DEUX CHEFS DE BRIGANDS
A peine l'ex-roi de Naples, François II, était-il installé à Rome, à l'ombre du Vatican, que Mastaï et le fils de Bomba entreprirent d'exécuter un projet infernal. Ayant échoué dans leur guerre à peu près régulière contre l'Italie, les deux tyrans résolurent de recourir à des procédés inconnus même chez les Peaux-Rouges, et que les sauvages auraient sans doute répudié avec horreur. Afin de recouvrer, l'un son royaume, l'autre ses provinces perdues, ils s'occupèrent d'enrôler l'écume de la Péninsule et des autres nations de l'Europe, d'appeler, en un mot, à la rescousse, tous les brigands flétris par la justice ou mis au ban de la civilisation.
Ici, pourtant, il convient de le noter : ces malfaiteurs n'inventèrent pas; leur étroite intelligence était incapable de créer du neuf. Ils exhumèrent tout simplement le système au moyen duquel, jadis, l'aïeul de François, Ferdinand [er de Bourbon, et sa femme Caroline, sœur d'Antoinette de Fiance, avaient opéré, en 1798, pour reconquérir leurs Etats. Ils n'hésitèrent donc point à faire revivre les exploits de ces bandits fameux : les Gaëtano Mammone, les Sciarpa, les Fra-Diavolo, les Pànzanera, les Francatripe.
Le pape se souvint qu'alors aussi la sainte Eglise romaine avait sanctifié le brigandage, les massacres, tous les crimes. On avait vu un cardinal Fabrizio Ruffo, revêtu de la pourpre par Pie VI, malgré ses dissipations et ses débauches, recruter tous les scélérats des Deux-Siciles et les embrigader sous le nom d'armée de la Sainte-Foi, d'où le nom desanfédisies, et se faire chef de brigands, avec Ferdinand et Caroline, — un
roupie royal déjà célèbre parle plus scandaleux et le plus infâme libertinage.
Et, dans ces ignobles bandes, les prêtres se distinguèrent entre tous par leur férocité inouïe. «L'un d'eux se vantait d'avoir mangé de la cbair de républicain rôtie. La pudeur mines ne fut pas même respectée, et l'on vit de nobles ei vertueuses dames promenées toutes nues par la ville, au milieu des buées d'une ignoble populace. » (Botta, Hw d'Italie, 1824.)
C'est à ces mêmes instruments que Mastaï demanda sa revanche contre l'Italie, et François 11 la restauration de son trône. Vers le milieu de 1861, les journaux de Paris signalèrent à Marseille l'existence d'un comité bourbonien lequel, sous le nom menteur de Comité d'enrôlement pour l'an l'Amérique du Nord, recrutait des Français pour le brigandage clérico-napolitain. A Rome, un comité central s'était
dans le même but, sous le nom d'Association gieuse. Les membres de ce Comité prêtaient le serment suivant :
« Nous soussignés, membres du Comité d'Association ijieuse, présidé par son altesse royale le comte de Trapani (frère de François II), jurons devant Dieu et devant le monde d'être fidèles à notre très auguste et très religieux souverain François II, et promettons de concourir de toute notre âme et de toutes nos forces au retour dudit roi dans son royaume, ainsi que d'obéir aveuglément à tousses ordres et commandements. Nous jurons de garder le secret, afin que la juste cause voulue par Dieu, qui est le maître des souverains, triomphe par le retour de François II dans son royaume, roi par la grâce de Dieu, défenseur de la religion, et fils bienaimé de notre saint-père Pie IX, qui le garde clans ses bras pour ne pas le laisser dans les mains des mécréants et des prétendus libéraux. Nous promettons aussi, avec l'aide de Dieu, de revendiquer tous les droits du Saint-Siège et d'abattre le Lucifer infernal, Victor-Emmanuel et ses partisans. Nous jurons et promettons tout cela. »
Après les signatures, on lisait :
<< Fortifiez-vous donc, et soyez certains que notre très auguste souverain François II est aux portes du royaume, puisque vous savez que l'Autriche, l'Espagne et la Bavière sont avec nous; et sachez que L'armée autrichienne, avec son matériel de guerre, s'est augmentée sur le Pô, pour se jeter sur les provinces romaines opprimées par les troupes piémontaises.
