‹ Pie VII et Napoléon IerChapitre 1 sur 16 · FROM THE LIBRARY OF ^ COMTE ALFRED BOULAY DE LA MEURTHÊ APRIL · texte numérisé non relu

FROM THE LIBRARY OF ^ COMTE ALFRED BOULAY DE LA MEURTHÊ APRIL

Avec le volume que nous publions s'ouvre Thistoire de la Papauté au dix-neuvième siècle ; nous entrons dans le récit des événements contemporains. Jamais la lutte de TÉglise et des Papes contre le mal n'a été plus vive que de notre temps, et n'a revêtu un plus éclatant caractère de grandeur et de sainteté. L'attaque est universelle : elle vient des puissants, qui emploient tour à tour la force, la ruse, la violence et Thypo-

crisie la plus raffinée ; elle vient de la presse, cette nouvelle puissance des temps modernes, qui forme Topinion, et qui la pervertit bien plus souvent qu^elle ne Téclaire; elle vient de toutes les passions, de toutes les convoitises conjurées. Toutes les erreurs, toutes les haines se réunissent contre la sainte Église de Dieu et contre la Papauté qui en est la tête, et la Papauté désarmée , abandonnée de tous, livrée à elle-même, résiste avec une constance invincible. Dieu lui a donné pour cela deux mots qui forment autour d'elle un inexpugnable rempart : contre le mal et Tinjustice, elle proclame hautement les droits de la justice et elle dit, Non licet, cela n*est pas permis; contre les exigences qui veulent l'entraîner à des concessions incompatibles avec son existence, avec ses imprescriptibles droits, elle oppose cette parole : Non possumus, nous ne pouvons, et, malgré la force de ses en-

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nemis, qui ne reculent devant aucune injustice, qui ne connaissent, aucun obstacle, elle est toujours là debout pour proclamer la vérité, pour rappeler aux hommes leurs devoirs et les droits de Dieu. Jamais plus beau spectacle n'a été fourni par Thistoire; jamais on n'en a vu un plus consolant , car il montre toute la puissance du droit désarmé, même en face de l'iniquité puissante et pourvue de tous les moyens qui donnent ordinairement la victoire.

La lutte , au reste , a revêtu un caractère particulier dans ce siècle, quoiqu'elle ne soit au fond que la continuation des luttes précédentes : c'est toujours à l'indépendance de l'Église qu'on en veut ; cette, indépendance, qui effrayait les Césars de Rome, qui gênait ceux du moyen âge, et contre laquelle les rois des temps modernes se sont élevés avec tant d'aveuglement, cette indépendance n'irrite pas moins la Révolu-

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tion que les princes. La Révolution prétend mettre Thomme à la place de Dieu, la raison humaine à la place de la raison divine ; elle veut exterminer TÉglise. Mais elle sait bien que la force de l'Église est dans son unité; pour la détruire, il faut frapper à la tête ; il faut faire disparaître, avant tout, la Royauté unique qui s'appuie encore exclusivement sur le droit divin, sur la loi de Dieu, il faut enlever au représentant de cette Royauté l'indépendance temporelle qui sauvegarde son indépendance spirituelle. C'est pourquoi Ton veut dépouiller le Pape de ses États et le réduire à n'être plus, dans l'ordre politique et civil, qu'un simple citoyen. Oii ne veut plus de la royauté du Christ, il faut que son vicaire cesse d'être roi. Et c'est pourquoi encore la Papauté est plus particulièrement en butte de nos jours à tous les coups. Le Pape et TÉglise, c'est tout un, a dit saint François de Sales; il

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faut donc renverser le Pape pour détruire FÉglise.

C'est ainsi que le grand combat du mal contre le bien, de Terreur contre fe vérité, se particularise de plus en plus : les deux camps sont parfaitement dessinés ; il y a un signe visible, palpable, qui permet aux combattants de se reconnaître aussitôt; il n'y a plus de confusion possible, et le Pape est devenu, comme le Dieu qu'il représente sur la terre, le signe de contradiction posé pour la ruine et pour la résurrection d^un grand nombre. L^histoire continuera de nous montrer que c'est du côté des Papes que se trouvent la justice et la vertu.

On sait pourquoi nous avons entrepris

cette histoire de la Papauté. Calomniée en

elle-même et dans la Royauté temporelle que

les siècles, qui sont les instruments de Dieu,

lui ont constituée , nous l'avons montrée

telle qu'elle est, nous avons vengé les Pon-

10 PBÉFAGB.

tifes contre les calomnies dont on a essayé de souiller leur mémoire, nous avons veneé leur royauté des accusations d illégitimité qu'on lançait contre elle. Les questions les plus embrouillées par le sophisme, par Tignorance, par la haine et par la mauvaise foi, deviennent claires aussitôt qu'on veut bien les considérer sans passion, à la lumière des faits et d'une raison dégagée .

de préjugés. L'histoire des Papes et de leur royauté n'est pas telle que les ennemis de l'Église ont essayé de la faire, et nous croyons avoir démontré que les catholiques n'ont pas à rougir de cette histoire. Les faits prouvent que la Papauté est une in^ titution divine, divinement protégée; les faits prouvent que la souveraineté temporelle des Papes est une institution légitime et bienfaisante. Les origines de cette souveraineté remontent au temps des apôtres et aux catacombes. De Constantin à Char-

FBÉFAGE* il

lemagne^ elle grandit et se fortifie par les bienfaits qu'elle répand autour d'elle, par la reconnaissance qu'elle inspire. Les Papes du moyen âge lui donnent un éclat dont aucune royauté ne brilla jamais, malgré ' les obstacles qu'ils eurent à renverser et des luttes que rappellent, sous d'autres apparences, les luttes contemporaines. Les Papes des temps modernes ne possédèrent pas les vertus royales à un moindre degré; les noms de Jules II, de Léon X, de saint Pie V, de Sixte-Quint, d'Innocent XI, de Pie VI, le démontrent surabondamment; les règnes de Pie VII, de Léon XII, de Grégoire XVI et de Pie IX achèveront cette démonstration. ,

Nous partagerons ce volume en cinq parties, dont trois seront consacrées au pontificat de Pie VII, et les deux dernières à ses premiers successeurs et à Grégoire XVI.

