‹ Pie IX devant l'histoireChapitre 17 sur 18 · III. H · texte numérisé non relu

III. H

186 »*iE 1S DEVANT L HISTOIRE

Mazzini, de Lamarmora, la justice et le doigt de Dieu. Ils s'écriaient : « Lamarmora, qui avait ouverl frauduleusement les portes du palais apostolique, est mort ; Victor- Emmanuel, qui avait abrité sa royauté sacrilège sous les voûtes de ce palais, vient d'y mourir; voilà la justice! »

D'une fenêtre du Vatican, où on l'avait roulé dans un fauteuil mécanique, Pie se donna le spectacle des funérailles du roi. 11 dit aux cardinaux qui l'entouraient : « Avec le roi et son complice Lamarmora, il me semble voir disparaître l'œuvre qu'ils ont bâtie sur la violence et la fraude. »

Et le 18 janvier, M. Louis Veuillot s'empressa de para phraser ces paroles clans l'Univers :

« Dans quelques jours, écrivait-il, ou dans vingt ans, ou dans un siècle, il n'importe, le Quirinal sera encore la propriété du pape, et les ciceroni montreront la chambre mortuaire de Victor-Emmanuel, que le pape aura fait conserver. Elle sera une preuve de l'aventure qu'on appellera le royaume d'Italie! »

En apprenant la maladie du roi, Mastaï s'était hâté de lui dépêcher un prélat, son sacristain, pour essayer de lui arracher une rétractation solennelle de tout ce qu'il avail fait contre l'Eglise et le saint-siège. Victor-Emmanuel ordonna (iéconduire le sacristain du pape. Il se contenta du ministère de son aumônier ordinaire, à qui le pape dut accorder les pouvoirs nécessaires pour absoudre sans conditions le prince excommunié.

« Ah! si la bonne princesse Clotilde était ici! » s'était écrié Mastaï.

La canaille cléricale ne fît pas moins grand tapage des prétendues rétractations du roi. On le peignit en ces derniers jours torturé par les plus cuisants remords, récitant le chapelet tous les soirs avec la comtesse Miraliori, son épouse morganatique. On se moqua de la cour, des ministres, de Crispi, qu'on représentait un cierge à la main, suivant processionnellement le viatique. L'agence Stefani démentit en ces termes les assertions cléricales :

« Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel n'a fait aucune déclaration qui démente sa glorieuse vie de roi italien. »

D'ailleurs, avant de mourir, Victor-Emmanuel , s'était expliqué en ces termes précis à ce sujet :

« Dans tout ce que j'ai fait, j'ai la conscience d'avoir toujours accompli mes devoirs de citoyen et de prince, et de n'avoir rien fait contre la religion -de mes ancêtres. »

Pie ne dissimula ni son dépit, ni son ressentiment pour ce

mépris de ses foudres apostoliques. L'odieux article de ,'Osseroatore caltolicn, cité plus haut, avait élé accueilli en Italie avec une profonde indignation. Avec une méchanceté toute sacerdotale, le pape aggrava l'outrage; il adressa aux prêtres directeurs de celte feuille un bref de félicitations, où il maltrailail avec plus de violence que jamais les libéraux et les conciliateurs. Par cette grossière inconvenance, il faisait d'une pierre deux coups : en satisfaisant ses implacables rancunes, il désabusait ceux qui croyaient voir dans sa conduite envers Victor-Kmmanuel mourant le présage d'une prochaine réconciliation avec l'Italie. Bientôt, du i l'ombre môme du doute s'évanouit à cel égard.

Dans sa proclamation, à l'occasion de son avènement au trône, le roi Hombert, successeur de Victor-Emmanuel, disait en parlant de son père :

« Je garderai les grands exemples qu'il m'a donnés, de dévouement à la patrie, d'amour pour le progrès et de foi dans les libres institutions, qui sont l'orgueil de ma maison. »

A peine Humbert avait-il accepté la succession du premier roi d'Italie, que Pie adressa aux membres du corps diplomatique accrédités près de lui la protestation suivante, rédigée parle cardinal Simeoni :

« Au pat'.'g du Vatican, le 17 janvier 1878.