« La Russie a déjà expédié ses meilleurs vaisseaux pour notre défense; le parti catholique de France, après la mort de ce pervers (Cavour), a pris le dessus, et déjà l'on peut dire que l'empereur Napoléon est avec nous aussi, pour se soutenir sur le trône. Que manque-t-il donc? Pourquoi craindre encore? Courage, union, et la victoire est à nous! Vire ta religion! Vive François II! »
La pièce se terminait par cet Avertissement :
« li est défendu au délégué de divulguer les noms du
Comité central. On ne reçoit de plis et de lettres que par les
mains du délégué... Tâchez de r 'pandre des bruits de décou-
s de conspirations bourboniennes, pour donner le
chance aux libéraux. »
Le document, auquel nous empruntons ces extraits, invitait les affiliés à se tenir prêts pour la première quinzaine de juillet 1861. En effet, un mouvement avait été préparé dé Rome pour cette époque. 11 éclata, mais fut réprimé par Cialdini. Armand Iavv, La Cour de Rome, etc.)
« Les brigands indigènes ne suffisant pas, poursuit le même auteur, on vit débarquer de vieux carlistes espagnols, et se fauiiler par la frontière pontificale, ce que l'Autriche et le pape avaient de plus vil.
« Au commencement de ce siècle, le brigandage avait la Sicile pour entrepôt général. Cette fois, il a son nid dans le patrimoine cie saint Pierre. La complicité a été tellement publique, que la France a fini par s'émouvoir des trames ourdies à l'ombre de son drapeau. Mais comment changer les volontés de la cour romaine? Elle dissimula davantage, mais n'interrompit point ses complots... Il demeure comme fait acquis à l'histoire que les instigateurs du brigandage dans le? provinces méridionales de l'Italie sont le ci-devant roi de Naples et la Cour romaine. »
Du reste, celle-ci n'avait pas attendu l'arrivée de François II pour agir. Dès les derniers mois de 1860, alors que le fils de Bomba résistait encore à Gaëte, elle avait laissé s'organiser des bandes ponlitico-hourboniennes sous la conduite d'aventuriers légitimistes et de bandits tels que Chiavone, destinées à porter le trouble dans les provinces méridionales.
La veille même de la chute de Gaëte, ces brigands s'étaient jetés sur Collalto. Le fait fut ainsi raconté par la Xazione de Florence [Correspondance de Rieti, 18 et 19 février 1861):
« Giorgi et Luverà sont depuis quelque temps à Carsoli. Les Français ont pris plusieurs caisses de fusils près de Vicovaro, où elles étaient dirigées. Je puis vous assurer que,
l'autre jour, mille fusils sont arrivés à Carsoli; pour éviter une nouvelle saisie, ils ont été escortés par dix gendarmes pontificaux. Mais le gouvernement pontifical ne sait rien des bandes qui s'armenl sur son territoire!... Le petit fort de Collalto, situé dans l'arrondissement de Rieti, sur la frontière pontificale, a été assailli le 13 février par une bande de brigands, au nombre de 1,500; après une héroïque défense, force fut de se rendre. Collalto, qui a 700 âmes, fut alors saccagée; pas une maison n'est restée debout; les chaumières des paysans ont été brûlées, et leurs granges aussi. Et que de scènes d'horreur! Le médecin Bartoloneo Latini, reconnu par un nommé Celani, brigadier des gendarmes pontificaux, fut barbarement criblé de coups; un enfant fut enfilé à la baïonnette. Les femmes furent soumises à.towle la brutalité de bandits ivres et sanguinaires... Et cela se passait sous les }-eux de plusieurs prêtres! »
Rome, selon les bonnes traditions ecclésiastiques, ajoutait le mensonge à la trahison. Ainsi, le Giornale di Roma du 30 janvier 1861 affirmait que les bourboniens n'avaient abordé la frontière qu'en trompant la vigilance des autorités pontificales. Or, l'aventurier français, de Christen, qui organisait l'expédition, allait et venait constamment de Rome à la frontière; les religieux de Trisulti hébergeaient le bandit Chiavone, le clergé de Guarcino et l'évêque d'Alatri le complimentaient. Les gendarmes pontificaux convoyoient les envois de fusils et livraient aux brigands leurs victimes. Pendant des années ensuite, on fêta dans la « ville sainte » ce misérable Christen, le chef de ces coquins qui avaient si brillamment débuté. Le prince de Valori, un nommé Léopold de Marancourt, lui consacraient dans leurs livres sur Rome des pages élogieuses. Le noble flibustier avait été officier de chasseurs à pied dans l'armée française.
