PONTIFE PIE VI
Du 3 nivôse an x de la république française, à quatre heures du matin.
Ensuite de la lettre du ministre de l'intérieur, sous la date du 11 frimaire dernier, adressée au préfet de la Drôme, par laquelle il le charge de livrer à M*' Spina, archevêque de Corinthe, le corps du saintpère Pie VI pour être transféré à Rome.
Ensuite de celle du citoyen Descorches , préfet de la Drôme^^ écrite de Lyon le 30 dudit, au citoyen Chaponnet, premier conseiller de préfecture, remplissant
par intérim les fonctions de préfet, dans laquelle il dit qu'il est convenable, d'après des mesures concertées à Lyon entre lui et W^ Spina, d'exhumer pendant la nuit, afin d'éviter une affluence importune, le corps du saint-père, et le déposer aussitôt à la préfecture pour y être soigneusement gardé jusqu'à l'instant de sa translation dans la capitale du monde chrétien;
En exécution de l'arrêté dudit citoyen Chaponnet en date du 1"'' nivôse courant, qui charge le maire de Valence et le commissaire de police de cette exhumation, comme aussi de se procurer un artiste intelligent, capable de présider à cette opération manuelle et délicate, comme aussi d'inviter le commandant de la place à faire ouvrir les portes de la citadelle et à fournir une escorte honorable et protectrice.
Nous, Gabriel Boveron, Jean-Michel Pinet, adjoint au maire de Valence, ce dernier absent par congé et pour affaires qui intéressent la ville, et nous aussi, Henri-Victor Blache, commissaire de police, avons commis, sur environ midi du jour d'hier, le citoyen Filiatro, maçon entrepreneur, pour extraire du caveau placé dans le cimetière de Sainte-Catherine, le cercueil qui contient les restes vénérables du souverain pontife Pie VI, ainsi que l'urne qui renferme son cœur et ses entrailles ; avons au surplus invité ledit Filiatro à s'adjoindre les ouvriers qu'il estime
les plus habiles, et leur procurer tous outils et instruments appropriés à la circonstance;
Et lui ayant précisé Theure de dix au soir du même jour d'hier, pour commencer cette funèbre opération, nous dits adjoints et commissaire de police, assistés du secrétaire do la mairie, tous quatre revêtus des marques de nos décorations respectives, nous sommes acheminés, à Theure de dix précitée, vers la porte de la citadelle, que le citoyen Guilbert, commandant de la place, nous a fait ouvrir.
Parvenus dans Tenceinte de ladite citadelle, nous y avons trouvé ledit Filiatro avec ses préposés au nombre de dix ; à cet instant, ledit commandant a fait mouvoir un détachement de quarante grenadiers de la 11*" demi-brigade d'infanterie en garnison dans cette commune, avant à leur tête les officiers Court et Faverois, lesquels ont donné ordre de nous suivre. Nous nous sommes mis en marche, et sortant par la porte opposée, nous avons longé le grand chemin de Paris à Marseille, Tespace de cinq à six minutés, et sommes arrivés au susdit cimetière, situé à Test de la commune, près la porte Saint-Félix, entre la route de Genève à Marseille, où étant, les ouvriers sous la direction du citoyen Filiatro s^p sont mis à déblayer les terres qui recouvraient de douze à quinze palmes le sépulcre du pape Pie VI ; le travail s'est exécuté avec zèle et célérité. Vers minuit, la face méridionale du monument a été désen-
combrée ; à deux heures, la porte bâtie en maçonnerie a été démolie, et vers les deux heures et demie, Turne et le cercueil ont été retirés du sein de la terre.
Nous dits adjoints et commissaire, déclarons que les enveloppes en boiserie de ces deux vaisseaux qui recèlent la dépouille mortelle de Pie VI, n'ont subi aucune altération, et qu'à Texception de quelques moisissures répandues sur les parois extérieures, occasionnées sans doute par l'impression d'une humidité souterraine et surabondante, les enveloppes sont intactes et dans leur intégrité primitive ; déclarons cependant que l'un des rubans de fil croisé sur la surface de l'urne a été trouvé rompu ; que l'empreinte du sceau en cire rouge qui repose sur l'un desdits rubans, quoique entière, est méconnaissable, et que nous n'avons pu lire une ou deux signatures tracées sur la même bande, les lettres en étant presque entièrement effacées. Nous attribuons ces accidents aux effets de cette humidité corrosive qui règne habituellement dans les'lieux souterrsùns, et dont nous venons de parler. Nous déclarons encore que l'anse en fer fichée à l'une, des extrémités du cercueil, du côté des pieds, a cédé aux efforts des cordes de trait dont on s'est servi pendant le travail de l'exhumation ; que cette anse a été entièrement détachée du bois. L'urne et le cercueil ainsi extraits du caveau, on les a hissés avec de grands
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ménagements sur un char que Ton avait eu soin de préparer pour ce lugubre objet. Trois ouvriers des plus robustes se sont attelés au brancard, tandis que leurs autres compagnons, afin de faciliter le mouvement des premiers, se sont mis à pousser à la roue et par derrière.
Le précieux dépôt une fois amarré, le char qui le portait placé au centre d'un détachement de grenadiers et entouré de nous dits adjoints, commissaire de police et secrétaire, a repris le grand chemin précité, a traversé la citadelle et, parcourant les voies les plus commodes, est parvenu sans encombre à la préfecture. Cette marche, exécutée au milieu des ténèbres, a été grave et silenciehse : les ombres de la nuit, les mânes du pontife, le souvenir de ses vertus, imprimaient au cœur des assistants une sorte de terreur secrète et religieuse, mêlée de regrets, de respect et du plus vif attendrissement.
Arrivés à la préfecture, Turne et le cercueil ont été remis au citoyen Chaponnet, qui sur-le-champ les a fait introduire dans une des salles basses de Tédifice ; mais, comme il fallait descendre plusieurs escaliers pour atteindre cet appartement, que les portes par où on faisait entrer la bière pontificale étaient étroites, un levier dont était armé Tun des ouvriers s'est échappé de ses mains ; alors le cercueil ayant touché avec fracas sur une marche que cette chute a détachée de sa base, la première enve-
loppe, qui est en bois de chêne, a reçu une assez rude commotion ; pourtant il n'en est résulté que
deux atteintes légères, savoir à chaque extrémité du cercueil et sur la même face. On voit en effet dans ces parties deux petites fissures de la longueur chacune de trois palmes environ. Celle du côté des pieds est horizontale et n'a que deux lignes d'ouverture; celle du côté du chef est oblique et plus considérable , elle bâille de quatre à cinq lignes.
Les deux caissons ayant été placés dans la salle basse précitée, le citoyen Chaponnet en a fait sceller les portes.
Et moi Gabriel Boveron, qui ai eu l'honneur d'assister à l'inhumation des restes du saint-père en ma qualité précitée de membre de l'administration centrale de la Drôme, j'atteste et déclare en mon propre et privé nom que l'urne et le cercueil que je viens de remettre, concurremment avec mon collègue et le commissaire, entre les mains du citoven Chaponnet, sont parfaitement les mêmes que ceux que j'ai vu déposer dans le sépulcre de Sainte-Catherine.
Nous dits adjoints et commissaire, notre ministère ayant cessé par la remise légale du corps du saintpère, nous sommes retirés après avoir dressé le présent procès-verbal, que nous avons signé avec les susnommés. — Signé : Pinet, adjoint, Boveron, adjoint, pour le maire absent. Blache, Court, adju-
dant-major de la 11* légion. Guilbert, Faverois et Doux, secrétaire.
L'exhumation du corps de Pie VI s'était faite avec le plus grand calme. L'autorité avait paru craindre un instant que cette opération ne servit de prétexte à quelque manifestation de nature à troubler Tordre public, mais ses craintes étaient sans fondement, rien ne les justifia. Les adjoints rendirent compte de ce qui s'était passé au préfet et au maire, toujours retenus à Lyon, et aussitôt le maire leur écrivit la lettre suivante :
c( Citoyens, le préfet de la Drôme, que je quitte à l'instant, m'a chargé de vous témoigner toute sa satisfaction pour le zèle que vous avez mis à l'exhumation du saint-père Pie VI. Permettez-moi, mes chers collègues, de vous remercier des peines et soins que vous vous êtes donnés à cette cérémonie précieuse à tous les cœurs vraiment catholiques et pénétrés des mystères de la foi. Je n'oublierai jamais cet acte de votre part, qui mérite de la mienne une reconnaissance sans bornes.
» Lyon, 7 nivôse an x.
» Planta. »
La municipalité de Valence accueillait ces félicitations avec le sentiment du devoir accompli, sans soupçonner la lutte qu'elle allait être obligée de sou-
tenir avec la préfecture au sujet du procès-verbal d'exhumation.
Huit jours après la lettre qu'on vient de lire, Boveron, premier adjoint, reçut du conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet la communication qui suit :
ce 15 nivôse an x.
» J'ai déjà dû, citoyen, vous adresser des instances réitérées pour obtenir un changement de rédaction dans le procès-verbal de Texhumation du pape Pie VI ; je crois vous avoir suffisamment développé les motifs qui commandent la suppression de ce verbal, porté sur les registres de votre commune trop précipitamment^ puisqu'on ignorait en Ty insérant si cette rédaction serait adoptée par tous ceux qui avaient dû concourir à Topération. Je me suis refusé, et je me refuserai constamment à signer cette pièce^ parce que je sens, comme vous auriez pu le sentir, combien les expressions qu'elle renferme contrastent avec la simplicité ordonnée pour toutes les mesures qui ont eu pour objet cette exhumation. Ce procès-verbal ne peut donc être considéré que comme un projet de rédaction non adopté, et le préfet m'ayant fait connaître son intention formelle qu'il ne subsiste pas, fort de cette opinion, qui a toujours été la mienne, je vous invite de nouveau et de la manière la plus pressante à faire bàtonner ce pro-
jet de verbal, et à prendre un arrêté portant que, cette pièce ayant été insérée par mégarde au registre avant que d'avoir été communiquée au préfet, et celui-ci ne Tayant pas adoptée, il a été procédé à la rédaction d'un nouveau verbal qui sera inscrit au bas de cet arrêté. Le projet que je vous ai communiqué remplirait Tobj et, et je ne puis que désirer de voir que vous fassiez rédiger le nouveau dans ce sens.
» J'ai fait, citoyen, ce qui dépendait de moi pour éviter et lever la difficulté qui se présente en ce moment, tant par les observations sur la nécessité de supprimer le procès-verbal existant, dès que j'en ai eu connaissance, qu'en vous indiquant dans quel sens il doit être changé et les moyens d'insérer cette nouvelle pièce sur vos registres.