Les événements se pressent et s'accumulent

en si grand nombre, qu'il est impossible de les développer dans de justes proportions ; en nous attachant plus spécialement aux actes des Pontifes, nous nous efforcerons de tracer un tableau qui ne soit pas trop incomplet.

BT

NAPOLÉON r.

années du poniilIe»i de Pie TII*

(14 mars 1800 — 1805.)

Lorsque Pie VI mourut, la situation de la Papauté paraissait désespérée. Les ennemis de rÉglise disaient tout haut que c^en était fait de cette institution surannée, et que le règne de la raison humaine était définitivement arrivé. Dieu se préparait à déjouer ces calculs, à tromper ces criminelles espérances et à sauver le monde. Le

capitaine déjà célèbre qui avait ramené la victoire sous les drapeaux de la république française, était parti pour son expédition •d^Égypte, poussé, disent les historiens, par cet invincible attrait qu'ont les grands hommes pour la terre d'Orient ; guidé , disent les politiques, par cet instinct du •génie qui prévoit Tavenir et qui lui faisait voir en Orient la solution des grandes questions occidentales ; le chrétien^ accoutumé à voir la Providence se servir des combinaisons des politiques et des victoires des grands capitaines pour sa grande œuvre du salut des hommes et la conservation de «on Église, ajoute qu'elle grandissait le héros pour le rendre plus capable des choses merveilleuses qu'elle voulait accomplir par lui dans la suite, et, dans le présent, pour humilier les armes de la France^ pour amener ce triomphe de la coalition qui rendit possible l'élection du successeur de Pie VL

Cette coalition de l'Europe contre la

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France ne paraissait cependant pas d'abord devoir favoriser les victoires de TÉglise. Les quelques princes cat];^oliques qui enfaisaient partie étaient bien éloignés de comprendre d'où pouvait venir le salut; ils n'étaient pas encore désabusés des tristes doctrines qui avaient amené la ruine de l'ancienne Europe ; et les principales puissances coalisées, à l'exception de l'Autriche, étaient des ennemies déclarées du catholicisme, comme la Russie schismatique et l'Angleteri-e protestante.

Ce furent pourtant les victoires de ces ennemis de TÉglise qui amenèrent l'un des plus beaux triomphes de l'Église. La republique française vaincue ne put empêcher la réunion du conclave à Venise sous la protection de l'Autriche, et l'Angleterre et la Russie, comme tous ceux que menaçait la Révolution, favorisèrent une réunion qui était une protestation de plus contre cette Révolution et un échec de plus pour elle.

Le conclave se réunit le 1" décembre 1799; il s'y trouvait trente-cinq cardinsgix, sous la présidence du cardinal Alboni et la vice-présidence du cardinal d'York, le dernier descendant de ces infortunés Stuarts qui allaient ainsi assister, avant de disparaître de la scène du monde, à la restauration d'une puissance destinée à survivre à toutes les autres.

Les voix se partagèrent d'abord entre le cardinal Bellisomi, évoque de Césène, et le cardinal Mattei, archevêque de Ferrare; le premier réunit vingt-deux voix, mais il en fallait vingt-quatre pour atteindre la majorité requise des deux tiers. Alors on songea au pieux et savant cardinal Gerdil, mais le cardinal Herran lui donna Texclusion au nom de l'Autriche. On revint au cardinal Bellisomi, qui allait avoir les vingt-quatre voix nécessaires et l'accession des autres, lorsque le même cardinal fit observer qu'avant de publier la nomination du nouveau Pontife, il convenait d'en

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donner connaissance à Tempereur d'Aile^ magne, dans les États duquel se tenait le conclave. Pendant qu^on attendait la réponse de Vienne, les dispositions du Sacré- CoUége se modifièrent, et les chances tournèrent en faveur du cardinal Mattei. On citait de lui une belle réponse au général Bonaparte : « Savez-vous bien , monsieur le cardinal^ lui avait dit le général, que je pourrais vous faire fusiller? — Vous en ^tes le maître, répondit le cardinal ; je ne vous demande qu'un quart d'heure pour me préparer. — Il n'est pas question de quart d'heure, reprit Bonaparte; comme vous êtes vif! Dans votre cour, Éminence, vous avez mauvaise opinion de mes dispositions : détrompez-vous; que l'on traite avec moi, je suis le meilleur ami de Rome. »

La réponse de Mattei était digne des plus beaux temps de l'Église ; mais on citait un autre trail. A Tolentino, on avait vu le cardinal se mettre à genoux pour apaiser le plénipotentiaire de France, ce qui fit

dire au cardinal Braschi, neveu de Pie VI :.

« Mattei saurait mourir, il ne saurait pas régner. »

Le conclave était donc très -incertain, mais il y avait un point sur lequel tous étaient d^accord : c'est qu'il fallait un Pape également ferme et modéré, et surtout indépendant. Le prélat Consalvi, secrétaire du conclave, mit en avant le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, auquel personne n'avait songé jusque-là. Ce fut un trait de lumière, et 'dix-neuf cardinaux se rangèrent aussitôt du côté de ce choix. Le plus difficile à persuader fut le cardinal luimême; il fallut quinze jours de prières et d'instances pour l'amener à consentir à sa candidature. Le cardinal français Maury, qui disposait de six voix, compléta une majorité de vingt-cinq, à laquelle accédèrent tous les autres. Le 14 mars 1800, le scrutin donna trente-quatre voix au cardinal Ghiaramonti ; il n'y manquait que la sienne pour que l'unanimité fût complète : le non-

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veau Pape prit le nom de Pie \II, qu^il devait rendre si glorieux.

Bamabé-Louis Ghiaramonti était né à Césène, le 14 août 1742, du comte Scipion Chiaramonti et de la comtesse Jeanne Ghini qui, depuis sa mort, a été déclarée vénérable. Il fît ses premières études à Parme.