Mais pour les hommes du droit divin, comme pour les jésuites leurs maîtres, mentir, se parjurer, détrousser et massacrer au profit de leur cause, c'est une œuvre pie. Le but justifie et sanctifie les moyens. El puis, ne travaillaientils pas sous l'inspiration du pape vice-Dieu, qui a reçu du Ciel le pouvoir de changer le crime en acte de vertu? Fidèle à cette doctrine catholique, apostolique et romaine, François II donnait l'exemple !e premier en violant son engagement solennel, au départ de Gaëte, de ne faire à Rome aucune tentative pour agiter ses anciens Etats. Telle avait été la condition mise à sa liberté. Ainsi que Maslaï, il exécutait ses promesses de roi et de bigot en fomentant de
tout son pouvoir le désordre dans les provinces de Naples.
Dans sa chronique : Reazione e brigantaggio nc-tla primavera del 1861, Camillo Battista nous fournit la preuve éclatante de la scélératesse du fils de Bomba, et de Pie, son complice. Le 16 avril, après son entrée triomphale dans Melfi, le galérien Crocco, surnommé Donatello, écrivait : « Aujourd'hui, une commission militaire a rétabli le gouvernement provisoire. J'ai agi par ordre supérieur; le décret a été rendu à Rome le 28 février, par S. M. notre roi François II. » Et Chiavone, un autre bandit, devenu le héros des bourboniens, signait en qualité de commandant en chef des armées royales, dans les provinces Terra-di-Lavoro et Molise des proclamations où il disait :
Napolitains, celui qui m'envoie vers vous est votre concitoyen, votre frère, le plus chaud des vrais patriotes, le vrai roi galant-homme, la vraie gloire italienne, le jeune héros de Gaëte, François II. »
On surprenait la main du pape dans toutes les perfidies. Au mois d'août 1861, deux communes du canton de Molise, Pontelandolfo et Casalduni, envoyèrent une députation à l'armée italienne, réclamant le secours d'un détachement contre les brigands qui les menaçaient. Cette invitation n'était qu'un piège. Les soldats italiens étant arrivés au milieu des plus vives démonstrations de joie, furent presque aussitôt cernés et atrocement massacrés par les habitants. L'instigateur de l'abominable trahison était l'archiprêtre di Gregorio, bourbonien éhonlé, qui, avec l'autorisation de Rome, faisait le jeu des bandits. (fi Nazionale de Naples.)
Un gros volume serait nécessaire pour raconter les assassinats, les tortures raffinées, les incendies, les atrocités et les scènes de cannibalisme dont se rendirent coupables les bandes de François II, bénies et stimulées par Pie IX. Armand Lévy, dans son livre si complet, La Cour de Rome, le Brigandage, etc., el Marc-Monnier dans son Histoire du Brigandage dans l'Italie méridionale, ont flétri comme elle le méritait l'œuvre infâme du pape et du roi. Notre but ici, c'est de mettre en plein relief la part de responsabilité qui incombe particulièrement à Mastaï dans '.outes ces horreurs.
Le 24 août 1861, le bar-,n Ricasoli, président du cabinet de Turin, dans une circula .e aux représentants du roi d'Italie près des puissances, signala avec une rare énergie la flagrante complicité du pape.
« Il m'est douloureux, disait le ministre, de me voir forcé par la nécessité, pour rendre ce tableau complet, de faire
mention d"un personnage dont, comme catholique et comme Italien, je ne voudrais jamais prononcer le nom qu'avec respect. Mais je ne puis, je ne dois pas le taire : le brigandage napolitain est l'espoir de la réaction européenne, et la réaction européenne a placé sa citadelle dans Rome.
« Aujourd'hui, le roi dépossédé de ftaples en est le champion, et INaples l'objet apparent. Le roi dépossédé habite dans Rome le Quirinal, et il bat la fausse monnaie dont on fournit abondamment les brigands napolitains. L'obole arrachée aux fidèles des diverses parties de l'Europe, au nom de saint Pierre, sert à enrôler ces brigands dans toutes les parties de l'Europe. C'est à Rome qu'ils viennent s'inscrire publiquement, recevoir le mot d'ordre et les bénédictions avec lesquelles ces esprits ignorants et superstitieux courent plus allègrement au pillage et au meurtre. C'est de Rome qu'ils tirent des munitions et des armes en aussi grande quantité qu'ils en ont besoin.
