‹ Pie VI à Valence, recueil de documents authentiques et inédits sur le séjour et la mort àChapitre 15 sur 20 · FOUCHÉ · texte numérisé non relu

FOUCHÉ

Ainsi qu'on vient de le voir, par sa lettre du 14 nivôse an viii, Fouché, ministre de la police, avait donné Tordre à l'administration centrale de la Drôme d'exercer la surveillance la plus active sur M»' Spina, et surtout de l'empêcher de retourner à Rome.

Au contraire, par sa lettre du 27 nivôse suivant, le ministre de l'intérieur prescrivait à M^*" Spina de quitter le territoire français aussitôt après la cérémonie de l'inhumation.

En présence de ces ordres contradictoires, l'administration centrale adressa au ministre de la police générale la dépêche suivante :

« Par votre lettre du 14 nivôse dernier, vous aviez » approuvé la suspension de notre part de la déli- » vrance du passe-port que réclamait l'archevêque » de Corinthe, et vous disiez qu'il importait aux » vues ultérieures du gouvernement que cet étranger » ne puisse pas retourner à Rome dans le moment » actuel. Nous nous sommes jusqu'à ce jour con- » formés à vos intentions, et aucun passe-port n'a été » délivré à l'archevêque de Corinthe, qui n'est pas » sorti des murs de Valence.

» Cependantle ministre de l'intérieur nous adresse » une lettre en date du 27 nivôse, dont nous vous » transmettons copie, par laquelle il nous dit que x> l'intention du gouvernement est qu'aussitôt l'inhu- » mation de Pie VI terminée, nous ordonnions à

y> rarchevêque de quitter le territoire de la Répu- » blique.

» Nous savons que Tintention de M»' Spina est de » partir immédiatement après cette cérémonie, qui » diit avoir lieu le 10 de ce mois, et puisque le mi- » nistre de Tintérieur nous marque que le gouver- » nement veut que cet étranger quitte aussitôt, c'est- » à-dire de suite le territoire de la république, nous » ne croyons pas, en lui délivrant un passe-port, con- » trarier les dispositions de votre lettre du 14 nivôse, » puisqu'elle n'avait rapport qu'au moment ac- » tuel.

» C'est dans Tespoir que vous approuverez notre » conduite dans cette circonstance, que nous vous » transmettons un exemplaire du programme relatif » aux funérailles de Pie VL Nous avons cherché, dans » cette circonstance, à concilier ce qui est dû au » malheur avec les égards et convenances qu'il im- » porte à une nation sensible et généreuse de ne ja- » mais négliger.

» Heureux, citoyen ministre, si nous obtenons » votre approbation.

» Salut et fraternité. »

Cette lettre fut suivie d'une autre adressée au ministre de l'intérieur, pour l'éclairer sur l'injustice des accusations que la malveillance avait fait parvenir jusqu'à lui au sujet de M»' Spina, et sur le ca-

ractère éminemment national des cérémonies qui devaient avoir lieu pour les obsèques de Pie VI. Voici la teneur de cette deuxième lettre, intéressante à plus d'un titre :

« 8 pluviôse an yiii.

L'administration de la Drame au minisire de l'intérieur,

j> C'est sur de faux rapports, sans doute, que vous avez présumé que Tarchevêque de Corinthe avait, par son influence, cherché à donner aux funérailles de Pie VI un éclat qui ne saurait se concilier avec la décence et la simplicité que vous aviez recommandées. Nous pouvons vous assurer que ce personnage n'a participé en aucune manière aux mesures que nous avons prises à ce sujet, et que, bien loin d'y avoir pris aucune part, il n'a été instruit de nos dispositions que par l'affiche qui a été placée à la porte du ci-devant Gouvernement. Sa lettre en date du 2 de ce mois vous en convaincra.

y> Pour nous conformer aux intentions du gouvernement, citoyen ministre, et ne pas nous écarter de la marche que vous avez tracée, nous nous sommes entourés de personnes éclairées, sages et vrais amis de la république. Le programme arrêté par elles nous a paru remplir parfaitement vos intentions, et conforme à l'esprit de l'arrêté des consuls. Nous avons considéré cette cérémonie comme nationale

et purement civile ; c'est pourquoi, résistant aux partisans du rite romain, nous nous sommes attachés à donner à ces funérailles un caractère de dignité qui pût en imposer aux détracteurs de ce nouvel ordre de choses, heureux, citoyen ministre, si nous avons atteint le but que nous nous proposions, et surtout si nos dispositions obtiennent votre assentiment.