En 1758, il entra dans Tordre des Bénédictins. Distingué par Pie VI, dont il était parent^ il se vit cependant en butte à des calomnies auxquelles il n^opposait que la douceur et la patience. On alla jusqu^à demander son exil de Rome : a Dans peu, répondit Pie VI, Chiaramonti quittera Rome en effet, mais ce ne sera pas pour Texil. b Pie VI le nomma évèque de Tivoli, puis évêque d'Imola, enfin cardinal, le f4 février 1785. Ses ennemis reconnurent alors leurs torts et rétractèrent leurs calomnies; quant à Chiaramonti , il ne s'occupa plus que des devoirs de sa charge. Il se fit aimer et bénir de tous, ses diocésains. En 1798, quand la ville d'ïmola, enlevée à son sou-

verain légitime, eût été comprise dans la république cisalpine , il fît tous ses efforts pour calmer Teffervescence des esprits et pour prévenir des collisions sanglantes.

C'est dans ces circonstances qu'il publia une célèbre homélie , datée du jour de Noël ; on y lit entre autres choses :

c( Frères très-chéris , vous ne comprenez pas la vraie idée de liberté ! Ce nom, qui a son sens droit dans la philosophie et dans le catholicisme , ne dénote pas un dévergondage ou une licence effrénée qui permet de faire tout ce qu'on veut, soit le bien, soit la mal, soit Thonnête, soit le honteux.

Gardons-nous d'une si étrange interprétation qui renverse tout l'ordre divin, et dénature l'humanité, la raison et tous les glorieux avantages que nous a distribués le Créateur. La liberté chère à Dieu et aux hommes est une faculté qui fut donnée à l'homme, un pouvoir de faire ou de ne faire pas, mais toujours soumis à la loi divine et humaine. Il n'exerce pas raisonnablement

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sa faculté de liberté, celui qiû, rebelle et impétueux, s'oppose à la loi; il n'exerce pas sa faculté, celui qui contredit la volonté de Dieu et la souveraineté temporelle ; car, comme dit saint Paul , qui résiste au pouvoir résiste à Tordre de Dieu... La forme du gouvernement démocratique adoptée parmi nous, ô très-chers frères, n'est pas en opposition avec les maximes exposées ci-dessus et ne répugne pas à l'Évangile; elle exige, au contraire, toutes les vertus sublimes qui ne s'apprennent qu'à l'école de Jésus-Christ, et qui, si elles sont religieusement pratiquées par vous, formeront votre félicité, la gloire et l'esprit de votre république... Que la vertu seule, qui perfectionne l'homme et qui le dirige vers le but suprême, le meilleur de tous, que cette vertu seule, vivifiée par les lumières naturelles et fortifiée par les enseignements de l'Évangile, soit le solide fondement de notre démocratie ! »

On a reproché cette homélie à l'évéque

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d'Imola. Qiïand on la lit attentivement, on reconnaît qu^aucun principe n'y est corn* promis. Le conclave la connaissait, et les cardinaux qui le composaient avaient pesé avec le plus grand soin le pour et le contre au sujet de «chaque candidat; l'homélie de Chiaramonti ne fut Tobjet d'aucun blâme, on peut même croire qu'elle fut l'un des motifs qui contribuèrent à déterminer le choix des électeurs.

L'Autriche se montra blessée d'un choix pour lequel on ne l'avait pas consultée; elle refusa de laisser couronner Pie VU dans l'église Saint-Marc; le couronnement eut lieu dans l'église Saint-Serge, le 21 mars.

Déjà le Pape était dans une espèce de captivité ; on parlait de le retenir à Venise, et même de l'engager à fixer son séjour à Vienne. Mais la Providence voulait le ramener à Rome. Voici que Bonaparte, de retour d'Egypte et maître du pouvoir en France , fait franchir à ses troupes le mont Saint-Bernard, et, le 14 juin 1800, la vie-

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toire de Marengo annonce à l'Europe que la fortune des batailles va encore une fois changer.

A rapproche de Bonaparte, l'Autriche avait renoncé à ses projets sur le Pape.

Le 6 juin, Pie VI s'embarqua sur une frégate autrichienne , et prit terre à Pesaro.

Le 21 juin , il fit son entrée dans Ancône au bruit d'une salve d'artillerie. Les vaisseaux russes qui stationnaient dans le port donnèrent le salut impérial, d'après l'ordre du czar Paul I". Six cents Anconitains, qui se relayèrent tour à tour, dételèrent les chevaux de la voiture pontificale, et y ayant attaché des cordes garnies de rubans de diverses couleurs, ils la traînèrent jusqu'au palais épiscopal. Il y avait huit mois que les Français avaient été obligés de rendre Rome aux Napolitains, coalisés avec l'Angleterre, l'Autriche -et la Russie. Les ennemis de la république française ne pouvaient refuser Rome à son souverain légitime; Pie VU y fit son entrée le 3 juillet, par la

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porte du Peuple , au milieu des transports de joie de la population romaine : la capitale du monde chrétien avait retrouvé son Pontife et son Roi.

Dès le 19 juin, cinq jours après la bataille de Marengo, Bonaparte avait montré les plus heureuses dispositions pour rétablir la paix religieuse en France. Il dit au cardinal Martiniana, évêque de Verceil, que son intention était de bien vivre avec le Pape et de traiter avec lui du rétablissement de la religion catholique.