« Sur les confins romains et napolitains sont les dépôts, les lieux de réunion et de refuge où ils se rassemblent et d'où ils retournent avec une nouvelle ardeur au butin. Les perquisitions et les arrestations faites ces jours derniers par les troupes françaises, ne laissent plus aucun doute à ce sujet ; l'attitude hostile et les paroles prononcées dans des occasions solennelles par une partie du clergé, les proclamations découvertes dans quelques couvents, les prêtres, les moines surpris dans les rangs des brigands, dans l'exécution de leurs entreprises, attestent d'une manière irrécusable d'où et au nom de qui partent ces excitations. Et comme il n'y a pas d'intérêt religieux à défendre, il est évident que la connivence et la complicité de la cour romaine avec le brigandage napolitain dérivent de la solidarité d'intérêts temporels, et que l'on cherche à entretenir le soulèvement des provinces méridionales, et à empêcher qu'il ne puisse s'y établir un gouvernement régulier, réparateur de si grands maux anciens et nouveaux, afin que la souveraineté du pape ne soit pas privée de son dernier soutien en Italie.
« Nous espérons que cela pourra fournir un nouvel et puissant argument pour démontrer jusqu'à l'évidence que le pouvoir temporel est condamné non seulement par la lopique irrésistible de l'unité nationale, mais encore qu'il est devenu incompatible avec la civilisation et l'humanité
« Il sera évident, par l'ensemble de ces faits, que le brigandage napolitain n'a pas de caractère religieux ; que la réaction européenne, établie et favorisée à Rome, la fomente
SA VIE POIXEÏQCÏ ET PONTIFICALE li
et la nourrit au nom des intérêts dynastiques du droit divin au nom du pouvoir temporel du pape, en abusant de la présence et de la protection des armes françaises
« Ce que la civilisation et les sentiments d'humanité du siècle ne peuvenl tolérer, c'est que les œuvres de sang se préparent au siège et au centre de la catholicité, non seulement avec la connivence, mais avec les encouragements de celui qui représente sur la terre le Dieu de mansuétude et de paix. Les consciences véritablement religieuses sont indignées de l'abus qu'on fait des choses sacrées pour des fins purement temporelles. Rome, en s'avançant dans la voie où ellf* se trouve, compromet les intérêts religieux sans sauver les intérêts mondains. Toutes les âmes honnêtes en sont déjà profondément convaincues, et cette conviction universe le facilitera beaucoup au gouvernement italien la tâche qu'il ne saurait décliner, et qui est celle de rendre à l'Italie et de restituer en même temps à l'Eglise sa liberté et sa dignité. »
En accusant la « Ville sainte » d'être un centre de recrutement pour les brigands, le ministre des affaires étrangères n'exagérait rien. En 1864, trois ans plus tard, à distance suffisante des événements pour qu'on pût les apprécier en toute connaissance de cause, une correspondance de Rome disait à ce sujet :
« A l'origine, les enrôlements étaient quasi publics ; ils se faisaient sur la place de Campo-di-Eiori, près la place Farnèse, par les soins d'un pharmacien nommé Vagnozzi, qui tenait dans ses magasins un dépôt d'armes, dans son laboratoire une fabrique de cartouches, et qui prenait les ordres du comité bourbonien présidé par le général Gary. Les recruteurs agissaient ouvertement ; la police romaine et le gouvernement pontifical, qui les connaissaient, se gardaient bien de les troubler en rien dans l'exercice de leurs fonctions.
« Quand il fallut conspirer moins à découvert, les enrôlements se firent et les expéditions furent préparées par un abli-i de Cesare, très influent dans la famille de Bourbon. Le général de Goyon, au lieu d'exiger que le général Gary fui '-xpulsé du territoire pontifical, lui permit de demeurer à Civita-Vecchia, où il restait admirablement en mesure de nouer et de conduire des intrigues. »
La circulaire du baron Ricasoli impressionna fortement l'opinion pub ique et émut vivement la France.
Le Constitutionnel, organe officieux du gouvernement de Bonaparte, déclara que ce document méritait d'être médité, puisqu'il prouvait que le seul moyen d'en finir avec le bri-
gandage napolitain c'était de commencer par résoudre la question romaine.