» Cette opération étant urgente, et les instructions du préfet les plus positives à cet égard m'étant parvenues déjà à diverses reprises, veuillez bien faire en sorte que je sache dans la journée ce que vous auriez jugé à propos de faire en conséquence de la présente, afin que je puisse en rendre compte par le courrier qui part djins la nuit. Je n'ai pas besoin d'ajouter que mon devoir exigerait, si cette dernière invitation pouvait rester sans effet, qu'immédiatement j'usasse, pour opérer la rédaction demandée, des moyens qui sont au pouvoir de l'autorité du préfet. Mais je ne puis penser qu'ayant la
faculté d'épargner au préfet, à moi, à vous-même, cette extrémité infiniment pénible, vous ne vous empressiez de le faire et d'éviter par là l'insertion dans les registres de la commune, d'arrêtés et pièces que je serais forcé d y faire inscrire, attestant que la mairie de Valence a pu s'écarter de l'harmonie avec les autorités supérieures et méconnaître les directions qu'elle en a reçues, tandis que je n'aspire, au contraire, qu'à recueillir les preuves de son zèle et de son bon esprit. Je vous salue.
» Signé : Chaponnet. »
Cette amère critique du procès-verbal, et les injonctions humiliantes dont elle était suivie, blessèrent profondément la municipalité de Valence. Aussitôt le premier adjoint écrivit au maire et autres délégués de la ville, qui se trouvaient à Lyon près du premier consul :
a Valence, 15 nivôse an x.
» Je VOUS envoie, mes bons amis, la transcription fidèle de notre procès-verbal d'exhumation du pape. Cette pièce, consignée dans le registre presque aussitôt qu'elle fut dressée, a excité la curiosité publique. On la recherche avec empressement; on en tire plusieurs copies, et bientôt ces copies en produiront une infinité d'autres.
D Les choses étaient en cet état lorsque le citoyen
Chaponnet nous fit passer un verbal relatif au même objet, qu'il nous priait d'adopter. Il entendait que ce verbal fût substitué au nôtre. Surpris de cette étrange prétention, nous nous demandâmes comment le citoyen Chaponnet, qui n'avait point assisté à l'exhumation du pape, pouvait se croire autorisé à en évangéliser la nouvelle, à donner son témoignage comme le seul vrai, le seul irrécusable. Enfin comment lui, qui n'avait rien vu, pouvait-il prescrire à ceux qui avaient été témoins oculaires de s'en rapporter à sa révélation incertaine ? Nous n'y concevions rien.
» Pour avoir le mot de l'énigme, nous nous rendîmes chez le citoyen Chaponnet, qui nous apprit que notre verbal avait été envoyé à Lyon au citoyen Descorches ; que cette pièce lui avait souverainement déplu, et qu'enfin il fallait convenir qu'elle était très indécente ; que bien assurément le gouvernement ne la tolérerait pas ; que pour obvier à cet inconvénient, le préfet de la Drôme avait pris la peine de rédiger lui-même un verbal que nous aurions le bon esprit sans doute d'insérer dans nos registres pour tenir lieu du nôtre, dont il fallait absolument se départir ; et qu'enfin si nous ne souscrivions point à cette proposition amicale, lui, Chaponnet, allait prendre un arrêté vigoureux par lequel il nous contraindrait de bàtonner notre procès-verbal.
» Nous répondîmes modestement que nous avions
été chargés par lui du soin d'exhumer le saint-père; qu'ayant consommé cette opération, c'était à nous qu'avait appartenu le droit d'en décrire et d'en consigner les circonstances, c'est-à-dire d'en dresser procès- verbal; que nous croyions avoir rempli avec décence cette tâche honorable ; qu'il était le maître de bâtonner tant qu'il lui plairait, mais que, pour nous, nous ne changerions rien à l'acte que nous avions fait et souscrit.
» Cette résistance , qui a piqué Chaponnet, a produit de sa part, ou plutôt de celle de quelques-uns des siens, la lettre véhémente dont je vous donne copie. Je répondrai demain de la manière du monde la plus polie, mais la plus négative. Blache et Pinet sont fermes comme des rocs ; ils sentent que l'on veut les persécuter ainsi que moi. Nous sommes trois stoïciens qui bravons la tempête; cependant nous nous rangeons sous vos ailes protectrices, ce sont celles de l'amitié. Informez-vous secrètement s'il est vrai que le citoyen Descorches ait fait luimême ce nouveau verbal, ou s'il a ordonné qu'on le fît ainsi, s'il s'est flatté que nous serions assez lâches pour révoquer notre signature, et si enfin il prend quelque plaisir à nous vexer, à nous tourmenter. Il pourrait arriver que ce ne fût ici qu'une jonglerie de la part de ceux qui entourent Chaponnet. Quoi qu'il en soit, nous sommes imperturbables dans nos sentiments Signé Boveron. ^
Le lendemain, le premier adjoint écrivit au conseiller de préfecture :
a 16 nivôse an x de la république.
» Citoyen Préfet,
» Vous m'invitez, par votre lettre d'hier, à prendre un arrêté portant que le procès-verbal d'exhumation du pape Pie VI, consigné dans nos registres, y a été inséré par mégarde, et que cette pièce n'ayant point reçu votre adhésion, elle doit être jusque-là considérée comme im simple projet, susceptible d'être modifié à volonté, et qu'en conséquence, et sur des motifs si plausibles, il vient d'être procédé à la confection d'un autre verbal , dont la rédaction paraît mieux convenable et sur laquelle on s'est invariablement fixé.
» J'aurai l'honneur de vous transmettre les mêmes observations que j'ai déjà faites dans nos diverses conférences, et de vous représenter itérativement que la mairie de Valence, une fois investie, par votre arrêté du l'"" nivôse courant, du soin d'exhumer le corps du pape Pie VI, il n'a, dès lors , appartenu qu'à elle seule de vaquer à cette opération, d'en décrire toutes les circonstances, de les consigner dans un acte authentique, c'est-à-dire d'en faire le verbal.
» Nous l'avons dressé, citoyen préfet, ce verbal.
avec toute la véracité dont nous sommes capables ; nous y avons employé les termes que nous avons jugés les plus propres à honorer le gouvernement et la mémoire du pontife. Nous Tavons inséré dans nos registres et souscrit de nos signatures ; nous pensons que les formes imprimées à cette pièce lui ont donné un caractère de validité tel que rien ne saurait Tinfirmer ou la détruire ; oser y toucher serait une prévarication condamnable ; en changer les expressions serait porter atteinte à la vérité , que vous aimez et que nous respectons.
^ D'après ce , notre procès-verbal se présente comme un monument inviolable. Nous Favons rédigé avec les intentions les plus droites, les plus pures, et les mieux applicables à la loyauté du gouvernement français.
» Salut et respect.
» U adjoint du maire,
» Signé BovERON. »
Cependant le maire de Valence ne tarda pas de tracer à son premier adjoint la ligne de conduite qu'il devait suivre dans le regrettable conflit soulevé par les mesquines prétentions du conseiller de préfecture. On remarquera la sagesse de sa réponse.
« Lyon, 20 nivôse an i.
» D'après la lettre ou l'arrêté du préfet par înté-
rim, vous ^tiez autorité déléguée pour faire procéder à rexhumation, par conséquent pour en dresser procès-verbal, car le verbal est le rapport de ce qui s'est passé, et quel autre peut le rédiger, si ce n'est un témoin oculaire?
» Par ce motif décisif, vous pouvez et vous devez vous opposer à toute espèce de changement fait en votre nom sur le procès- verbal consigné dans vos registres.
» Vous ne pouvez avoir deux manières de rapporter ce que vous avez fait. Il vous est surtout impossible d'en adopter une seconde, différente de la première écrite dans vos registres , qui sont inaltérables.
» Mais il ne vous reste aucun moyen pour empêcher que Tautorité supérieure ne bàtonne votre procès-verbal pour y substituer celui qu'elle préfère.
» Persistez donc à dire, puisque vous le pensez comme nous, que vous ne pouvez changer le vôtre, parce qu'il est Texpression de la vérité; que vous l'avez ainsi consigné par ce motif sur vos registres; qu'il vous est impossible d'altérer cette relation ; et si l'autorité supérieure vous bàtonne votre procèsverbal, n'y apportez aucun empêchement. Il en résultera que la relation prescrite sera votre ouvrage, et le verbal substitué l'ouvrage d'autrui. Que voulezvous de plus?
» On n'a point parlé de votre différend aux puissances de notre ville, quoique le préfet en soit instruit depuis longtemps. S'il en est question, comptez que nous serons toujours là pour défendre vos œuvres et vos intentions, toutes, dans Toccurrence, également honorables. Persistez, en attendant, dans la fermeté courageuse que vous avez développée en laissant faire à la force ce que vous n'avez pas le pouvoir d'empêcher. De cette manière, nous croyons que vous accomplirez dans son entier ce précepte évangélique :
Estote prudentes sicut serpentes et simplices sicut columbse ; ou mieux encore celui-ci :
Nolite timere, et estote fortes in fide.
» Planta. »
Lorsque ces instructions, dictées par un noble sentiment des convenances administratives, arrivèrent à Valence, le conseiller de préfecture avait déjà fait transcrire sur le registre des délibérations de la mairie l'arrêté suivant :
« Valence, le 17 nivôse an x de la république.
» Le préfet de la Drôme, » Vu le procès-verbal en date du 3 nivôse, dressé par la mairie de Valence, pour l'exhumation du
pape, en conformité de Tarrêté du conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet pour Tabsence, en date du 1*' dudit mois ;
» Vu la lettre du préfet du département, écrite de Lyon ^rès avoir pris communication du susdit procès-verbal qui lui avait été transmis, dans laquelle il observe que, n'ayant pu, malgré les observations qui ont été faites, obtenir que la mairie change la rédaction du procès-verbal de Texhumation, dont la rédaction contraste d'ime manière évidente avec la simplicité voulue par le gouvernement dans toutes' les mesures ayant pour objet Texhumation du corps de Pie VI, il estime qu'il y a lieu de prendre un arrêté portant que le registre de la commime où est inscrit cet arrêté sera apporté à la préfecture, et la rédaction annulée pour en substituer ime convenable;
» Vu la lettre du 1 5 dudit, invitative de s'occuper d'une nouvelle rédaction, et la réponse de l'adjoint, portant que ce procès- verbal ne peut plus recevoir de changement , qu'il est un acte légal, puisque la mairie avait été chargée de l'exhumation par le susdit arrêté du !•', et que, rédigé dans les intentions les plus droites, il se présente comme un monument inviolable ;
» Considérant que la rédaction de ce procès-verbal n'a pu se faire saris la participation du conseiller de préfecture, qui concourait à l'opération de l'exhu-
mation, et que Tavoir rédigé sans Tobtention de sa signature et en faire usage est une illégalité à laquelle il importe d'apporter un prompt remède ;
» Arrête :
» Que le procès-verbal rédigé par l'adjoint faisant les fonctions du maire de Valence pour Tabsence, et par le commissaire de police, qui ont été chargés de Texhumation, est nul et de nul effet.
» Que le registre où il est inscrit sera apporté à la préfecture dans le jour, et biffé en présence du conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet pour Tabsence.
» Que les copies de ce procès-verbal, si aucunes avaient été délivrées, sont des pièces illégales.
