j'ai faim.
— Chut! pas un mot, attendons le jour. Si quelques u is des sauvages sont cachés dans les environs ils s éloigneront alors, croyant que nous ne sommes pas ici.
Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté les cris des piqne-bois {piverts) et des écureuils^ ne vint troubler le calme de la solitude. Le chef des Couteaux-jaunes sortit lentement de sa cachette, sans faire bruire les
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rameaux qu'il souleva. Debout, près d'an vieux tronc renversé, il prêta l'oreille aux murmures divers de la forêt. Rien ne dissipa le calme froid de son visage tatoué ; les bruits n'avaient rien d'insolite Ses regards interrogèrent, aussi loin qu'ils le purent, la forêt profonde. Alors il crut que les chasseurs blancs avaient continué à fuir, et que les guerriers lancés à leur poursuite ne les avaient pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus ou auraient dépêché un envoyé pour le prévenir. Il sentit un vif mécontentement et imita le cri de l'outarde pour réunir, ses gens. C'était le signal convenu. Eu même temps que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc descendit de l'arbre où s'étaient rpfugiés les deux chasseurs, et Baptiste disait à haute voix, mettant le pied à terre :
—Pas plus de sauvages que sur la main !
— Quel est ce cri ? dit Paul, tout étonné.
— Une outarde! notre déjeuner ! répliqua Baptiste.
Le chef indien, non moins surpris, gardait maintenant !e silence, et plongeait son regard perçant à travers les rameaux, vers l'endroit
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d OÙ. partaient le rire et les paiolee. Il aperçut les deux chasEeiira blancs qui écoataleat, im* mobiles et craintifs, adossés aa tronc du sapin. De tons côtés on entendait les craquements des branches sèches sous les pieds, et les secousses des bronssailles repliées qni se redressaient riolemmeut après le passage des guerriers,
—Nous sommes perdus ! dit Baptiste ; sj noua étions restés une minute de plus dans l'arbre ! • — Tendons cher nos vies !
Une balle vint effleurer l'éeorce du sapin qui protégeait les deux trappeurs canadiens. — Les lâches ! hurla Paul Hamel.
— Sauvons-nous ! dit Baptiste, nous pouvons échapper encore.
— Adroite! reprit Paul, nous n'avons pw entendu de bruit de ce côté ; il n'y a peut-être personne.
— Ès-tu blessé ?
—Non ! la balle s'est amortie sur le canon de mon fusil.
—Fuyons ! il vont noos tuer sans qu'on les voie, les damnés !
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Et les deux amis s'élancèrent da côté qu'ils n'avaient pas entendn de brnit. Ils passèrent près du chef sans le voir. Celai-ci épaula sou arme et fit feu. L'un des fuyards tomba : ce fut Paul Hamel ; l'antre se trouva soudain en fece d'un nouvel ennemi. II ne s'arrêta pas, mais le frappa si fort du canon de sa carabine qu'il lui perça le ventre. Le sauvage poussa un rugissement terrible ; ce fut son mot d'adieu. Mais le chasseur canadien n'eut pas le temps de retirer, dos entrailles du guerrier, son arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une bande furieuse, désarmé et garotté.
— L'autre, demanda le chef, est-il bien mort !
— Il a la face sur la terre comme un lâche qui tombe en se sauvapt, dit l'un des guerriers.
— Mon pied lui a écrasé la tête en passant, dit nn autre.
— Le chef a l'œil juste et le bras ferme, ajoute un troisième,
— Allons danser antour de son cadavre, reprit le chef, les mânes des Couteaux-jaunes se réjouiront.
Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le lieu où l'ei-élève était tombé,
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— Le diable l'a-t-il «mporté ? exclama le chef, je ne le vois plus,
— Il était ici, il y a une minnte
— Sacripant ! Je le sais bien qu'il y était
mais il n'y est plua!
Et les indiens se regardaient d'nn air b.ébété. Ils se mirent l'oreille contre la terre.
— Le chien de visage pâle! il court! il
est déjà loin.
— Celui que nous tenons paiera pour les deux, reprit le chef, en avant ! Il y aura fête joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite anae, à l'embouchure de la rivière Claire.