Mastaï, en effet, légitimait les représailles armées de l'Italie, en prêtant un appui effectif aux complots de François II ; il donnait par là même à Victor-Emmanuel le droit d'envahir son territoire pour le purger des scélérats qui, avec ses bénédictions, s*élançaient de Rome, ainsi que d'une tanière, sur les provinces délivrées.
^ A cette solution violente, il n'y avait qu'un obstacle : l'armée française. Bonaparte persistait dans sa politique irrésolue, dictée par son imbécillité et par la bigoterie de sa femme. Il cherchait à temporiser, dans l'espoir niais que l'affaire se dénouerait toute se«le. En décembre 1861, des instructions venues de Paris prescrivirent pourtant au général de Goyon de surveiller plus attentivement les bandits sur la frontière pontificale, sans toutefois accepter contre eux aucune proposition d'action commune avec l'armée italienne. A cette époque, les Français surprirenl plusieurs bandes et les livrèrent aux autorités papales, qui se hâtèrent, naturellement, de les relâcher. Ce qui est certain, c'est cpe le dévot M. de Goyon, d'accord avec le pape, sinon avec Bonaparte, fermait volontairement 'es yeux sur les manœuvres bourboniennes et ecclésiastique-, n'accordant qu'en rechignant son concours à l'armée italienne pour la répression du brigandage.
En mai 1862, ces mauvaises dispositions durent céder à la force des choses, devant les agressions de plus en plus hardies des brigands soldés par l'Eglise et par le Bourbon. Au « colonel des demoiselles » avait succédé le général de Monlebello. Il donna aux chefs des détachements de la frontière de sévères instructions, ordonnant de poursuivie et de détruire sans merci les bandes scélérates racolées par la réaction royaliste et pontificale.
Déjà l'entente devenait plus étroite entre l'armée française et l'armée italienne dans cette œuvre de salubrité publique, lorsque, soudain, le 30 juillet 1862, les troupes françaises qui occupaient les différents points de la frontière turent rappelées à Rome. La cause de cette mesure étrange, c'était la peur de Garibaldi. Le lion de Caprera avait quitté son ile. Le cabinet de Turin, alors présidé par l'avocat Raltazzi, le futur mari d'une Bonaparte, jouait au petit Machiavel. Le libérateur de l'Italie portait ombrage aux misérables politiciens du parti modéré, sentant qu'il les méprisait à bon droit. Ils avaient tenté de s'en délivrer en l'envoyant cuer-
royer chez les Cretois insurgés. Mais la Sicile, qu'il avait gouvernée sept mois sans que le moindre trouble se produisit parmi ces ardentes populations, entrait maintenant en pleine fermentation, mécontente qu'on voulût piémontiser au lieu d'unifier. Alors se noua une intrigue infâme. Le ministre Rattazzi invita secrètement Garibaldi à passer en Sicile pour la pacifier, lui laissant entendre qu'il aurait licence de recruter des volontaires pour marcher sur Rome et y éteindre le foyer du brigandage.
Le héros partit donc, non par un coup de tête comme on If répandait, mais de l'aveu formel des ministres de Victor- Emmanuel, Le fait aujourd'hui est acquis à l'histoire. Le 1er juillet, il prononçait à Palerme l'allocution suivante:
« C'est une honle que vingt-cinq millions d'Italiens aient encore des frères esclaves. C'est une honte, mais pour ceux qui paralysent les élans patriotiques. Nous délivrerons Rome et Venise, je vous le jure.
« Notre cri de guerre est :
« Rome on la mort ! »
Après avoir réuni plusieurs milliers de volontaires et reçu de Ratazzi des lettres ordonnant à la troupe de lui obéir, il s'embarqua pour les Calabres avec ses soldats. Le 28 août, il arrivait à Aspromonte.
« Tout cela avait-il pu se faire sans le consentement du roi et du gouvernement? demande le général Bordone. Disons plus, n'était-ce pas pour rendre service au roi et au gouvernement que Garibaldi avait consenti à le faire?
« Poser cette question, n'est-ce pas la résoudre?
« Le gouvernement espérait peut-être que Garibaldi, pour celte nouvelle expédition, aurait soutiré de l'île tous les hommes d'action, et qu'ensuite on aurait eu facilement raison des autres?