» Le jour fixé pour la cérémonie est le 10 du mois, par conséquent quarante-huit heures après la réception de votre lettre. Nous eussions en vain voulu devancer le jour. Il nous eût été impossible d'accélérer le travail des ouvriers, qui allaient si lentement, faute de paiement, qu'un de nos membres a été obligé d'avancer les sommes, que le payeur du département a jusqu'à ce jour refusé de compter.

» Nous savons que l'intention de l'archevêque de Corinthe est de partir le lendemain de Tinhumation de Pie VI. Vous nous chargez de lui donner l'ordre de quitter le territoire de la République aussitôt. Nous nous conformerons à vos intentions, citoyen ministre ; mais le préfet de la police générale nous ayant prescrit une toute autre marche, nous vous prions d'obtenir de lui l'approbation de notre conduite.

» Salut et fraternité.

» Les membres de V administration centrale, d

(Suivent les signatures.)

Tout était prêt pour les funérailles solennelles de Pie VI. Il ne restait plus à remplir qu'une formalité, qui devait être la dernière. Il fallait procéder à la reconnaissance et à la vérification des scellés apposés sur le cercueil. Cette mesure fut l'objet de ce procès-verbal :

a Cejourd'hui, 9 pluviôse an vni de la République française, sur les quatre heures après midi, ensuite de l'arrêté de ce jour et des dispositions prises pour l'inhumation du pape dans le jour de demain, les citoyens Algoud, président ; Daly, Deydier et Boveron, membres de l'administration centrale du département ; Brosset , commissaire du gouvernement près d'icelle, et Gastaud, secrétaire général ; le citoyen Jean-Louis Chauveau, administrateur municipal, et le citoyen Joseph Colombier aîné, juge de paix de la commune de Valence, ainsi que le citoyen Mermillod, commandant de ladite place, convoqués et réunis dans la salle ordinaire des séances de l'administration centrale, à l'effet d'assister à l'examen et vérification des scellés apposés sur le cercueil et baril renfermant les restes de Pie VI, décédé en ladite commune le 12 fructidor an VII, se sont transportés au lieu dit Gouvernement, et dans l'un des caveaux en faisant partie, où étant (ouverture faite dudit caveau), lesdits cercueil et baril ont été trouvés aux lieu et place où ils avaient été déposés ledit jour.

i> Procédant à Texamen et vérification de leur situation, les bandes et les deux cachets apposés sur le baril en plomb ont été reconnus sains, entiers et sans altération. Le cercueil, de même en plomb, de six pieds deux pouces de longueur sur vingt-trois pouces de largeur , fermé hermétiquement, a été également reconnu n'avoir éprouvé aucune altération, de même que les chevillères blanches dont il était environné, aux extrémités desquelles le cachet de Tadministration centrale, celui de M. Labrador, ambassadeur d'Espagne, celui de M. Spiha, archevêque de Corinthe, celui de M. Caracciolo, maître de chambre, et celui du juge de paix, ont été pareillement reconnus sains et entiers.

» A rinstant, et sur la demande de M. Spina, archevêque de Corinthe 6t exécuteur testamentaire de feu Pie VI, lesdits cercueil et baril dB plomb ont été placés dans des caisses de bois de chêne, préparées à cet effet et soigneusement clouées, lesquelles ont été confiées à la garde et surveillance du commandant de la place, qui s'en est chargé sous sa responsabilité personnelle.

» De laquelle vérification et reconnaissance de scellés a été dressé procès-verbal, signé par les membres des diverses autorités, et par M. l'archevêque de Corinthe, à Valence, les an, mois et jour que dessus. » (Suivent les signatures.)

L'inhumation eut lieu selon le cérémonial annoncé, du moins ainsi que semblerait rétablir le procès- verbal.

PROCÈS-VERBAL d'iNHUMATION.

ce Le 10 pluviôse an vni de la République française, en exécution de Tarrêté des consuls du 9 nivôse, des lettres du ministre de Tintérieur, et des dispositions arrêtées énoncées dans le programme ou ordre des cérémonies à observer pour la sépulture du pape Pie VI, décédé dans la commune de Valence le 12 fructidor an vu, et conformément à Tarrêté de Tadministration centrale du département de la Drôme, ladite sépulture a eu lieu, et Tordre des funérailles observé ainsi qu'il suit :

» Dès les sept heures du matin, une salve de sept coups de canon se fit entendre et donna le signal de la générale.^ Sur l'heure de neuf, les citoyens de la garde nationale, tant infanterie que cavalerie, sous les ordres de leurs chefs respectifs, se sont rendus en armes sur la place dite place de la Citadelle, à l'effet d'escorter le convoi , d'assurer la marche du cortège et de concourir à la pompe funèbre et aux honneurs militaires pour l'inhumation du défunt pontife de Rome,

» A dix heures précises, les membres des autorités civiles et militaires, en grand costume et portant un crêpe noir, se sont réunis dans une des salles

du département, pour se rendre de là, escortés d'un nombreux détachement de gardes nationaux et précédés de la musique, au palais dit du Gouvernement, où le corps du pape se trouvait déposé, pour le transporter au lieu de sa sépulture.