» Qu'il sera procédé, en sa présence, à la rédaction d'un procès-verbal dégagé de toutes expressions qui contrasteraient avec la simplicité, qualité éminemment voulue dans un procès-verbal.
» Que copie du présent sera à cet effet adressée à l'adjoint faisant fonctions de maire, avec invitation d'en donner connaissance au commissaire de police et aux citoyens qui ont pris part à la rédaction du procès-verbal et l'ont signé. — Le conseiller de préfecture pour l'absence, Chaponnet. Le secrétaire général, Vallenet. »
Les adjoints devaient obéir aux instructions qu'ils avaient reçues du maire. Leur procès- verbal était
annulé, mais ils refusèrent avec raison d'en rédiger un nouveau, et motivèrent leur refus dans Tacte suivant , que malgré sa longueur on lit avec intérêt :
« Du 18 nivôse an x de la république û'ançaise.
» Les adjoints du maire de Valence, remplissant ses fonctions en son absence ;
» Vu notre procès-verbal du 3 nivôse du présent mois, relatif à Texhumation de Pie VI ;
» Vu la lettre du premier conseiller de préfecture, remplissant par intérim les fonctions de préfet de la Drôme, adressée au premier adjoint du maire de Valence sous la date du 1 5, par laquelle il Tin vite à rédiger notre dit procès-verbal d'exhumation dans le sens d'un projet qu'il lui avait envoyé plusieurs jours après la confection dudit verbal;
» Vu la réponse du premier adjoint, en date du 16, portant que ledit procès-verbal du 3 nivôse étant un acte parfait et légal, U ne saurait recevoir de changement;
» Vu l'arrêté du premier conseiller de préfecture, remplissant par intérim les fonctions de préfet pour absence de ce dernier, en date du 1 7, et portant dans sa première disposition que le registre de la commune de Valence, sur lequel est inscrit le premier verbal d'exhumation, étant apporté à la préfecture, le
susdit verbal y sera biffé en présence du premier conseiller de préfecture ; portant aussi dans sa quatrième disposition qu'il sera également procédé en sa présence à la rédaction d'un procès-verbal dégagé de toutes expressions qui contrasteraient avec la simplicité, qualité éminemment voulue dans un procès-verbal ;
» Considérant que Texhumation du corps du pape a été exclusivement confiée à nos soins par un arrêté du préfet de ce département en date du 1*' nivôse, signé Chaponnet, et que nous Tavons exécuté avec toute Texactitude que commandait Timportance de cette mission;
» Considérant que, comptables de cette exécution envers Tautorité qui Tavait prescrite, nous seuls avons dû lui en rendre compte, et que c'est pour remplir cette obligation que nous avons dressé le procès-verbal qui présente et constate tous les détails de l'opération dont nous avons été chargés;
» Considérant que par ce compte que nous avons rendu, nos fonctions se trouvent consommées;
» Considérant que ce procès-verbal a été rédigé avec soin, avec ordre, avec clarté, et surtout avec cet esprit religieux pour la vérité qui constitue les actes de cette nature, et qu'il a été souscrit par nous comme magistrats et comme commissaires exclusivement chargés de l'exhumation du pape;
» Considérant que sous ces rapports il a mérité.
et il a dû obtenir la confiance et Tauthenticité que ce double caractère et son objet lui ont déjà imprimée; . •
» Considérant qu'il n'appartient aujourd'hui à qui que ce soit de Ten priver, et à plus forte raison de Tannuler, si ce n'est en Targuant de faux ;
» Considérant qu'on ne pourrait nous faire l'injure de concevoir la plus légère idée de l'emploi d'un moyen aussi odieux, sans blesser la délicatesse, sans blesser gratuitement nos intentions et sans méconnaître l'austère exactitude avec laquelle nous avons rappelé des faits qui se sorft passés sous nos yeux et que nous seuls pouvons légalement attester;
» Considérant qu'un vice de rédaction, quoiqu'on puisse le supposer, ne saurait porter atteinte à un acte aussi essentiellement exact dans toutes ses parties ; qu'en alléguant qu'il n'a pas été rédigé avec la simplicité voulue par le gouvernement, on n'a pu se dissknuler combien ce reproche vague, indéterminé et sans fondement, était incapable d'en motiver l'annulation, et que, n y ayant pas d'ailleurs de formule consacrée par l'autorité supérieure à sa rédaction, celle que nous avons adoptée ne saurait l'infirmer sous aucun rapport;
» Considérant que ce n'est pas avec plus de raison que l'on voudrait motiver la radiation d'un verbal sur ce qu'il n'a pas été approuvé et signé par le ci-
toyen Chaponnet, remplissant provisoîremement les ' fonctions de préfet;
» Considérant que, queîque déférence que nous ayons pour le caractère public dont est momentanément revêtu cet administrateur, il nous est permis de lui faire observer que c'est notre respect pour la vérité et pour ce même caractère qui a dû nous empêcher de présenter à sa signature un procès-verbal qui n'était essentiellement destiné qu'à constater une exhumation à laquelle il n'avait point assisté;
» Considérant, quand bien même il eût été, comme nous, à portée d'attester ce fait par sa présence, son attestation dans ce cas n'aurait pas eu plus de force et d'authenticité que celle de chacun de nous en particulier, et qu'il suffirait que la majorité des commissaires présents eussent rédigé et souscrit le procès-verbal pour le rendre valide et inattaquable ;
» Considérant qu'il est sans exemple qu'on se soit permis d'annuler un tel acte, revêtu de tous les caractères qui doivent commander la confiance et en assurer l'authenticité sur un semblable motif et sous le frivole prétexte d'un prétendu vice de rédaction qui n'a pas même été précisé ;
» Considérant qu'il n'est pas moins inconcevable qu'on ait résolu de biffer cet acte respectable sur le registre de la mairie où il est inscrit, sans nul égard pour le caractère public de ses auteurs, pour la pu-
reté de leurs intentions et pour Thommage solennel qu'ils ont rendu à la vérité , et qu'on ait prétendu forcer ses membres à assister à cette opération extraordinaire, et à signer un second verbal rédigé par des personnes qui n'ont aucune connaissance du fait qu'elles auraient exposé ;
» Considérant que nous manquerions essentiellement à notre caractère et au respect que nous devons nous-mêmes à la vérité, si, après l'avoir proclamée et constatée tout entière dans un acte régulier et légal qui est notre ouvrage, qui a été signé de nos noms, qui déjà a été répandu et qui porte avec lui toutes les marques de confiance et de véracité qui font l'essence des actes de cette nature, nous avions l'inconséquence et la faiblesse de participer au coup d'autorité qui l'anéantit sans nul motif apparent, et qui par là même semble annoncer qu'il manque de vérité et d'çxactitude ;
» Considérant que tout procès-verbal doit être dressé dans les vingt-quatre heures de l'opération qu'il s'agit de constater, et que, passé ce délai, un procès-verbal ne peut plus mériter ni foi ni confiance, suivant les usages constants ;
» Considérant, cependant, que, malgré les motifs puissants qui nous commandent impérieusement une résistance qui afllige nos cœurs, nous n'en sommes pas moins pénétrés des égards et de la déférence qui sont dus à une autorité supérieure dont
les actes ont toujours mérité nos éloges et notre reconnaissance, et que si, cédant en ce moment aux obligations que nous imposent notre caractère public, la délicatesse et Thonneur, nous ne pouvons
nous concilier en même temps son suffrage , nous
aurons au moins la satisfaction d'être profondément convaincus que notre conduite et ses motifs doivent nous conserver son estime et la confiance de nos concitoyens;
» Arrêtent qu'ils ne peuvent concourir à la rédaction d'un nouveau procès-verbal d'exhumation des restes de Pie VI.
» Signé : Boveron, Pinet, adjoints ; Doux, secrétaire. "0
Ce long arrêté, rédigé sans doute par Boveron, est admirablement motivé et semble la réponse la plus complète aux prétentions de l'administration.
Les nombreux arguments qu'il contient sont sans réplique, et il y a vraiment lieu de s'étonner que, même dans les circonstances exceptionnelles où l'on se trouvait alors, l'autorité supérieure n'ait pas mis un terme à un conflit aussi regrettable en se désistant de ses prétentions.
Radier un procès-verbal rédigé conformément à la loi par des magistrats honorables, parce que la forme paraissait à un conseiller de préfecture manquer de simplicité I Mais il fallait donc traiter les
cendres d'un souverain pontife mort martyr et exilé, sans plus de solennité que lorsque la justice procède à la levée du cadavre d'un inconnu I
Laissons à Tadministration de l'époque tout l'odieux delà mesure qu'elle n'a pas craint d'ordonner, et rendons hommage à la conduite de Boveron, qui se montra homme de cœur et citoyen courageux. — flâtons-nous d'ajouter, du reste, que la fermeté de Boveron reçut l'approbation des personnes éclairées, et notamment du maire de Valence, qui, le 1 4 nivôse, lui écrivait encore de Lyon :
« Lyon, 14 nivôse an x.
Planta, maire de Valence, au citoyen Boveron, adjoint,
» ....Fais-moi le plaisir, mon cher ami, de présenter mes humbles respects à M»' l'archevêque de Corinthe. Ma mission est venue dans un fâcheux moment; elle m'a empêché d'exprimer à Son Eminence de vive voix tout mon dévouement tant à sa personne qu'au précieux objet qui a été le motif de son voyage à Valence.
» J'eusse pu lui offrir tout ce qui aurait dépendu de moi pour répondre à ses désirs, et par ce moyen lui donner des marques certaines de la foi qui m'anime, dans laquelle je mourrai. Qu'il emporte du moins avec lui la certitude qu'il existe encore dans la cité où Sa Sainteté a rendu l'esprit à son Père
créateur, des hommes qui n'ont point prévariqué et qui plutôt auraient su mourir pour la foi.
» S'il fut persécuté à son arrivée, qu'il ait la douce consolation d'en être dédommagé par une réception tout opposée , et je n'ai pas besoin , mon cher ami, de vous prescrire rien à ce sujet. Le verbal que vous avez courageusement défendu et soutenu m'est le garant le plus certain de vos démalrches telles que j'aurais pu les désirer. Avez-vous eu soin d'y mettre mon nom, et de m'y avoir fait dire quelque chose? Si je pouvais le signer, je m'estimerais heureux. »
On voit par la lettre ci-dessus, que W Spina, archevêque de Corinthe, qui avait quitté Valence depuis l'inhumation de Pie VI au cimetière Sainte- Catherine, y était prochainement attendu pour y recevoir les précieux restes du pontife, qu'il devait emmener à Rome.
En effet, le 20 nivôse an x, la remise des restes du pape martyr eut lieu sans aucune solennité et dans la forme la plus purement administrative.
PROCÈS-VERBAL CONSTATANT LA REMISE DU CORPS DE PIS VI A M. SPINA, ARGHEVÊQirE DE CORINTHE.