Le môme jour, le cardinal Martiniana reçut la commission de faire connaître ces dispositions au Saint-Père. Pie VI en fut informé le 26 juin; le 10 juillet-, il envoya de Rome sa réponse : a Vous pouvez dire au premier consul que nous nous prêterons avec bonheur à une négociation dont le but est si respectable, si convenable à notre ministère apostolique, si conforme aux vœux de notre cœur, » Le prélat Consalvi fut immédiatement créé cardinal et chargé

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de suivre à Rome les négociations^ tandis que Bonaparte accréditait auprès du gouvernement pontifical M. Cacault, diplomate bienveillant^ prudent et modéré. En quittant le premier consul, Cacault lui demanda comment il fallait traiter le Pape :

c( Traite»-le, répondit le général victorieux, comme s'il avait deux cent mille hommes. »

Cacault avait pour secrétaire de légation le chevalier Artaud, historien futur du Pape Pie VIL

Cependant, malgré la bonne volonté qui animait les deux parties, les négociations traînaient en longueur. Pie VII, pour en hâter la solution, envoya à Paris le cardinal Consalvi, qu'on appelait la sirène de Romey à cause de ses manières insinuantes et de son esprit conciliant. Consalvi réussit auprès du premier consul, à qui Ton avait inspiré des préventions défavorables, et le concordat qui réconciliait TÉglise de France avec le Saint-Siège, ou plutôt qui créait de nouveau cette Église persécutée et détruite

fut enfin signé le 16 juillet 1801. En voici le texte :

« Sa Sainteté le Souverain-Pontife Pie VII et le premier Consul de la république française ont nommé pour leurs plénipotentiaires respectifs :

a Sa Sainteté, Son Éminence Mgr Hercule Consalvi, cardinal de la sainte Eglise romaine, diacre de Sainte-Agathe ad Laba^^ rum, son secrétaire d'État, Joseph Spina, archevêque de Gorinthe, prélat domestique de Sa Sainteté et assistant au trône pontifical, et le P. Caselli, théologien consultant de Sa Sainteté, pareillement munis de pleins pouvoirs en bonne et due forme ;

a Le premier Consul, les citoyens Joseph Bonaparte, conseiller d*État, Cretet, conseiller d'État, Dernier, docteur en théologie, curé de Saint-Laud d'Angers, munis de pleins pouvoirs ;

« Lesquels , après l'échange des pleins pouvoirs respectifs, sont convenus de ce qui suit :

a Convention entre Sa Sainteté Pie Vil et le Gouvernement français.

« Le gouvernement de la république reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de4a grande majorité des citoyens français.

a Sa Sainteté reconnaît également que cette même religion a retiré, et attend encore en ce moment, le plus grand bieiT et le plus grand éclat de rétablissement da culte catholique en France et de la profession particulière qu'en font les consuls de la république.

c( En conséquence , d'après cette reconnaissance mutuelle, tant pour le bien de la religion que pour le maintien de la tranquillité intérieure, ils sont convenus de 'ce qui suit : -

« Article 1". La religion catholique , apostolique et romaine sera librement exercée en France. Son culte sera public, en se conformant aux règlements de police que le

gouvernement jugera nécessaires pour la tranquillité publique.

a Art. 2. Il sera fait par le Saint-Siège, de concert avec le gouvernement, une nouvelle circonscription des diocèses français.

« Art. 3. Sa Sainteté déclarera aux titulaires des évêchés français qu^elle attend d'eux, avec une ferme confiance, pour le bien de la paix et de Tunité toute espèce de sacrifices, même la résignation de leurs sièges.

c( D'après cette exhortation, s'ils se refusaient à ce sacrifice commandé par le bien de l'Église (refus néanmoins auquel Sa Sainteté ne s'attend pas), il sera pourvu, par de nouveaux titulaires, au gouvernement des évêchés de la circonscription nouvelle de la manière suivante :

. « Art. 4. Le premier Consul de la république nommera, dans les trois mois qui suivront la publication de la bulle de Sa Sainteté, aux archevêchés et évêchés de la

circonscription nouvelle. Sa Sainteté conférera institution canonique suivant les formes établies par rapport à la France avant le changement de gouvernement.

« Art. 5. Les nominations aux évêchés qui vaqueront dans la suite seront également faites par le premier Consul, et Tinstitution canonique sera donnée par le Saint- Siège, en conformité de Farticle précédent.

a Art. 6. Les évêques, avant d^entrer en fonction, prêteront directement, entre les mains du premier Consul, le serment de fidélité qui était en usage avant le changement de gouvernement, exprimé dans les termes suivants :

a Je jure et promets à Dieu, sur les saints a Évangiles, de garder obéissance et fidé- « lité au gouvernement établi par la cons- (i titution de la république française. Je « promets aussi de n'avoir aucune intellia gence, de n'avoir aucun conseil, de n'en- « tretenir aucune ligue, soit au dedans^

30 PIE vu.

<( soit au dehors, qui soit contraire à la a tranquillité publique, et si dans moa a diocèse ou ailleurs j'apprends qu'il se c( trame quelque chose au préjudice de TÉa tat, je le ferai savoir au gouverne- « ment. »

a Art. 7. Les ecclésiastiques de second ordre prêteront le même serment entre le& mains des autorités civiles désignées par le gouvernement.

a Art. 8. La formule de prière suivante sera récitée à la fin de TOffice divin dans toutes les églises catholiques de France :

« Domine^ salTam fac rempublicain, « Dûmine^ salvos fac consules.

« Art. 9. Les évêques feront une nouvelle circonscription des paroisses de leurs diocèses, qui n'aura d'effet qu'après le consentement du gouvernement.

a Art. 10. Les évêques nommeront aux cures. Leur choix ne pourra tomber que sur des personnes agréées par le gouvernement.

« Art. Il* Les évêques pourront avoir un chapitre dans leur cathédrale et un séminaire pour leur diocèse, sans que le gouvernement s'oblige à les doter.

« Art. 12. Toutes les églises métropolitaines, cathédrales, paroissiales et autres, non aliénées, nécessaires au culte, seront mises à la disposition des évéques.

a Art. 13. Sa Sainteté, pour le bien de la paix et rheureux rétablissement de la religion catholique, déclare que ni elle, ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les acquéreurs de biens ecclésiastiques aliénés, et qu'en conséquence la propriété de ces mêmes biens, les droits et les revenus y attachés, demeureront incommutables entre leurs mains et celles de leurs ayants cause.

a Art. 14. Le gouvernement assurera un traitement convenable aux évéques et aux curés dont les diocèses et les cures seront compris dans la circonscription nouvelle.

« Art. 15. Le gouvernement prendra également des mesures pour que les catholiques français puissent, s'ils le veulent, faire en faveur des églises des fondations.

« Art. 16. Sa Sainteté reconnaît dans le premier Consul de la république française les mêmes droits et prérogatives dont jouissait près d'elle Tancien gouvernement.