»> Se souvenant du devoir sacré qui lui incombe de sauvegarder les droits imprescriptibles du Saint-Siège, le souverainpontife a toujours eu soin de réclamer contre les entreprises sacrilèges qui ontétôsuccessivementconsomniéesparle gouvernement subalpin au détriment du pouvoir temporel dé ce même Saint-Siège.

« Parmi les réclamations de ce genre, il faut successivement rappeler, en vue de la gravité des circonstances qui les provoquèrent, les notes adressées par ordre de Sa Sainteté au corps diplomatique, le 24 mars 1860, contre l'annexion «les Koma^nes au Piémont ; les 18 et 24 septembre de la même année, à l'occasion de la violente invasion des Marche et de l'Ombrie; le i.'> avril 1861, lorsque le feu roi Victor-Emmanuel prit le titre de roi d'Italie; enfin le 20 septembre 1870, date de la néfaste occupation de Rome.

« Ces solennelles protestations restent toujours en pleine vigueur, et le cours des années, loin d'en atténuer la force, en a confirmé au contraire toute la justice et la nécessité, attendu qu'une triste expérience a manifesté combien d'obs-

tacles le saint-père a rencontré dans l'exercice de son ministère apostolique depuis le moment où il a été dépouillé de ses Etats.

« Cela exposé, et puisque maintenant, à la mort du roi susnommé, son fils aîné, en assumant le titre de roi d'Italie par un manifeste solennel et public, a prétendu sanctionner la spoliation déjà consommé.1, il n'est pas possible pour le Saint-Siège de garder un silence dont quelques-uns pourraient tirer peut-être de fausses déductions et une signification impropre. Pour ces motifs, et aussi afin d'appeler de nouveau l'attention des puissances sur les dures conditions où l'Eglise continue de se trouver, Sa Sainteté a ordonné au soussigné, cardinal-secrétaire d'Etat, de protester et réclamer dereclief dans le but de maintenir intact, contre l'inique spoliation, le droit de l'Eglise sur ses très anciens domaines, destinés par la divine Providence à assurer l'indépendance des pontifes romains, la pleine liberté de leur ministère apostolique, la paix et la tranquillité des catboliques répandus dans le monde entier.

« C'est pourquoi le soussigné, exécutant les ordres de Sa Sainteté, émet les plus amples et formelles protestations contre le fait sus-énoncé, et contre la confirmation que par ce fait on entend donner aux usurpations déjà commises au détriment du Saint-Siège.

« Giovanni, cardinal Simeo.m. »

Quelques jours après, le 2 février, Mastaï célébra le 7oe anniversaire de sa première communion en prononçant son 37oe discours depuis 1870.

Le 4, il reprit définitivement le lit. Le 7 au matin, sentant la mort venir, il dit au cardinal de Ealloux :

<■<■ — Questa voila son frilto; è ora d'andarmene » (celte fois je suis frit; voici l'heure de m'en aller .

A onze heures il reçut le viatique, puis à midi l'exlrêmeonclion des mains du cardinal Bilio, assisté de monsignor Maiinelli, sacristain du Vatican. L'agonie se prolongea jusqu'à six heures du soir, où Pie rendit le dernier soufde.

Des le matin, tous les membres du corps diplomatique étaient accourus au Vatican. Dans toutes les églises de Rome, on avait exposé le saint-sacrement. A peine le pape eut-il expiré, qu'une réunion de cardinaux, sous la présidence du camerlingue Pecci, prit possession des pouvoirs pontificaux. Le surlendemain, le corps fut exposé à Saint-Pierre, pour

S^ VIE POLITIQUE BT POMiriCAI.E 18'j

être ensuite enseveli à l'église Saint-Laurent-hors-les-Murs, selon la volonté du défunt.

Petruccelli délia Gatlina retrace fidèlement l'impression produite par la fin de Maslaï. Il parle en témoin oculaire, et nous n'avons qu'à citer :

« Le pape est mort, il est inutile de le dissimuler, dans l'indifférence universelle. A Rome, où nous étions, personne n'eut l'air de s'en apercevoir, pas même les prêtres qu'on rencontrait dans les rues, causant et souriant comme d'habitude.