. a L'an X de la république française, le 20 nivôse (10 janvier 1802), s'est présenté à la préfecture du département de la Drôme, M. Spina, archevêque de Corinthe, prélat domestique et assistant
au trône pontifical, ministre plénipotentiaire autorisé par le premier consul à recueillir les restes du pape Pie YI, pour les transporter à Rome, ainsi qu'il résulte de la lettre du ministre de Tintérieur au préfet, en date du 11 frimaire dernier.
» Il a été donné connaissance à M. Spina, par le citoyen Chaponnet, conseiller de préfecture faisant les fonctions du préfet absent, de Texhumation du corps du pape, exécutée par les soins et en présence de la mairie de Valence, conformément à l'arrêté dudit conseiller de préfecture suppléant le préfet, en date du 1 ^'^ nivôse, et telle qu'elle était concertée à Lyon entre M. l'archevêque et le préfet du département de la Drôme, se trouvant alors et encore actuellement dans cette ville à l'occasion du voyage du premier consul, n a été également donné connaissance à M. l'archevêque du dépôt fait du corps exhumé dans une des salles de la maison de la préfecture, en l'invitant à procéder à la reconnaissance non-seulement du cercueil où le corps était renfermé, mais encore d'une petite barrique ronde en plomb où étaient les viscères du pape Pie VI, afin qu'il puisse se convaincre que les scellés qui avaient été apposés en sa présence, et avec l'empreinte de son cachet, le 12 fructidor an vn, se trouvaient sains et entiers, conséquemment ces objets dans un état qui ne laissait aucun doute sur la nature du dépôt qu'ils renfermaient.
j> M. Spina, déférant à Tinvitation qui lui était faite, s'est transporté, accompagné de M. Pierre- Charles Cafetti, oxygénerai de Tordre des servîtes, théologien consulteur de Sa Sainteté, un des ministres plénipotentiaires dans la signature du concordat, et du citoyen Plan de Sieyes, propriétaire à Valence, avec le conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet, le secrétaire général de la préfecture, le premier adjoint du maire de Valence faisant les fonctions du maire absent, le second adjoint, le commissaire de police et le commandant de la place, dans une salle basse de la maison de la préfecture où le dépôt avait eu lieu, et ayant examiné avec la plus scrupuleuse attention le cercueil, la petite barrique ronde et les scellés, il a reconnu que le cercueil et la petite barrique étaient incontestablement les mêmes dans lesquels le corps et les viscères du pape Pie VI avaient été inhumés à Valence le 10 pluviôse an vni, et que rien n'avait souffert altération.
» Ensuite de cette reconnaissance, il a été déclaré à M. Spina que l'intention du premier consul, manifestée par le ministre de l'intérieur dans sa lettre du 11 frimaire dernier, était que la remise du corps du pape défunt fût faite avec toute la décence convenable, mais sans aucun appareil ; qu'il pouvait en conséquence procéder à l'enlèvement du cercueil et de la petite barrique de plomb où étaient déposés le corps et les viscères du pape défunt Pie VI. Le tout
est sorti de la préfecture avec cette décence si convenable au sujet et ce saint respect dû aux cendres des morts.
» De tout ce que dessus il a été dressé le présent procè&-verbal en double minute, une desquelles sera remise à M. Spina, archevêque de Corinthe, pour constater la remise, et l'autre restera déposée aux archives de la préfecture, pour y avoir recours au besoin.
» Fait à Valence, à la préfecture du département de la Drôme, le 20 nivôse an x de la république française.
» Signé ; J. Spina, archevêque de Corinthe, F.- Charles Cafetti, Frédéric Plan de Sieyes, Boveron, PiNET, adjoints, Guilbert, commandant d'armes, Blaghe, Chaponnet, conseiller de préfecture, Va- NESSE, secrétaire général. »
La précieuse dépouille de Pie VI prit alors la route de Rome sous la garde d'hommes sûrs ; mais M»' Spina, quoiqu'il eût hâte de rentrer en Italie, ne quitta Valence que plusieurs jours après, et put encore assister aux fâcheux débats qui avaient lieu à l'occasion du procès- verbal d'exhumation.
L'arrêté du 18 nivôse était loin de satisfaire aux exigences de la préfecture. Le citoyen Chaponnet insistait auprès des adjoints pour qu'il fût dressé un nouveau procès-verbal d'exhumation, et ceux-ci ré-
sistaient avec fermeté. Il fallut pour les décider une nouvelle et pressante intervention du maire, qui leur écrivit en ces termes :
« Lyon^ 21 nivôse an x.
Le maire de Valence aux citoyens Boveron et Pinet,
adjoints à la mairie.
» Citoyens collègues,
» Le préfet de la Drôme vient de m 'apprendre que vous aviez opposé de la résistance à la radiation que le citoyen Ghaponnet voulait faire, sur les registres de la mairie, du procès-verbal d'exhumation du pape Pie VI, et à Tinsertion du procès-verbal rédigé par le citoyen Ghaponnet. Il ajoute que pour motiver cette résistance , vous avez pris un arrêté très long, qui Toblige à requérir l'apport des registres par la voie de la gendarmerie, pour instruire l'autorité supérieure de ces débats.
» Cette nouvelle m'a vivement affligé ; sans examiner ici le mérite de votre procès- verbal, je pense que, dès que l'autorité supérieure juge à propos d'en ordonner la radiation, l'autorité inférieure ne peut et ne doit point l'empêcher de le faire. La première obligation est, dans tous les cas, de commencer par obéir. Je vous invite donc, citoyens collègues, au nom de votre amour pour le bon ordre, qui a sa première base dans la hiérarchie des pouvoirs, de ne
pas opposer de résistance à ce que le préfet par intérim opère la radiation de votre procès-verbal , et inscrive le sien sur vos registres. Le citoyen préfet m'a assuré que, par cet acte de subordination, rapport des registres par la gendarmerie n'aura pas lieu , et que la bonne harmonie avec les autorités locales, si nécessaire pour le bien de tous, ne serait pas troublée.
» Veuillez, je vous en conjure, déférer de suite à mon invitation. Il sera également indispensable de supprimer Tarrêté par lequel vous vous opposez à ce que le préfet par intérim radie le vôtre.
» Agréez, citoyens collègues, Tassurance de toute mon amitié. Signé Planta.
» Le citoyen Ollivier est chargé par le préfet d'écrire au citoyen Chaponnet à l'occasion du procèsverbal dont il s'agit. Je vous en préviens, afin que vous ayez la complaisance d'aller prendre connaissance du contenu de sa lettre. » -
Ensuite de cette lettre, Boveron écrit au conseiller Chaponnet :
« Valence^ 24 nÎTÔse an x.
» Citoyen Préfet,
» Le 17 nivôse présent mois, nous avons reçu votre arrêté du même jour qui dispose que le re-
gistre de la commune suy lequel est inscrit notre procès-verbal d'exhumation des restes du pape Pie VI, vous sera apporté, pour ledit verbal être biffé en notre présence. Nous avons cru devoir vous présenter quelques réflexions sur les suites de cette mesure. Et pour les préciser, ces réflexions, avec plus de clarté, nous avons choisi la forme la plus usitée, et la plus familière aux corps administratifs, celle des arrêtés. Nous prîmes donc celui du 18, qui dispose uniquement que nous ne pouvons concourir à la rédaction d'un nouveau verbal.
» Comme depuis ce terme, vous ne nous avez point renouvelé la jussion de l'apport de nos registres, et que même vous nous avez invités à nous rendre auprès de vous pour assister à la remise du corps du saint-père entre les mains de M*' l'archevêque de Corinthe et pour en signer le verbal, nous avons pensé que nos observations avaient changé vos volontés. Cependant il pourrait arriver que notre conjecture fût fausse. C'est pour nous éclairer sur vos véritables intentions que nous avons l'honneur de vous adresser la présente.
» Salut et respect.
» BovERON, adjoint. »
Le 25 nivôse, le conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet répond : « Outre l'avis verbal » qui a dû vous être communiqué ce matin, ci-
» toyen, par le secrétaire de la commune, relative- » ment à mon arrêté de radiation, je vous préviens » que Texécution ne peut être différée au delà de » ce jour. Vous voudrez bien faire en sorte que Toj> pération qui doit avoir lieu à la préfecture soit » faite, en conséquence, ce soir, à trois heures.
» Passé ce temps, je serais obligé d'employer des » moyens dont Tusage me peinerait beaucoup.
» Je vous salue.
» Chaponnet. »
En présence d'un ordre aussi formel et des injonctions du maire, il fallut obéir. L'administration préfectorale triomphait une fois encore , et voici la rédaction qu'elle imposa.
DÉCLARATION CONSTATANT L'eXHUMATION DU CORPS DU PAPE
PIB VI.
a Nous Gabriel Boveron, premier adjoint de la ville de Valence, en l'absence du maire, et Jean- Michel Pinet, second adjoint, en exécution de l'arrêté du préfet du 2 présent mois, portant que dans la nuit du 2 au 3 du présent mois, il serait par nous procédé à l'exhumation et translation à la préfecture du cercueil renfermant le corps du pape Pie VI, et d'une cassette qui contient ses entrailles, déclarons et attestons a tous qu'il appartiendra, que nous nous sommes rendus, ledit jour 2 nivôse, à dix heures du
soir, au cimetière dit Sainte-Catherine, accompagné des citoyens Blache , commissaire de police, et Doux, secrétaire de la mairie, ayant en outre avec nous le nombre d'ouvriers nécessaire pour ce travail, et un détachement de grenadiers fournis par le commandant de la place pour protéger l'opération s'il en était besoin. Et le caveau qui renfermait le corps du pape ayant été ouvert par les ouvriers amenés à cet effet, ledit cercueil a été retiré, ainsi que ladite cassette, et étant placé sur une voiture , a été conduit jusqu'à la maison de la préfecture, où étant arrivés à deux heures et demie, nous avons trouvé le citoyen Chaponnet , conseiller de préfecture remplissant les fonctions de préfet ,. auquel nous avons remis le tout, que nous avons trouvé dans son intégrité ; la caisse de bois qui enveloppe le cercueil de plomb, et celle, également de bois, qui enveloppe la cassette, aussi de plomb, n'ayant qu'une légère altération occasionnée par une humidité souterraine. Nous, dit adjoint, attestons encore que la susdite opération s'est faite avec autant de décence que de célérité, et que nous n'avons qu'à nous louer du zèle qu'y ont apporté les ouvriers. En foi de quoi, nous avons fait la présente déclaration pour scrviret valoir ce que déraison, et ensuite de l'arrêté du préfet du 17 courant, et avons signé avec le citoyen Chaponnet, pour notre décharge, à Valence, le 25 nivôse an x de la république française
une et indivisible. Signé : Chaponnet, Boveron , PiNET et Doux, secrétaire. »
La note suivante a été ajoutée par M. Boveron sur une expédition trouvée dans les papiers de son petit-fils, M. Boveron, président du tribunal de Nyons :
a Vallenet disait que notre verbal était sans di- » gnité, Chaponnet qu'il était sans décence; et y> voilà le modèle que ces citoyens nous envoient » pour apprendre à la municipalité de Valence à » s'exprimer avec noblesse 1 »
Telle fut la rédaction définitive du procès-verbal d'exhumation, ainsi qu'il est inscrit dans les registres de la commune de Valence, à la suite de la relation inspirée aux adjoints par leurs sentiments de convenance et de piété.