« Peut-être pensait-il que l'île était un mauvais terrain pour arrêter Garibaldi sur la voie où il venait de s'engager, avec la confiance qu'il eut toujours et quand même (malheureusement!) en Victor-Emmanuel?
« Toujours est-il que le 29 au matin, sur les hauteurs d' Aspromonte, le colonel de Bersaglieri Pallavicino ouvrit le feu, sans aucun avis préalable, contre Garibaldi qui s'évertuait à crier: « Ne tirez pas!» lorsqu'il reçut en même temps deux balles, l'une à la cuisse gauche, l'autre à l'articulation du pied droit.
14 PIE IX DEVANT l'uISTOIRE
« L'avis était catégorique et sévère, le doute n'était plus permis! Garibaldi n'élait pas mort sous les balles piémontaises, mais il était assez sérieusement blessé pour que qui ce soit ne pût de longtemps compter sur son aide.
« Le gouvernement croyait pouvoir respirer désormais e\ piémontteer à son aise, mais il n'en fut rien. L'Italie tout entière s'émut du crime d'Aspromonte. et le député Massari, dans un discours indigné, rappelant les faits que nous avons cités, flétrit la conduite du ministère en indiquant toutes les circonstances qui prouvaient que Garibaldi avait été victime d'une espèce de guel-apens. » (Garibaldi. sa vie, ses aventures, ses combais/)
Le pâle et maigre Urbano Rattazzi dut quitter le pouvoir. Mais en tombant, il tenta une explication maladroite, qui n'était que mensonge et duplicité. « Non, messieurs, s'écriat-il au parlement, nous ne songeons pas à demander à la France qu'elle nous donne Rome; — nous ne le pouvons pas, nous ne le voulons pas, parce que Rome n'appartient pas à la France, mais à l'Italie. »
Cependant Garibaldi, placé sur un brancard improvisé, avait été transporté des bauteurs d'Aspromonte à la plagi , Le libérateur voulut s'éloigner de cette terre où on avait tenté de le tuer, après qu'il l'avait atfrancbie; il demanda à se retirer à bord d'un navire anglais. On refusa, pour le garder prisonnier. Mais, le 5 septembre, il fallut le relâcher, car la colère montait, terrible, de tous les points de l'Italie, vers ce roi qui lui devait le plus brillant fleuron de sa couronne, et osait, en récompense, le retenir captif.
En même temps, un vieux patriote, le compagnon des martyrs du Spielberg, achevait de venger le héros. Le marquis Giorgio Pallavicini (qui n'avait rien de commun, si ce n'est la configuration du nom, avec le triste exécuteur des basses œuvres du gouvernement italien) exhala la douleur, l'humiliation que devait ressentir toute âme généreuse devant ce monstrueux attentat, et indiqua, dans un langage à peine voilé, à qui devait remonter la première idée du crime.
« Il est blessé, s'écria-t-il, le lion de Caprera, blessé et prisonnier. Mais on ne peut tuer la révolution italienne... Nous irons à Rome quand même. Sans Rome, nous n'aurons jamais les 300,000 hommes qu'il nous faut pour emporter le quadrilatère avec nos seules forces nationales... Avec l'aide de la France, nous pourrions affranchir aisément la Vénétie du joug autrichien. Mais l'empereur des Français céderait
Venise au roi comme il lui a cédé la Lomhardie, en exigeant des compensations, non la Sardaigne, ce à quoi l'Angleterre ne consentirait pas, mais les provinces méridionales. S'il protège le pape, tolère à Rome un foyer de machinations contre notre gouvernement, et par là entravé notre administration à ÎXaples, c'est pour pouvoir dire alors dans un Congrès européen : « — Vous le voyez, il n'y a pas d'homo- » généité entre le midi et le nord de l'Italie. Le plébiscite fut » une illusion. Les Deux-Siciles veulent avant tout leur auto- » nomie. Qu'il y règne donc un prince quelconque : un Bona- » parte, un Murât, et même un Bourbon! » Et toutes les puissances de l'Europe applaudiraient. L'empereur des Français ne veut pas une Italie autrichienne, ni anglaise, ni espagnole, ni russe; mais il ne veut pas non plus une Italie italienne; il veut une Italie française. C'est ainsi qu'un Bonaparte entend notre indépendance et pas autrement, une Italie toujours mineure, sous la tutelle de la France! » .'Armand Lévy, La Cour de Rome, elc.)
16 ri fi is devant l'histoire