« Les curieux, il est vrai, accoururent en foule à Saint- Pierre pour voir le cadavre embaumé, avec la mitre en tète, la chape sur les épaules, les pantoufles de satin aux pieds. Mais il n'y eut aucun désordre, aucune démonstration hostile. Les funérailles se firent tranquillement, et le corps fut enfermé dans la triple bière, sans grand appareil, sans démonstration de violent attachement de la part des pieuses princesses ou des fidèles princes romains.

« Un témoin oculaire écrivit à un journal de Naples : — Je repassais dans ma mémoire les événements de ce long ponliticat et les scènes dont la grande ville avait été le théâtre, et je ne pouvais croire à tant de paix, à tant de calme, à tant d'indifférence. Il disparait, l'homme qui dans ce siècle a fait le plus parler de lui, qui a exercé une puissance illimitée sur tant de millions de consciences, qui seul au monde et dans l'histoire s'est déclaré infaillible... et personne n'a l'air de s'en apercevoir; et sa dépouille n'est qu'un simple objet de curiosité. Je suis entré à Saint-Pierre; je n'avais pas de biTlel pour pénétrer au Vatican. Il me semblait que 1 immense église, si peu propre à inspirer la dévotion, l'était ce jour-là moins que jamais. On était en train d'orner une chapelle avec grand tumulte de clercs et d'ouvriers. Les étrangers allaient et venaient comme à l'ordinaire, avec leur Bœdecker sous le bras; les uns se promenaient, distraits; quelques autres, en passant, baisaient le pied de saint Pierre; personne .ne priait. Une dame de la haute aristocratie noire, bien connue pour sa grâce et sa beauté, avait visité le corps, et se retirait enchantée de l'embaumeur. Pie IX (à l'entendre, était beaucoup plus beau qu'en son vivant; ses chairs étaient fraîches et Iranspar nies; il était revêtu d'habits très blancs; ii avait des pantoufles si neuves et si mignonnes qu'on ne pouvait s'empêcher. de les baiser; et mort, il souriait de son air bienveillant et malicieux. » (Storia d'italia, dal 1866 al 1X80.)

■fci- 190 PIE IX DEVANT L'HISTOIRE

A propos de l'événement, M. Louis Vèuillot écrivit cette drôlerie dans l'Univers : « Le pape est mort! On s'habituait à croire qu'il ne mourrait pas... Celait le seul homme qui restai sur la terre! »

Les funérailles de Pie IX furent célébrées dans tous les pays catholiques avec la même indifférence. En Italie, l'opinion publique ne permit pas aux autorités civiles d'y prendre part. A Gènes, pourtant, les conseillère municipaux se risquèrent à se rendre au Dôme pour assister en pompe à la messe funèbre; mais au passage, le peuple les salua d'u.ie bordée de sifflets.

Dans la soirée du 15, le testament de Mastaï fut ouvert et lu en présence de ses parents et héritiers. Par un codicille en date du 8 février 1877, il avait destiné des valeurs considérables aux cardinaux Simeoni, Merlel el Monaco La Valetta. Une nièce du défunt, Giuseppina Mastaï-Ferretli, fille du comte Ercole, attaqua la légitimité de ces legs et intenta un procès aux trois cardinaux. Le tribunal civil de Rome décida en sa faveur.

Le Sacré-Collège devait ériger un monument à la mémoire de Pie IX. Mais aujourd'hui, les princes de l'Eglise, à genoux devant Léon XIII, ont oublié l'homme que jadis ils avaient divinisé tout vif. Les cardinaux ne songent qu'à manger leurs revenus, il loro piatto (leur pâtée;, comme disent les Italiens.

Maintenant, quelle sera la conclusion de celte histoire? Quelle sentence prononcer sur Gian-Maria Mastaï Ferretli, sur Pie IX pape infaillible, serviteur des serviteurs de Dieu? Des pièces innombrables, de tous les témoignages irrécusables que nous avons produits contre lui, il résulte ceci :

Parmi les césars impériaux, ces tyrans qui moururent tous comme les monstres, sans postérité, pas un qui ail fait plus de mal aux hommes que Pie IX, pontife-roi, vicaire de Jésus- Christ. Comme celui de ses pires prédécesseurs, son souvenir restera l'horreur de la conscience humaine, cloué avec son nom dans l'Histoire à la page d'infamie.

Page 1