Chacun peut, en comparant ces deux pièces, apprécier le mobile qui avait déterminé l'administration centrale à élever ce regrettable conflit.
Boveron et son collègue avaient succombé dans cette lutte ; ils s'en plaignirent dans la lettre suivante , adressée aux délégués de Valence à Lyon :
« Valence, 27 nivôse an x.
Boveron au maire de Valence^ à Lyon, et aux autres députés
auprès du premier consul,
» Mes amis, j'aurais du répondre il y a plusieurs
jours aux lettres que vous m'avez adressées, ainsi qu'à mon collègue Pinet ; mais cette étrange affaire du pape m'a procuré tant d'ennuis que je n'ai pas eu le courage, durant tout le temps de ces tracasseries, de vous écrire seulement deux lignes. A présent que tout est consommé, à présent que la préfecture m'a arraché, par ruse et par violence, la pièce qu'elle désirait, et que je sens toute l'humiliation de notre défaite, je recueille le peu de forces qui me restent pour vous apprendre l'excès de mon déplaisir. Veuillez cependant le croire, mes bons amis, sans la crainte de porter atteinte par ma résistance aux faveurs que notre ville attend du gouvernement, sans la crainte de suspendre les bonnes intentions du citoyen Descorches, qui peut la servir utilement ; sans la crainte enfin de paralyser votre zèle et de détruire, par mon obstination, le fruit de vos peines et de vos travaux, jamais, oh I non, jamais je n'aurais souscrit dans nos registres cet acte barbare et préfectorial d'exhumation du pape, que vous connaissez si bien. Mes sentiments d'amitié pour vous et mes vœux pour la prospérité de cette commune ont ordonné ces sacrifices. Ils furent amers, mais ils sont faits. Le mieux est de n'y plus songer ; aussi me hàté-je de finir cette plaintive lettre pour ne point vous ennuyer davantage de la douleur qui m'accable encore.
j> Je vous embrasse. Boveron. »
Cependant Tarchevêque de Corinthe était encore à Valence, attendant que le conflit relatif à Texhumation fût terminé. Il lui importait de se munir des pièces de cette affaire, et il avait chargé Bo veron de les lui procurer. Les lettres suivantes indiqueront assez le degré d'estime que le prélat avait voué au courageux adjoint (*).
« Valence, 31 janvier.
Au citoyen Boveron^ administrateur du département de la Drame,
» Mon cher Ami,
» Je vous préviens que mesdames de Veynnes et de Sieyes m'ont engagé à rester aujourd'hui à Valence, et que je ne partirai que demain.
» Je serais bien heureux si je pouvais emporter avec moi le procès-verbal de Tenterrement. Je
(i) M<' Spina avait voulu prouver à Boveron toute sa reconnaissance pour les soins et les hommages qu*il avait rendus à la personne du défunt pontife. H célébra lui-même le mariage de sa fille, M"* Anne-Laurence Boveron, avec M. François Guignard, de Montélimar. Après la cérémonie , il offrit aux époux et aux témoins du mariage un déjeûner qui eut lieu à l'hôtel du Gouvernement , où reposait alors, dans une chapelle ardente, le corps de Pie VI. Avant de se séparer, et pour consacrer d'une manière plus solennelle l'union qu'il venait de bénir, M<' Spina conduisit ses hôtes auprès des restes du saint-père, et là, soulevant le voile qui les recouvrait, il prit la calotte qui était sur la tête du pontife et la remit à la jeune épouse comme un gage de sa reconnaissance et de sa profonde estime pour la conduite de Gabriel Boveron. ( Communiqué par la famille Boveron, )
compte passer chez Daily pour l'engager à le faire rédiger.
» Je me flatte de vous voir dans la journée. Adieu. » Votre ami très affectionné.
» L'Archevêque de Cqrinthe. »
Quoiqu'il eût retardé son départ , M»' Spina ne put emporter le procès-verbal d'exliumation. Il le réclama de nouveau par une lettre intime écrite à Boveron.
« Lansbourg, 7 février 1800.
M*^ Spina, archevêque de Corinthe^ au citoyen Boveron,
» Monsieur,
» Je suis bien sensible à l'empressement par lequel vous avez épuisé tous les moyens de faire rédiger le procès-verbal de l'exhumation du défunt pontife. Il faut avoir patience et attendre que le carnaval et
le temps des masques soit fini. Mais le temps des masques finit-il jamais pour les personnes qui sont en place ? Mais doucement, mon cher ami, ne vous troublez pas. Je sais bien faire la distinction entre personne et personne, comme l'a fait mon ami Malo (^) entre pillard et pillard.
(1) Espagnol de la suite du souverain pontife, et qui occupait auprès de sa personne les fonctions de premier valet de chambre. Ce mot de pillard, employé ici par M>^ Spina , fait allusion à ce que le
y> Dès que le procès-verbal sera fini, vous aurez la bonté d'en donner une copie à M"*" de Sieyes, laquelle est instruite de la manière par laquelle elle pourra me l'adresser. Vous m'obligerez infiniment de m'envoyer encore la copie des lettres desquelles voiis gardez la note.
» Je vous remercie de Tamitié que vous avez eu la complaisance de marquer à mon égard. Soyez sur
de toute ma correspondance
» Spina, archevêque de Corinthe. »
Boveron, dont les nobles efforts pour honorer les cendres du pontife avaient échoué devant le parti pris et l'inflexibilité de l'administration, était inconsolable de n'avoir pu faire maintenir la rédaction du procès-verbal d'exhumation.
Il écrivait, peu de temps après ces débats, à une personne de sa famille :
« Valence, 24 pluviôse an x.
y) Vous étiez impatient de savoir des nouvelles de mes derniers débats avec la préfecture. Je me serais empressé de vous en instruire si le dénouement avait
Directoire avait jugé à propos de confisquer, au profit de la République, la plus grande partie des objets d'or ou d'argent laissés par le pontife aux personnes de sa suite , sous le prétexte que', portant la marque de la cour de Rome , ces objets devaient être considérés comme butin de guerre.
été plus heureux. J'ai eu le déplaisir de voir notre procès-verbal indignement biffé sur nos registres, où Ton a écrit en remplacement une déclaration triviale et commune, constatant Tinhumation du corps du saint-père comme celle que Ton aurait pu faire pour les restes de Tindividu le plus obscur. On a employé la violence et l'artifice . Heureusement nous ne sommes comptables, envers la génération présente et la postérité, que des seuls moyens mis en nos mains par la loi, et Thistoire apprendra qu'après avoir inutilement tenté d'honorer la cendre du pontife, nos généreux efforts sont venus se briser contre la force majeure à laquelle tout doit céder. Au reste, la radiation de ce verbal a été exécutée par deux traits de plume, qui se croisent Tun sur l'autre si légèrement que cette pièce peut se lire aussi aisément qu'auparavant. Elle subsiste donc encore, et sans doute elle subsistera tant que notre charte municipale existera
» Je suis toujours au mieux avec M^ l'archevêque de Corinthe. Il a resté ici l'espace de quinze jours. Il logeait, avec le général des servîtes (M*' Caselli;, chez M"" la marquise de Sieyes, où je soupais fréquemment. Il n'a emporté à Rome d'autre verbal et d'autres papiers que ceux mêmes que je vous ai remis; il m'a comblé d'amitiés, et, persuadé que je partirais bientôt pour Paris, ainsi qu'il me le conseil-
lait, il m'a donné deux lettres de recommandation, Tune à Tadresse du légat à latere, Tautre à celle de M. Tabbé Bemier. Cet abbé Bernier est le fameux pacificateur de la Vendée, si considéré de Buona • parte, et qui incessamment sera fait cardinal. . .
» BOVERON. »
Le drame était consommé. Le chef de TEglise avait succombé aux persécutions ; il était mort en prison comme un martyr, et les honneurs à rendre à sa mémoire avaient même été discutés par les représentants de la loi française.
Cependant, grâce au premier consul, les restes du saint pontife reposaient dans la ville éternelle à côté des immortels successeurs de saint Pierre.
Les esprits commençaient à se calmer, une réaction salutaire s'opérait; une ère nouvelle venait de s'ouvrir sous le souffle puissant d'un homme de génie. On songea enfin à honorer en France, dans le lieu de son exil, le souvenir de Pie VI. Le premier qui eut cette noble pensée fut Cacault, ministre plénipotentiaire de France à Rome.
Un jour, en visitant l'atelier d'un sculpteur célèbre, il rencontra un magnifique buste de Pie VI, taillé dans un bloc de marbre blanc. Quoique cette œuvre ne soit pas de Canova, mais d'un de ses bons élèves, Maximilien Laboureur, notre ministre n'en
fut pas moins frappé de sa perfection comme du prix modique qui lui en était fait. D'anciennes relations d'amitié Funissaient au citoyen Descorches, préfet de la Drôme ; il s'empressa dq. le prévenir de cette découverte, et il le fit en ces termes :
a Rome, iO pluvi^e an z.
Cacault^ ministre plénipotentiaire de la république française à
Rome^ au citoyen Descorches, préfet.
ï) Il faut, mon cher camarade, que je vous donne avis d'une trouvaille. Le fameux sculpteur de Rome, Maximilien, a dans son atelier un buste de Pie VI du plus beau marbre blanc et d'un travail parfait. Le buste est plus grand que nature, et presque à mi-corps. Les épaules, une partie des bras, la poitrine couverte de l'étole, tout est rendu à merveille. C'est un magnifique ouvrage.
?) Ce buste est resté invendu chez le sculpteur. Il a suivi la fortune de Pie VI.
» Ce sculpteur vient de me dire qu'il le donnerait pour 25 louis. Vous savez que Pie VI avait la plus belle tête du monde, ce qui rend l'ouvrage encore plus précieux.
» Il y a un motif à Valence pour faire un ornement de la ville de ce buste, parce que le pape y est mort.
» Il se pourrait donc faire que ce beau buste se trouvant à vendre presque pour rien ( car il vaut
mille écus), vous aimassiez à Tacheter, Si cela est, faites-moi passer les susdits 25 louis, ou autorisezmoi à les tirer sur vous ou sur quelque autre à Valence ou à Paris, ce qui serait mieux, et je vous expédierai ce marbre, bien encaissé, à Marseille, à l'adresse que vous me donnerez.
» Agréez, etc. Signé : Cacault. »
Le préfet de la Drôme n'avait pas les fonds nécessaires pour Tacquisition du buste. Le 23 pluviôse, il répondit en plaisantant que le département était trop pauvre pour songer à acheter des œuvres d'art ; mais Cacault en prit néanmoins livraison au nom de la commission des beaux-arts , et l'expédia à Valence, en le faisant précéder par la lettre suivante :
a Rome, 9 vendéiniaire an ii .