« Art. 17. Il est convenu entre les parties contractantes que, dans le cas où quelqu'un des successeurs du premier Consul actuel ne serait pas catholique, les droits et prérogatives mentionnés dans l'article cidessus et la nomination des évêques seront réglés, par rapport à lui, par une nouvelle convention.

c( Les ratifications seront échangées à Paris dans l'espace de quarante jours.

a Fait à Paris le 26 messidor de l'an IX de la république française (16 juillet 1801).

« H. cardinal Consalvi ; J. Bonaparte;

PHEMIÈRSa ANNÉES. 33

J., archevêque de Corinthe; frère Charles Caselli; Crétet; Bemier. »

Jamais le successeur de saint Pierre n^avait fait acte plus solennel de la pleine autorité quMl a reçue pour le gouvernement de TÉglise universelle. c< Celui-là même, dit Rohrbacher, à qui les évêques de France et des bords du Rhin, pour plaire à la puissance temporelle , contestaient plus ou moins la plénitude de sa puissance spirituelle et divine, c'est lui que la puissance temporelle pressera de tout délier dans leurs diocèses et de tout lier dans des diocèses nouveaux, tout, y compris les diocèses mêmes. En sorte qu'à tout jamais il sera vrai et notoire que la nouvelle Église de France n'existe que par Pierre. Et maintenant, princes de la terre et princes de TÉglise, comprenez les sévères leçons de l'Éternel et de son Christ. » En effet, le concordat de 1801 mettait par le fait à néant toutes les doctrines gallicanes; la doctrine romaine, la seule vraie, triomphait d'une

34 PIE vn.

manière éclante. La plupart des anciens évéques se soumirent et donnèrent leur démission; ceux qui résistèrent formèrent ce qu^on appela la petite Église, qui ne tarda pas à disparaître;. Pie VII, en vertu de la plénitude de la puissance apostolique, rejeta les rebelles et institua les évéques des sièges nouveaux. Fille aînée de TÉglise, la France revenait à TÉglise sous la parole de Pierre; comment s'étonner, après ce grand acte, qu^elle soit devenue plus que jamais fidèle à la chaire de saint Pierre, et qu'elle ait entièrement rejeté le venin gallican qui avait failli la tuer pour tous jours?

Le 15 août 1801, fête de T Assomption de la sainte Vierge, patronne de la France, le concordat fut ratifié à Rome, et le Pape publia la bulle Ecclesia Christi. A Paris, la publication du concordat marcha moins vite. Ce ne fut que le 5 avril 1802 que le Corps législatif Tadopta comme loi de TEtat. Enfin, le jour de Pâques, 18 avril 1802,

un Te Deum solennel, chanté à Notre- Dame de Paris, en présence du premier consul, consacra officiellement le grand événement qui réjouissait toute la France.

Malheureusement le gouvernement français ajoutât au concordat des articles dits organiques, qui tendaient à mettre le clergé sous sa dépendance absolue, et qui dérogeaient évidemment à plusieurs des dispositions du traité. G^était un reste de jansénisme et de gallicanisme. Le Saint-Siège protesta vivement ; il y avait là des germes de conflit et des dangers qu'il fallait éviter. Le gouvernement ne voulut pas céder, et Pie VII put prévoir des difficultés que les terribles leçons des années précédentes auraient dû faire éviter. Mais, pour le moment, il se borna à protester, et les peuples, heureux; d'avoir vu les temples se rouvrir, la source des sacrements recommencer à couler, les prêtres libres d'exercer leur sain* ministère, les évéques replacés sur leurs sièges, les .peuples n'aperçurent que le

grand acte de la réconciliation de la France avec rÉglise. Pour le reste, d'ailleurs, il fallait s'en remettre au temps et à la Providence, qui, après tant de merveilles, ne laisserait pas son œuvre inachevée. En effet, malgré les articles organiques, TÉglise de France reprit une nouvelle vie ; depuis, plusieurs de ces articles ont été virtuellement abrogés par le non-usage , et , chaque fois qu'on veut appliquer les autres, ce n'est pas seulement le clergé, c'est Topinion publique qui proteste. A force de voir qu'on ne les applique que pour entraver la liberté religieuse, on en reconnaît le danger; le gouvernement de Napoléon III en a déjà abrogé formellement quelques-uns, comme celui qui concerne la réunion des conciles provinciaux; les progrès de la conscience publique feront le reste.

Bonaparte croyait à la divinité de l'Église; on n'en saurait douter, quand on a lu les magnifiques témoignages quMl rendit en plus d'une occasion à Jésus-Christ et

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à son œuvre ; mais on peut penser aussi que sa foi n^était pas toujours assez éclairée, et qu^elie s'obscurcit souvent dans les enivrements de la prospérité. Le concordat pouvait être un grand acte de foi ; les articles organiques qui y furent ajoutés montrèrent que c'était, avant tout, dans Tesprit du premier consul , un grand acte politique. Quand on vit Bonaparte en demander la récompense, en invitant Pie VII à venir le sacrer empereur, tout doute à cet égard dut disparaître; il ne fut plus guère possible d^en conserver, lorsque, la récompense obtenue, Bonaparte, devenu Napoléon I", commença à manifester des vues contraires à l'indépendance du Saint-Siège.

En attendant, on aimait à se faire d'heureuses illusions , et Pie VII lui-même , reconnaissant du grand service rendu à la religion , se montrait disposé à accorder au • nouvel empereur toutes les faveurs compatibles avec la dignité du Saint-Siège et les droits de la justice. Napoléon avait fait

restituer à TÉglise les principautés de Bénévent et de Ponte-Gorvo; il fit don au Pape de deux bricks de guerre pour protêt ger le commerce des États pontificaux; malgré la tache funèbre répandue sur sa gloire par la fin du duc d^Enghien, on pouvait encore espérer de voir naître en lui un imitateur de Charlemagne, dont il se plaisait à rappeler le souvenir. Le 14 septembre 1804 , Tempereur Napoléon écrivit à Pie VII la lettre suivante :

a Très-Saint-Père, Theureux effet qu^éprouvent la moraje et le caractère de mon peuple par le rétablissement de la religion chrétienne, me porte à prier Votre Sainteté de me donner une nouvelle preuve de l'intérêt qu'elle prend à ma destinée et à celle de cette grande nation, dans une des circonstances les plus importantes qu'offrent les annales du monde. Je la prie de veiiir donner, au plus éminent degré, le caractère de la religion à la cérémonie du sacre et du couronnement du premier empereur

français. Cette cérémonie acquerra un nouveau lustre lorsqu'elle sera faite par Votre Sainteté elle-même. Elle attirera sur nous et sur nos peuples la bénédiction de Dieu, dont les décrets règlent à sa volonté le sort des empires et des familles. Votre Sainteté connaît les sentiments affectueux que je lui porte depuis longtemps, et, par là, elle peut juger du plaisir que m'offrira cette circonstance de lui en donner de nouvelles preuves. »