» Le canon ayant annoncé l'instant du départ, et les commissaires chargés de Tordre des funérailles ayant placé les membres des diverses autorités aux rangs qu'elles devaient occuper, le cortège est sorti du Gouvernement pour se rendre au lieu destiné pour la sépulture du pape, hors de la commune de Valence, à une distance de deux kilomètres, dans l'ordre suivant :

» Un détachement de cavalerie, précédé de deux trompettes, suivi de deux pièces de canon, ouvrait la marche ; la musique et les tambours, exécutant des airs funèbres, leur succédaient.

» Le corps de Pie VI, renfermé dans un cercueil de plomb, enveloppé d'une doublure en bois de chêne , et porté sur un char de forme antique , drapé de noir et attelé de huit chevaux caparaçonnés de même, venait ensuite.

» Les quatre présidents des autorités administratives et judiciaires, placés à chaque angle du cercueil couvert d'un poêle de drap d'or avec des pentes de drap violet, soutenaient chacun un gland en or, dont les extrémités du cercueil se trouvaient garnies.

» Après le char, suivaient à cheval les officiers de rétat-major des corps composant la garnison de la place, parmi lesquels se trouvaient les membres de la commission militaire extraordinaire. Après eux venaient deux pièces de canon.

» Tous les membres des autorités constituées, précédés du drapeau tricolore garni d'un crêpe, marchant deux à deux ; après eux, tous les citoyens qui s'étaient réunis au palais du Gouvernement pour assister auxdites funérailles. La garde nationale et rinfanterie, chargées de Tescorte du convoi, étaient placées sur les ailes du cortège et portaient Tarme renversée.

» Un détachement de cavalerie et de gendarmerie fermait la marche.

» Dans cet état, le convoi, traversant Tesplanade de la citadelle, a été salué de sept coups de canon précipités par les pièces d'artillerie de cette place, et d'une salve de mousqueterie par les troupes d'infanterie.

» Pendant la durée de la marche, et de cinq minutes en cinq minutes, le canon a été tiré, et le convoi, passant par les rues de la Roderie, Saint-Félix, la Grande-Rue, la place de la Liberté, la porte Saunière et les boulevards, jusqu'au lieu dit Cimetière d^ Sainte-Catherine, consacré à la sépulture de Pie VI, a reçu les grands honneurs militaires de tous les postes placés sur son passage»

» Arrivé audit lieu, le convoi est entré, dans le même ordre, par la principale porte, décorée d'une tenture noire, au devant de laquelle était une lampe sépulcrale annonçant l'entrée d'un tombeau.

» Parvenus dans son enceinte, les autorités constituées et les citoyens faisant partie du cortège se sont placés en cercle autour du caveau préparé et destiné à recevoir le corps du pontife de Rome , et au même instant Tinfanterie , formée en bataillon carré, a fait une décharge de mousqueterie .

» Les commissaires chargés de Tordre des obsèques ayant fait aussitôt enlever du char le cercueil renfermant le corps de Pie VI, ledit cercueil a été sur-le-champ déposé dans ledit caveau, et pendant rinhumation une musique lugubre et analogue à cette cérémonie y imprimait ce caractère sombre qui constitue l'appareil d'une fête funèbre.

» A un silence morne a succédé tout à coup le bruit terrible du canon et celui d'une décharge de mousqueterie de toute l'infanterie défilant devant le caveau, ce qui a ajouté encore à l'effet de cette cérémonie.

» Les ordres ayant été donnés pour faire fermer lie sépulcre dans lequel le corps de Pie VI venait d'être déposé, son ouverture a été à l'instant, et en présence des autorités, hermétiquement bouchée par des manouvriers requis à cet effet, de manière

à ce que les restes du pape soient en toute sûreté et à Tabri de toute tentative.

» A cet effet, il a été laissé près dudit sépulcre, et ^ jusqu'à ce quelle travail en maçonnerie soit achevé, bonne et sûre garde.

p Ce fait, le cortège, escorté de toutes les troupes, est revenu dans le même ordre au département, où le présent procès-verbal a été dressé, fait et clos, les jour, mois et an que dessus, sur Theuredu midi, et ont tous les membres des autorités civiles et militaires présents à Tinhumation dont s'agit, signé. » (Suivent les signatures.)

Malgré les termes pompeux dont on se servit dans le programme et le procès-verbal de ces obsèques, les dépenses en furent faites bien parcimonieusement. En voici le détail :

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