» Je n'ai point abandonné mon projet à l'égard du buste de Pie VI. Je viens de le consigner, bien encaissé, à la commission des beaux-arts. Cette caisse fera route avec celle des monuments antiques pour le muséum de Paris. Elle vous sera remise gratis au passage du convoi devant Valence. Elle est à votre adresse ; ayez soin de la réclamer.
» On a voulu garder si Valence les entrailles de Pie VI. Elles ne doivent pas y rester sans honneur. Il existe un arrêté des consuls qui ordonne pour ce pape un monument. Cet ordre sera accompli en
faisant faire à Valence un petit autel funéraire dans le goût antique, où les entrailles pourront être déposées, et en plaçant sur cet autel le buste que je vous envoie et qui est très beau.
» C'est un hasard unique d'avoir un pareil buste pour 25 louis. J'ai payé cette somme sans hésiter. On me la remboursera si ou veut.
» Signé : Cacault. »
De son côté, le ministre de l'intérieur confirmait au préfet de la Drôme l'annonce de cet envoi :
a 7 yendémiaire an xi.
D Je vous préviens, citoyen préfet, que le citoyen Dufouray, commissaire du gouvernement français en Italie pour les collections d'objets de sciences et d'arts, vous fera parvenir un très beau buste de Pie VI.
» En exécution de l'arrêté des consuls qui ordonne l'érection d'un monument à ce pontife, son buste sera placé dans la principale église de Valence, sur un petit monument construit aux frais du gouvernement, et dans lequel seront renfermés le cœur de ce pape et toutes les parties intérieures de son corps qui ont pu être conservées dans cette ville.
* Je vous salue. Ghaptal. »
Le corps et les entrailles de Pie VI avaient été remis à M^ Spina.
L'évêque et la municipalité de Valence firent des démarches à Rome pour obtenir quelques reliques du saint pontife, et le 8 nivôse an xi, Cacault, qui avait usé de tout son crédit pour qu'il fût fait droit à cette demande, s'empressa de prévenir Tévêque de Valence que ses vœux seraient exaucés.
« Rome, le 8 niv6se an xi.
François Cacault, ministre plénipotentiaire de la république française à Rome, à M, tévêque de Valence,
» Monsieur l'Evêque,
» J'ai rhonneur de vous informer que la demande que vous avez adressée à M. le cardinal, pour obtenir que le dépôt funéraire des entrailles du pape Pie VI fut envoyé à Valence, a été accordée par le saintpère.
» Sa Sainteté s'est fait un plaisir de concourir aux vues du premier consul et à l'accomplissement des ordres du gouvernement français pour qu'il soit élevé dans la principale église de votre diocèse un tombeau à la mémoire de Pie VI, dans lequel seront renfermés les restes de ce pape.
» Ce dépôt funéraire vient d'être consigné sur un bâtiment de la république nommé Y Alcyon, aux deux officiers commandants et à un prêtre français ;
il sera remis à Toulon au grand- vicaire, qui le placera dans une église en attendant qu'il ait pu se concerter avec vous pour la continuation du transport d'une manière convenable jusqu'à Valence.
» J'ai l'honneur de vous informer aussi que j'ai fait partir de Rome, il y a environ deux mois, un grand et beau buste de ce pape en marbre blanc, adressé au citoyen préfet à Valence.
» La caisse contenant ce buste a été jointe à la masse des objets d'art que nous avons envoyés de Rome à Paris ; les bateaux de transport passeront près de votre ville. Engagez le citoyen préfet à réclamer la caisse qui lui est adressée.
» Ce buste fera partie du tombeau à placer dans votre cathédrale.
» J'attends une décision du ministre de l'intérieur, auquel j'ai proposé un projet pour achever cet ouvrage, qui peut être exécuté à Rome, en marbre, pour la modique somme de douze cents francs. S'il m'autorise à finir cette affaire, vous aurez le tombeau complet l'été prochain.
» Permettez-moi de vous prier de faire mes compliments à mon ancien collègue et ami le citoyen Descorches. J'ignore s'il est encore à Valence, n'ayant reçu aucune réponse de lui à la lettre que je lui ai écrite il y a plus de trois mois.
» J'ai l'honneur de vous saluer.
» Signé : Cacâult.
n fallait aussi songer à renfermer ces précieuses reliques dans un monument digne d'elles.
Les ministres parurent très empressés de ce soin. Le 1 1 nivôse, le ministre de Tintérieur Chaptal annonçait au préfet de la Drôme les bonnes dispositions du gouvernement à cet égard :
« il niv6se an xi.
» Je vous préviens, citoyen préfet, que j'ai chargé un artiste italien d'exécutei* à Rome le tombeau en marbre qui doit être élevé à la mémoire de Pie VL
» Vous trouverez ci-joint une esquisse de ce monument, dont réchelle servira à déterminer le lieu où il conviendra de le placer. Au surplus, j'ai lieu de croire que vers le mois de floréal prochain, il vous sera parvenu, ainsi que le buste auquel vous proposiez de faire un piédestal, lequel devient inutile d'après cette disposition.
» Chaptal. »
On se prépara donc à recevoir à Valence les envois annoncés. Des dispositions furent prises pour placer le buète et le cénotaphe dans le chcBur de la cathédrale. Mais, comme toujours, l'administration départementale était aux aguets. Une inscription devait être placée dans la cathédrale pour y perpétuer le souvenir et les circonstances de la mort de Pie VI. La rédaction proposée ne convenait point à
Tautorité. Ce fut Tobjet çle la lettre suivante, adressée à révêque par le préfet :
a Valence, le 7 germinal an xi. Le préfet, etc., à l'évêquede Valence (pour lui seul),
» Je reçois en ce moment, mon très cher compatriote, un avis qui me parait mériter de vous être transmis; il me vient d'un ami de la paix, de la concorde, d'un esprit extrêmement sage, qui, étant allé visiter vos préparatifs intérieurs, les a trouvés beaux et bien ordonnés, mais a remarqué en même temps une inscription qui lui a paru tenir trop à des souvenirs qu'il est dans les intentions du gouvernement et dans le besoin de chacun d'effacer jusque dans leurs traces, bien loin de les rappeler. La cérémonie même dont nous nous occupons n'est-elle pas un témoignage de cette intention? Son objet n'est pas plus douteux que le résultat n'est désirable. L'inscription telle qu'on me la rapporte est celle-ci : Il était votre père, il fut persécuté. Je pense aussi que partout il serait bon d'éviter une pareille expression, et que peut-être est-elle plus particulièrement déplacée à Valence qu'ailleurs.
» Je soumets en toute confiance, mon cher compatriote, cette considération à votre sagesse, et si je ne connaissais le citoyen Milavaux, qui doit, me dit-
on, prononcer le discours, je vous presserais de rengager à ne pas la perdre de vnrf.
» J'ai rhonneur de vous saluer avec une bien sincère affection.
» Signé : Marie Descorghes, »
Continuant son œuvre/ Cacault prit depuis Rome toutes les mesures nécessaires pour que le transport des reliques destinées à Valence s'effectuât d'une manière convenable et digne. La lettre suivante le prouve :
Cacault^ ministre plénipotentiaire, au pré fet de la Drame.
« Il convenait que les restes de Pie VI fussent accompagnés par un prêtre sur le brick qui en a fait le transport à Toulon. Il s'est trouvé un prêtre français qui désirait retourner en France. Je lui ai procuré son passage franc sur le brick, en lui donnant la commission d'accompagner ainsi jusqu'à Toulon les restes du pape. Il n'est rien dû à ce prêtre pour le voyage.
» Le transport des entrailles de Pie VI a été fait de Rome jusque sur le bâtiment français aux frais du pape.
» Le transport par mer sur le bâtiment de la république n'a rien coûté. Vous voyez donc que je vous ai dit très vrai en vous annonçant que le dépôt serait remis à la France jusqu'à Toulon sans aucune dépense.
» Vous recevrez de même le buste de Pie VI, embarqué avec les objets d'art pour le gouvernement. L'autel funéraire vous arrivera également franc de port. J'aime que les choses convenables soient faites, et vous avez vu que je m'intéresse au monxmient qui avait été ordonné par arrêté des consuls, mais je ne puis souffrir que les choses honorables dégénèrent en abus et coûtent plus qu'elles ne doivent. N'écoutez donc point des réclamations toutes mal fondées en ce qui concernera le transport de Civitta- Vecchia à Toulon.
» Je vous embrasse de tout mon cœur.
h Cacault*. »
L'évêque de Valence s'empressa de faire connaître dans tout son diocèse, par une lettre pastorale, l'honneur qui était échu à sa cathédrale de renfermer des reliques de Pie VI.
Copie de cette lettre fut adressée à l'évêque d'Aix, qui était chargé de le prévenir aussitôt que les saintes reliques seraient parvenues à Toulon.
Le 25 germinal an xn, l'arrivée du cœur de Pie VI fut annoncée par le procès-verbal suivant , adressé par l'évêque d'Aix à celui de Valence.
Lettre de Af " l'évêque iAix à M^ Cévêque de Valence.
« Nous recevons à l'instant l'honneur de votre lettre en date du 22 nivôse. Nous avons rendu au
précieux dépôt qui nous a été confié tous les honneurs mentionnés dans notre lettre du 21. Nous nous sommes portés à bord de Y Alcyon, à une heure de Taprès-midi, le 23, avant-hier, au nombre de dix prêtres, précédés de la croix, des céroféraires et avec toute la pompe possible, dans le canot brillant de M. le préfet maritime. Là, nous avons pris lecture du procès-verbal dressé à Rome et à Civitta- Vecchia de Tétat de la caisse contenant le cœur et les entrailles de Pie VI; nous Tavons vérifié et reconnu; puis, après la prière du De profundis et l'aspersion de Teau bénite, cette précieuse caisse a été descendue dans le canot, où nous nous sommes rembarques dans le même ordre. A quelque distance, ce bâtiment a fait une décharge de vingt-un coups de canon. Arrivés sur le quai près de la maison commune, où nous attendaient douze autres prêtres, ainsi que toutes les autorités constituées de Toulon, le convoi s'est mis en marche, la musique militaire exécutant un air lugubre, suivie des sapeurs et des grenadiers et des tambours drapés de noir.
» Précédait la croix, sous laquelle marchait le clergé, dont quatre membres en étole noire portaient le poêle, et quatre autres en chasuble violette portaient la caisse, ayant à côté quatre portefaix en aube pour les soulager, à raison du poids, qui s'élève à plus de deux quintaux, et de la longueur du tour, qui a été très long, puisque, après avoir longé le quai du
port, nous avons abouti à la place d'Armes, et de là par la rue Saint-Roch à la porte de France, d'où suivant la rue ci-devantlloyale, celle du Marché et du Louvre, nous sommes arrivés à la paroisse, après deux heures environ de marche.
» La caisse, couverte de velours violet, présentait à une de ses faces une superbe tiare brodée en or, relevée en bosse et enrichie de rubis et d'émeraudes.