La majorité des cardinaux se prononça d'abord contre le voyage de Pie Vil à Paris. Mais le gouvernement français vint à bout de cette difficulté en acceptant les conditions que le Pape mettait à son voyage.

Alors les cardinaux ne firent plus d'objections, et le grand voyage de Pie VII fut résolu.

Après avoir pourvu à tous les besoins du gouvernement de ses États, le Pape quitta Rome le 2 novembre, au milieu des témoignages les plus touchants du respect

et de Tamour du peuple, qui bordait la route jusqu'à une lieue de la ville.

Les populations françaises ne l'accueillirent ni avec moins de respect et de vénération , ni avec moins d'amour. Il en fut vivement touché , et il rendit un témoignage solennel de sa satisfaction dans le consistoire du 26 juin 1805 , à son retour : « Les peuples des Gaules , dit-il , ont vénéré en nous le Pasteur suprême de TÉglise catholique; il n'y a pas de paroles pour exprimer combien les Français ont montré de zèle et d'amour pour la religion. Que dirons-nous de l'illustre clergé de France, qui a manifesté tant de tendresse pour notre personne et qui a si bien mérité de nous ? 11 n'y a pas non plus de paroles qui puissent faire connaître l'empressement, la vigilance, l'assiduité, le zèle avec lesquels les évoques surtout paissent leurs troupeaux, honorent et font honorer la religion. »

Écoutons encore le bon Pape racontant

lui-même, avec une grâce pleine d^abandon et de simplicité , un des épisodes de son voyage : « A Ghâlon-sur-Saône, dit-il un jour au chevalier Artaud, nous allions sortir d^une maison que nous avions habitée pendant plusieurs jours. Nous partions pour Lyon ; il nous fut impossible de traverser la foule. Plus de deux mille femmes, enfants , vieillards , garçons , nous séparaient de la voiture, qu'on n'avait pas pu faire avancer. Deux dragons (le Pape appelait ainsi les gendarmes français) , chargés de nous escorter, nous conduisirent à pied jusqu'à notre voiture , en nous faisant marcher entre leurs chevaux bien serrés.

Ces dragons semblaient se féliciter de leur manœuvre, et fiers d'avoir plus d'invention que le peuple. Arrivé à la voiture , à moitié étouffé, nous allions nous y élancer avec le plus d'adresse et de dextérité possible, car c'était une bataille où il fallait employer la malice, lorsqu'une jeune fille qui , à elle seule , eut plus d'esprit que

nous et les dragons , se glissa sous les jambes des chevaux , saisit notre pied pour le baiser, et ne voulait pas le rendre, parce qu'elle devait le passer à sa mère qui arrivait par le même chemin. Prêt à perdre réquilibre , nous appuyâmes nos deux mains sur un des dragons, celui dont la figure n'était pas la plus riante, en le priant de nous soutenir. Nous lui disions : Signor dragon, ayez pitié de nous! Voilà que le bon soldat (fiez-vous donc à la mine!) s'empare à son tour de nos mains pour les baiser à plusieurs reprises. Ainsi, entre la jeune fille et votre soldat, nous fûmes comme suspendu pendant plus d'un demi-quart de minute, nous redemandant nous-même et attendri jusqu'aux larmes. Ah ! que nous avons été content de votre peuple ! »

Pie VII arriva le 25 novembre à Fontainebleau. Napoléon vint à sa rencontre ; ils s'embrassèrent affectueusement et montèrent dans la même voiture. Le ministre de

la police ayant demandé au Pape comment

il avait trouvé la France : t< Béni soit le ciel! répondit Pie VII; nous Tavons traversée au milieu d'un peuple à genoux.

Que nous étions loin de la croire dans un tel état ! »

Pie VII arriva le 28 à Paris. Le 30, il reçut les députations du Sénat, du Corps législatif et du Tribunat : la France officielle venait ainsi faire une solennelle réparation des outrages prodigués à la Papauté du temps de Pie VI. On» remarqua, dans le discours de M. de Fontanes, qui parlait au nom du Corps législatif cette phrase : a Tout a changé autour de la Papauté ; seule elle n'a pas changé. »

Nous citerons plus au long le discours du président du Tribunat, parce qu'il résumait avec une entière vérité tout ce que Pie VIÏ avait déjà fait pour le bien de ses États, depuis qu'il s'était assis sur la chaire de saint Pierre. C'est un des plus beaux témoignages rendus à la royauté pontificale.

a Le Tribunat, dit le président de ce

44 FIE YII.

corps, Fabre (de TAude), se rappelle avec les sentiments de la plus vive reconnaissance les services que vous avez rendus à la France, avant même d'être élevé sur le trône pontifical. Il n'oubliera jamais que , dans votre dernier épiscopat dlmola, vous fîtes apaiser, par une conduite sage, éclairée et paternelle, les insurrections organisées contre Tarmée française, et prévenir celles qui la menaçaient. Mais ce n'est pas sous ce seul rapport que Votre Sainteté a acquis des droits à la vénération et à l'amour des Français. Ils étaient agités par des troubles religieux; le concordat les a éteints. Nous nous félicitons d'avoir concouru de tous nos moyens à seconder à cet égard votre sollicitude paternelle et celle du chef suprême de cet empire.

c< Si nous examinons la conduite de Votre Sainteté dans le gouvernement intérieur de ses États, que de nouveaux sujets d'éloge et d'admiration ! Votre Sainteté a réduit les dépenses de tous les palais apos-

toliques. Sa table, son entretien, ses dépenses personnelles ont été réglées comme ceux du plus simple particulier. Elle a pensé avec raison que sa véritable grandeur consiste moins dans le faste et la pompe de sa cour, que dans l'éclat de ses vertus, et dans son administration économique et sage.