» Au bas de la tiare étaient entrelacées deux clefs, une en or et une en argent. Messieurs les marguilliers portaient le dais par-dessus.
» Tous les jeunes gens delà congrégation et de la communion prochaine portaient des cierges de demilivre; ils étaient au nombre de plus de cinquante.
» Suivaient ensuite toutes les autorités constituées, selon leur rang et leur costume. La cloche n'a cessé de sonner avant et pendant toute la durée de la cérémonie.
» Toute la ville était en mouvement. C'est ainsi que nous sommes arrivés à l'église, où, après le Subvenite, la caisse a été placée sur un catafalque élevé de seize pieds, couronné d'un baldaquin flanqué de quatre rideaux longs de plus de trente pieds. Le catafalque en blanc, liseré de noir, était garni de soixante flambeaux d'une livre, et avait dans son contour huit grand vases de cyprès de huit pieds de hauteur. La porte de l'église était drapée de noir.
et tous les piliers de la nef du milieu étaient garnis de rideaux blancs couverts de larmes noires. L'autel et le derrière formant le chœur était aussi tendu de noir et blanc mélangé. Le tout faisait le plus grand effet, et toutes les autorités furent étonnées de la célérité et du goût avec lequel cette décoration avait été faite.
» Après avoir chanté les vêpres de la manière la plus solennelle, vêpres auxquelles assistaient toutes les personnes du convoi, nous fîmes cinq absoutes de la même manière qu'elles se firent à Aix dernièrement, au moment du passage du corps de Sa Sainteté.
» Là termina la cérémonie. Le soir, nous disposâmes la sacristie en la tendant tout en blanc parsemé de larmes noires; nous dressâmes un autel tendu de blanc et noir, surmonté toujours de la tiare, et sur lequel fut placée la caisse précieuse. Nous y célébrops tous les jours la messe à neuf heures et y récitons tous les soirs Toffice des morts. Le gouvernement n'a donné aucun ordre pour le transport de ce dépôt. Lorsqu'il nous en sera parvenu, nous aurons rhonneur de vous en aviser ; avant le départ, nous célébrerons avec le plus de pompe possible un service solennel, et nous accompagnerons ensuite processionnellement le dépôt jusqu'à la porte de France.
)) f J.-M., Archevêque d'Aix.
En apprenant que les reliques de Pie VI ne tarderaient pas à arriver, le maire de Valence s'était empressé de faire rédiger d'avance le procès-verbal destiné à en constater la réception. Il en envoya une copie au préfet, avec cette lettre, afin d'éviter une nouvelle polémique avec Tadministration :
« Citoyen Préfet,
» J'ai l'honneur de vous soumettre la première esquisse du procès- verbal concernant la réception à Valence du cœur et des entrailles de Pie VI. Je crois qu'il convient de le faire imprimer, avec d'autant plus de raison qu'on m'en a demandé beaucoup de copies. Je vous prie, en conséquence, de faire toutes les corrections dont il est susceptible.
» En rendant hommage à la vérité, j'ai dû suivre une manière simple et dépouillée de tout art. Je me suis borné au récit des faits et tels qu'ils ont existé. •
» Salut et respect.
» Planta. »
Le préfet répond le 15 germinal :
oc Monsieur le Maire,
» Je vous renvoie le procès-verbal de réception du cœur et des entrailles de Pie VI, que vous avez bien voulu me communiquer en projet pour y faire les
corrections dont je le croirais susceptible. J'ai été sensible à ce témoignage de votre confiance.
» Je pense, puisque vous désirez mon avis, que si vous donnez à cette pièce un caractère officiel en la signant comme maire, il conviendrait de la réduire beaucoup et de vous borner à verbaliser effectivement, c'est-à-dire à exprimer nuement et simplement les faits matériels sans aucuns accessoires ni épithètes, mais qu'en le publiant avec le titre de relation^ sans aucune signature, il n'y a aucun inconvénient de vous livrer à toutes les descriptions et aux éloges que vous jugerez à propos, et à satisfaire ainsi l'empressement qu'on vous démontre pour que les détails de cette cérémonie soient répandus.
» Je vous salue. B"*" Descorches. »
L'avis du préfet fut suivi, et peu après parut à Valence une petite brochure portant ce titre : Réception à Valence du cœur et des entrailles de Pie VI, et qui est ainsi conçue :
a Le mardi 1 1 germinal an xi de la république française, après midi, les cloches lancées à toute volée ont annoncé aux habitants de Valence l'arrivée en ville du cœur et des entrailles de Pie VI.
» Les courriers expédiés à Montélimart et à Loriol en ayant fixé le moment, les autorités civiles et les commandants militaires se sont rendus à l'extrémité
du faubourg Saulnières pour les recevoir. Elles y ont trouvé les commissaires accompagnant une voiture couverte de velours cramoisi avec franges en argent, sur laquelle était ce précieux dépôt.
» L'affluence du peuple formait le spectacle le plus attendrissant.
» Les autorités constituées sont entrées dans une salle de la maison Levalloir, où le citoyen préfet de la Drôme a entendu le rapport des commissaires de Rome, de Toulon et celui des citoyens Lancelin, ancien archidiacre de la cathédrale de Valence, de Bressac et Fieron, propriétaires de la même commune, tous les trois députés par M. Tévéque pour aller à la rencontre du convoi jusqu'à Montélimart.
» Aussitôt après, le cortège, au son des cloches de toutes les églises et au bruit du canon, s'est mis en marche dans Tordre suivant :
» l"" Les employés de toutes les administrations;
» 2"* Trois cents demoiselles habillées de blanc avec des ceintures noires ;
» 3** Nombre de dames et de citoyens en costume noir;
» 4® Les autorités judiciaires et civiles, les avoués, les ingénieurs ,
D 5"" La voiture précitée ;
» 6*" La mairie ;
j> T La préfecture;
» 8"* Les militaires.
» Il a suivi la grande route jusqu'à la porte Saint- Félix ; longeant ensuite cette rue jusqu'à la petite place aux Herbes, il s'est rendu sur celle de la Liberté et à la cathédrale par la porte principale.
y> Ici s'est présenté l'évêque revêtu de ses habits pontificaux, à la tête de quarante-neuf ecclésiastiques en chapes et ornements noirs et violets.
» La caisse contenant l'urne dans laquelle sont renfermés le cœur et les entrailles de Pie VI, ayant été placée sur un brancard drapé de noir, et portée dans le vestibule où étaient réunis les ecclésiastiques susnommés, M«' l'évêque en a fait la reconnaissance pour en donner une décharge légale, par un acte authentique rédigé par les citoyens Pinet et Chabert, notaires publics.
» Ensuite il a prononcé un discours en présence des commissaires ecclésiastiques et civils, des autorités constituées et d'un public nombreux.
» Notre éloignement et la grande, affluence des assistants ne nous ont permis que de recueillir les phrases suivantes :
« Estimables députés, les Français, et notamment » les habitants de Valence, n'avaient vu qu'avec » peine l'éloignement de la dépouille mortelle de » Pie VI, dont vous nous apportez une partie. Ils y> sont consolés par ce retour. Ils le doivent à la bonté » du saint-père, aux sollicitations de M»' Spina, ar- » chevêque de Corinthe, et à la faveur spéciale du
y> gouvernement français^ qui en a fait la demande » par rintennédiaîre de son ministre auprès de la » puissance romaine.
» Si vous retournez dans la capitale du monde » chrétien, vous direz au souverain pontife que la » religion catholique, apostolique et romaine, renaît » en France sous les plus heureux auspices. Ce con- » cours de fidèles dont vous êtes les témoins,* an- » nonce d'une manière authentique leur attachej> ment à la religion de nos pères et à la mémoire » de Pie VI. »
» Il est bon d'observer que la modestie de M»' Té-
vêque ne lui a pas permis de parler de ses propres démarches pour obtenir ce précieux dépôt. Mais il n'en est pas moins vrai que lorsqu'il a eu connaissance du désir des habitants de Valence de le posséder dans leurs murs, il n'a rien négligé pour l'obtenir, tant auprès du cardinal Spina et du ministre des cultes, qu'auprès du gouvernement français. Les droits qu'il s'est acquis à notre reconnaissance lui survivront longtemps.
» Le citoyen Robineau, l'un des commissaires de Toulon, a improvisé d'une manière éloquente, et ce que nous regrettons, c'est de n'avoir pu entendre et retenir que ce qui suit :
« Honorés d'une mission aussi importante, nous » nous estimons heureux de pouvoir vous remettre T^ intact le dépôt qui nous est confié. Nous sonmies
» ravis de ce concours de fidèles; il est dû sans » doute au respect qu'ils portent à l'objet qui nous » rassemble, à vos vertus , Monsieur TEvêque, et au » bon exemple de votre clergé. »
» Immédiatement après, les chants lugubres prescrits par le rite du diocèse ont annoncé rentrée dans réglise du cœur et des entrailles de Pie VL
» La majesté de Tédifice, la manière dont il était orné, plus de trois cents cierges allumés, la quantité de fidèles qui y étaient rassemblés depuis plus de trois heures, élevaient Tâme à un ravissement qui ne pouvait que se sentir.
» Arrivée dans le chœur, la caisse a été placée sur un cénotaphe construit dans le meilleur goût. Huit urnes funèbres flamboyantes, entrecoupant une quantité de cierges allumés, concouraient avec eux à relever sa beauté.
» D'habiles ouvriers, dirigés par les citoyens Bisson, secrétaire épiscopal, et Briand, architecte, se son distingués chacun dans sa partie.
» On ne peut passer sous silence le louable zèle des dames et des demoiselles de Valence, qui ont donné à la décoration de la cathédrale les soins les plus empressés. Les autorités constituées ayant pris place, on a chanté les vêpres des morts : elles ont été suivies de cinq absoutes, après lesquelles la garde de ce dépôt a été confiée à deux ecclésias-
tiques en surplis et deux laïques, qui ont passé la nuit en prières.
» Le lendemain, à neuf heures du matin, M^ Tévêque, accompagné du même clergé que la veille, est entré dans le chœur. On a chanté l'office des morts; à dix heures, la grand'messe a- été célébrée en présence des autorités constituées, en costume, et d'un aussi grand nombre de fidèles que le jour précédent.
» Après le saint évangile, M. Dufau-Fortis, député de Rome, a prononcé au bas de Tautel un discours dont nous avons recueilli les paroles suivantes :
a Fidèles de Valence, le saint-père a exaucé vos » vœux. Partout où j'ai passé dans cet important » voyage, on nous a porté une louable envie. Puisse » ce gage sacré de son affection cimenter votre union » avec le saint-siége, et entretenir cette piété que » vous montrez aujourd'hui d'une manière si écla- » tante 1 »
» A l'instant est paru dans la chaire de vérité M. Milavaux, l'un des dépositaires particuliers de la confiance de M. l'évêque, qui a prononcé l'oraison funèbre de Pie VI. Il a établi en principe que l'homme, quel qu'il soit, n'est véritablement grand qu'autant qu'il est grand devant Dieu.