« L'agriculture, le commerce et les beaux-arts reprennent dans TÉtat romain leur ancienne splendeur. Les contributions qu'on y prélevait étaient arbitraires, multipliées, mal réparties. Votre Sainteté les a remplacées par un système uniforme et modéré de contributions foncière et personnelle, toujours suffisant dans un pays auquel sa situation n'impose pas la nécessité d'un grand État militaire, et où une sévère économie règne dans les dépenses.

« Les privilèges et les exceptions ont été abolis; depuis le prince jusqu'au dernier sujet, chacun paye en proportion de son revenu.

« Le cadastre des provinces ecclésiasti-

46 PIE vn.

ques, commencé en 1775, et celui de VAgro romano, commencé par Pie VI, votre auguste prédécesseur, sont terminés , et ils ont reçu la perfection dont ils étaient susceptibles.

« Un bureau des hypothèques a été organisé, et la bourse des capitalistes est ouverte aux propriétaires malaisés.

« Des primes ont été accordées à ceux qui forment des établissements d'agriculture et des plantations. La Campagne de Rome, depuis longtemps inculte et stérile, sera bientôt couverte de bois, comme dans le temps de la splendeur /omaine. Une loi oblige les grands propriétaires à mettre leurs terres en culture, ou à abandonner^ pour une modique redevance, celles qu'ils ne peuvent pas faire travailler. Enfin, le dessèchement des marais Pontins, en rendant à l'agriculture de vastes terrains , contribuera à la salubrité de Tair et à Taccroissement de la population" de cette partie de rÉtat romain.

PREMIÈBES ANNÉES. 47

« Le commerce a besoin, pour prospérer, d'être dégagé de toutes les entraves de la fiscalité et de ce système destructeur de gènes et de prohibitions ; il veut être libre comme Tair : Votre Sainteté a proclamé hautement la liberté du commerce. Les monnaies de faux et de bas aloi, source de discrédit et d'immoralité, ont été remplacées par une monnaie réelle. Des manufactures de laine, des filatures de coton ont été établies à Rome et à Civita-Vecchia pour les indigents des hospices caméraux. En poussant jusqu'à l'excès sa charité envers les pauvres, en ne recevant rien pour elle ni pour sa famille. Votre Sainteté veille cependant avec un soin particulier à ce que ses libéralités aient un emploi toujours utile.

a La ville de Rome, malgré ses pertes»

continuera à être la patrie des beaux-^urts.

Votre Sainteté a ordonné des fouilles à Os«tie et sur le 1^ Trajan. Tous les cheSsd'oeuvre dispersés et rachetables sont ra*

chetés par elle. L'arc de Septime-Sévère est décombré et la voie Capitoline retrouvée. Tels sont les bienfaits qui ont distingué le règne paternel de Votre Sainteté. »

Cependant une grave difficulté restait à résoudre pour la cérémonie du sacre. Napoléon voulait que- rimpératrice Joséphine fût couronnée avec lui. Or, le mariage qui les unissait, contracté en 1796 /n'était qu'un mariage civil; les deux conjoints n'avaient pas reçu la bénédiction nuptiale.

Le Pape exigea que le mariage religieux précédât le sacre. Napoléon, qui craignait le scandale, s'y refusait. Pie VII déclara que, disposé à toutes les concessions dans l'ordre civil, il ne pouvait transiger en ce qui concernait les doctrines de l'Église.

Seulement, il se prêta à concilier toutes les susceptibilités. Le mariage fut célébré à onze heures du soir, dans les appartements de l'empereur ; ce fut le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, qui donna la bénédiction nuptiale en présence de Portalis et de

Duroc, et rien ne transpira au dehors.

Quand le cardinal Fesch arriva près du Pape : « Mon cher fils , demanda Pie VII, le mariage est-il célébré? —Oui, très-saint Père. — Eh bien ! nous ne nous opposons plus au couronnement de Tauguste impératrice. »

La cérémonie du sacre et du couronnement eut lieu le 2 décembre 1804, à Notre-Dame de Paris : « Promettez-vous {profiteris-ne) de maintenir la paix dans TEglise de Dieu? demanda le Pape selon les formules du rituel. — Profiteor (je le promets), » répondit Napoléon d'une voix ferme. Heureux s'il eût tenu cette promesse faite si solennellement ! Puis Napoléon et Joséphine se mirent à genoux et reçurent les onctions sacrées. Au moment du couronnement, Napoléon monta à Tautel , prit la couronne et la plaça lui-même sur sa tête, comme si elle devait y être plus solidement placée par sa- main que par celle du représentant de Dieu. Il prit en-

suite celle de Timpératrice, revint auprès d'elle et la couronna. On admira beaucoup dans le temps la brusquerie avec laquelle Tempereur avait évité d'être couronné par le Pape ; on peut se demander si, en ne voulant tenir sa couronne q«e de lui-même, et non de Dieu, il entendait les vrais intérêts de sa puissance. Le Moniteur de Tempire , qui avait promis les détails de la cérémonie du sacre , ne les donna jamais ; une notice publiée plus tard à Tlmprimerie impériale, traduisit le proflteor de Napoléon par ces mots : « Je maintiendrai la paix dans TÉglise de Dieu de la manière que je jugerai la plus convenable. » C'est ainsi que le nouveau Gharlemagne ajoutait toujours des restrictions à ses plus belles jôrc* testations religieuses.

Cependant Pie VII s'occupait constamment des intérêts de la religion,, qui étaient le principal but de son voyage. Il n'obtint pas de l'empereur tout ce qu'il demanda, tout ce qu'il était en droit d'attendre après

PREMIÈRES ANNÉES. Si

les promesses qu'on lui avait faites, mais quelques-unes de ses demandes réussirent :

les prêtres de saint Vincent de Paul, connus sous le nom de Lazaristes, furent rétablis, ainsi que les Sœurs de Chanté, le séminaire des Missions étrangères, et celui du Saint-Esprit; sur d^autres points, comme par exemple sur celui de la restitution des Légations, le Pape obtint de nouvelles promesses, qui ne se réalisèrent point.