» Il a ensuite parcouru la vie de ce pontife, et lui en a fait l'application la plus heureuse comme la
plus véridique. On attendait beaucoup de ce célèbre orateur. Aussi sa mâle éloquence et sa rare élocution ont excité dans tous les cœurs le plus doux ravissement.
» Sa modestie nous a privés jusqu'à ce moment de la satisfaction de voir Timpression de son discours.
» La grand 'messe finie , on a fait les mêmes absoutes que la veille, après lesquelles le précieux dépôt a été transféré processionnellement dans la chapelle à ce destinée, où une lampe sépulcrale brûle jour et nuit devant cette dépouille mortelle, en attendant que le mausolée que le gouvernement français fait exécuter à Rome, et qui doit la renfermer, soit érigé dans la cathédrale.
» M»' le cardinal archevêque de Lyon, et NN»'* le's évêques des diocèses limitrophes, assisteront, à cette époque, à la cérémonie.
» Malgré la longueur des offices et Taffluence des fidèles. Tordre et l'harmonie ont toujours régné et les pauvres n'ont point été oubliés.
y> Des quêtes faites par des dames et demoiselles respectables de la ville ont produit une somme considérable, qui a été de suite versée dans la caisse du bureau de bienfaisance. ^
Ce cérémonial terminé, on n'attendait plus que l'arrivée du monument pour y renfermer le cœur et les entrailles de Pie VL
Cette dernière cérémonie eut lieu peu de temps après, comme nous l'apprend le procès- verbal suivant :
« Le samedi dix-neuf du mois d'octobre mil huit cent onze, le révérendissime François Becherel, évêque de Valence, ayant convoqué dans sa cathédrale les membres du chapitre et de la fabrique de ladite église, il leur a dit qu'il était dans l'intention de faire élever le monument en marbre qui a été destiné par le gouvernement pour renfermer le cœur et les entrailles du feu pape Pie VI, de sainte mémoire, dont avait gratifié son église le pape actuel. Pie VII, en mil huit cent trois ; qu'en conséquence, il estimai^ devoir visiter la caisse contenant lesdits cœur et entrailles, pour ensuite les déposer dans le monument.
» Le prélat, accompagné de son chapitre et de la fabrique de son église cathédrale, s'étant rendu dans la chapelle où est déposée ladite caisse, il a été procédé en leur présence à son examen, et elle a été trouvée dans le même état qu'elle y avait été déposée, savoir :
» 1" Son enveloppe en velours violet ayant sur la partie supérieure une croix en or, et sur la partie antérieure une tiare en même broderie, arrêtée par des rubans violets, a été reconnue intacte,
» 2"* La caisse extérieure, en bois ordinaire, fer-
mant par deux crochets et leurs pitons, a été de même reconnue intacte^ et les quatre sceaux du révérendissime évêque et ceux de là municipalité, qui y avaient été apposés , se sont trouvés en bon état.
» Lesdits sceaux ayant été rompus et la caisse ouverte, il s'y en est trouvé une seconde en bois de noyer, ayant sur la partie supérieure Tinscription suivante : PRiECORDiA pu vi, pont, max., et fermant à clef; elle a été aussi reconnue intacte.
» 4° La clef, qui avait été confiée au sieur Bisson, chanoine titulaire et secrétaire de Tévêché , ayant été remise, et la seconde caisse ouverte, il s'y est trouvé une troisième, enveloppée à Textérieur d'un drap en laine violet obscur, entourée d'un ruban cramoisi et d'un cordon en soie, le tout scellé de trois sceaux ; le premier, celui du cardinal Spina; le second, celui du cardinal duc d'Yorck, archiprétre du sacré collège , et le troisième, celui du chapitre de Saint-Pierre de Rome ; tout quoi s'est trouvé intact et sans altération.
» 5* Ladite enveloppe enlevée, cette troisième caisse ayant été ouverte, il s'y en est trouvé une quatrième en plomb, renfermant le cœur et les entrailles de Pie VI, sur laquelle avait été apposé le sceau de l'administration départementale de la Drôme, lequel a été également reconnu intact.
» 6** Ouverture faite de cette dernière, elle a été
reconnue contenant le cœur et les entrailles de feu Pie VI par le révérendissime évêque et les membres du chapitre et* de la fabrique; après quoi, elle a été refermée et replombée.
» 7" Le sieur Briand, architecte, ayant observé que l'espace ménagé dans une des pièces du monument était trop petit pour contenir ladite caisse de plomb, il a proposé de la déposer sous le monument.
» Le révérendissime évêque, après avoir pris Tavis des membres présents de son chapitre et de la fabrique, a ordonné que ladite caisse sera déposée immédiatement sous le monument précité , après avoir, été scellée de son sceau en cinq endroits différents.
» Fait et clos les jour, mois et an que dessus, sous le sceau et le seing du révérendissime évêque, le contre-seing du secrétaire et le seing des membres présents du chapitre et de la fabrique.
» Signé ; f F. Becçerel, évêque de Valence, Ollagnier, vicaire général, Perrin, curé, Hilaire, Fermer, Dautheville, Gros, chanoines, Marcellin, vicaire, Regnaud tils , avocat, marguiUier, Bisson, secrétaire de Tévêché.
» Puis, le lundi 21 octobre 1811, le révérendissime évêque, ayant de nouveau convoqué dans sa cathédrale les membres de son chapitre et de la
fabrique de ladite église, la caisse contenant le cœur et les entrailles du pape Pie VI, scellée du sceau du révérendissime évêque en cinq endroits dilTérents, a été déposée en leur présence dans la place qui lui avait été assignée par ordre du révérendissime évêque le samedi 19 du courant, et les cérémonies de TEglise usitées en pareil cas ayant été remplies, le révérendissime évêque et les membres de son chapitre et de la fabrique de la cathédrale se sont retirés.
» Fait et clos, etc
» Signé: f F. Becherel, évêque de Valence, Ollagnier, vicaire général , Perrin , curé, Hilaire, Ferrier, Dautheville, Gros, chanoines, Marcellin, vicaire, Regnaud fils, Bisson. »
En faisant de Tinstallation des reliques du pontife une fête exclusivement religieuse, M^ Tévêque n'agissait pas d'une manière légale. On avait brisé les scellés apposés par la mairie et la préfecture , hors la présence du maire et du préfet. Aussi le maire de Valence s'étonna-t-il à bon droit de n'avoir point été appelé. Il écrivit au préfet la lettre suivante :
« Valence, 2i octobre iSii.
Le maire de Valence au préfet de la Drame.
» Monsieur le Préfet, j> J'apprends seulement en cet instant (5 heures
du soir) que le monument destiné à recevoir les entrailles de Pie VI, pour l'obtention duquel vous avez eu la bonté de vous intéresser, est arrivé en cette ville; que la boîte dans laquelle était enfermée la dépouille mortelle de ce pontife, revêtue du sceau de la préfecture et de la mairie, selon vos ordres, avait été ouverte et les sceaux brisés sans information quelconque à la mairie. J'ignore si vous en avez vous-même été instruit.
» Je vous serais très obligé de me donner quelques renseignements sur cette affaire, à laquelle je ne saurais être étranger.
» Agréez, etc.
» Planta, maire, »
Le 23 octobre 1811, le préfet répond :
(( Monsieur le Maire,
» C'est à l'instant seulement que l'on me remet votre lettre du 21 octobre, relative au bris des scellés apposés sur la boite renfermant les dépouilles du pape Pie VI, et je m'empresse d'y répondre.
» Sans doute, on aurait dû appeler à cette opération les autorités qui avaient participé à l'apposition des scellés, mais vous connaissez les excellentes intentions de M*' l'évêque et son peu d'usage de certaines formalités. Vous penserez donc, comme moi.
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qu'il n'y a pas lieu de donner d'autre suite à cette Irrégularité.
» Je pense d'ailleurs qu'il a été dressé procèsverbal de cette ouverture de la boite, et qu'il nous sera remis pour notre décharge. Quant au monument, il est en effet arrivé, et vous recevrez de Monseigneur l'évêque, si vous ne l'avez déjà reçue, une invitation d'assister à l'inauguration qui doit avoir lieu vendredi.
» Agréez, etc. Baron Desgorghes. »
Cette inauguration se célébra en effet quelques jours après ; les autorités furent convoquées à la cérémonie, et toute discussion fut terminée.
« Le 25 octobre 1811, il a été célébré dans l'église cathédrale de Valence un service solennel à l'occasion de l'inauguration du monument élevé à la mémoire du feu pape Pie VI, et sous lequel ont été déposés le cœur et les entrailles de Pie VI.
» Un catafalque décoré des insignes pontificaux avait été dressé dans le chœur de l'église.
» A dix heures, toutes les autorités civiles, militaires et judiciaires, préalablement invitées, se sont rendues à la cathédrale; alors le révérendissime évéque de Valence est allé à la porte de l'église, où, à la tête de son chapitre et du clergé tant de la ville que des environs, il a reçu Son Eminence le
cardinal Spina, nommé archevêque de Gênes , qu'il avait invité à présider la cérémonie. Son Eminence a officié pontifîcalement , assistée des révérendissimes évêques d'Avignon et de Valence.
y> Un discours relatif, à la circonstance a été prononce par M. Bisson, chanoine titulaire et secrétaire de révêché de Valence. Le concours des fidèles était immense. Tous ont paru extrêmement attendris au récit touchant et pathétique qu'a fait l'orateur des vertus de Pie VI.
» La cérémonie a été terminée par les cinq absoutes prescrites par le pontifical, et au son de toutes les cloches de la ville.
» Le révérendissime évêque de Valence a ordonné qu'il sera dressé procès-verbal du tout, lequel sera inscrit sur un des registres du secrétariat de Tévêché, ainsi que sur le registre du chapitre et de la fabrique de la cathédrale, et que copie dudit sera adressée à Son Eminence le cardinal Spina et à Leurs Excellences les ministres de l'intérieur et des cultes, à M. le préfet du département de la Drôme, et à M. le maire de la ville de Valence.
» En conséquence, le présent a été fait et clos à Valence, les an, mois et jour que dessus, sous le seing du révérendissime évêque et le contre-seing du secrétaire de l'évêché.
» Signé : f Becherel , évêque ; Bisson , secrétaire. »
La Providence avait réservé à la ville de Valence un honneur insigne, celui d'abriter les derniers moments du pape martyr, d'assister à sa douloureuse agonie, Thonneur enfin de recevoir son cœur et ses entrailles.
Sa Sainteté Pie IX voulut perpétuer ces souvenirs et honorer, par de pieuses fondations, la mémoire de son immortel prédécesseur.
Il érigea en basilique la cathédrale de Valence, avec indulgence perpétuelle et plénière, et accorda aux chanoines du chapitre la croix pectorale.
Ces actes de notre vénéré pontife sont rappelés par rinscription suivante, placée dans le chœur de la cathédrale , au premier pilier du côté de Tévangile :