A Rome, on s'inquiétait de la prolongation du séjour de Pie VII en France. Le bruit courait que Napoléon voulait retenir le Pape à Paris. Le conquérant, qui rêvait une monarchie un'iverselle, n'aurait pas été fâché , en effet , d'avoir le Pape sous sa main. Il avait confidentiellement fait sonder Pie VII, à qui il offrit de faire bâtir dans Paris un palais trois fois aussi grand que le Vatican. Mais la Papauté ne s'est jamais laissé séduire par des perspectives d'agrandissement. Pie VII répondit à ceux qui étaient chargés de le sonder à cet égard :

52 PIB VII.

« On a répandu le bruit qu'on pourrait nous « retenir en France. Tout est prévu :

« avant de partir de Rome, nous avons si- « gné une abdication régulière , valable, « pour le cas où nouç perdrions notre lift berté. L'acte est hors de la portée du « pouvoir des Français ; le cardinal Pigna- « telli en est dépositaire à Palerme, et « quand on aura signifié les projets qu'on « médite, il ne vous restera plus entre les « mains qu'un misérable moine, qui s'ap- « pellera Barnabe Chiaramonti. » ^ Le soir même de cette réponse sublime, l'empereur signait les ordres de départ. La victoire morale remportée par Pie VII surpassait en gloire celle de Marengo.

Pie VII rentra dans Rome le 16 mai 1805.

Après la bénédiction donnée dans la basilique de Saint-Pierre, il se mit à genoux.

Une sorte d'extase s'empara de lui. L'idée de se retrouver dans sa capitale, après cent quatre-vingt-six jours d'absence^ le souve-

nir des dangers qu'il avait courus, le préoccupaient tellement qu'il restait comme immobile au pied de Tautel. Cette extase se prolongeait; Téglise, où Ton était entré vers la fin du jour et que Ton n'avait pas pensé à éclairer pour une cérémonie de nuit, commençait à s'assombrir. Plus de trente mille personnes, indécises au milieu de ce silence et de l'approche de l'obscurité, se demandaient la cause de cet événement. Le cardinal Gonsalvi se leva, s'approcha du Pape, lui toucha doucement le bras et lui demanda s'il éprouvait quelque faiblesse.

Le Pape serra la main du cardinal, le remercia et lui expliqua que cette prolongation de sa prière était un effet de joie et de bonheur. On ramena le Pape dans sa chaise à porteurs. Il était très-fatigué, etl'onexgigea de lui qu'il se retirât en n'accordant aucune audience. Le soir, il v eut illuinination générale dans les palais de Rome, et le Sénateur donna une réception magnifique au Capitole où se réuni-

54 FDs vn

rent toute la nobl^se romaine et le corps diplomg^tique *.

EjuUe eontre rvapoléon.

Un nouvel orage allait éclater sur TÉglise. Napoléon, qui aspirait à Tempire universel, s'étonna de trouver dans un faible vieillard une résistance que ses canons ne pouvaient briser; il voulut détruire une royauté qu'il ne pouvait asservir, et démentit ainsi, dans la seconde partie de son règne, Tœuvre de restauration qu'il avait jusque-là si heureusement accomplie.

C'est encore un problème de savoir si l'usurpation des domaines du Saint-Siège

1 Artaud, t. II, chap. xxi.

LUTTE CONTBE NAPOLÉON. 55

fut arrêtée de bonne heure dans Tesprit de Napoléon, et quelle en fut la véritable cause. Le cardinal Pacca, dans ses Mémoires^ parle de deux causes probables; il pense que la seconde est plus sérieuse ; on peut croire que les deux agirent ensenible.

(( Que Napoléon Bonaparte, dit-il, ait laissé voir ce projet sacrilège presque aussitôt quHl a été assis sur le trône de France, les faits que nous allons exposer ne permettent pas d^en douter. Mais qu'est-ce qui le portait à cette spoliation si injuste? Selon les uns, son ambition insatiable, le désir de reculer de plus en plus les bornes de son empire, d'asseoir son second trône sur la ville des Césars, pour s'enivrer du titre fastueux d'empereur romain; selon d'autres, une suggestion de quelque secte ou faction ennemie de la Papauté, une condition que lui avait imposée cette secte pour prix de son concours à son élévation au trône de France. J'adopterais volontiers cette dernière opinion, qui me parait plus vraisemblable.

56 riE VII

Et, en effet, comment supposer que, de la hauteur de ses projets gigantesques, celui qui créaitles rois et dispensait les royaumes, ait pu descendre de lui-même à la détermination de détrôner un prince ami, pacifique, sans défense, dont le petit territoire en Italie ne devait point accroître sa puissance et sa gloire, mais au contraire lui faire perdre cette renommée, cette faveur des catholiques, que lui avait si justement acquise le rétablissement du culte xatholique en France ? »

Cette longue lutte entre un vieillard désarmé et le plus redoutable conquérant du monde mériterait d'être racontée dans tous ses détails ; elle renferme des leçons dignes d'être méditées par les hommes d'État et par les princes aussi bien que par les particuliers. L'espace nous manque, et nous devons nous borner à en marquer les principaux traits.

Quelques nuages précédèrent la tempête.

Napoléon demanda au Pape, en 1805, de déclarer nul le mariage que son frère Jérôme avait contracté aux États-Unis , en Amérique, avec une protestante, Mlle Patterson. Pie VII examina cette demande avec une grande maturité, mais, ne trouvant aucun motif sérieux de nullité, il maintint les lois de TÉglise avec autant de fermeté dans le fond que de douceur dans la forme. Napoléon passa outre, fit casser le mariage par les tribunaux civils et j5l épouser à son frère une princesse de 'Wurtemberg. C'est de cette nouvelle union que naquit Tenfant connu maintenant sous le nom de prince Napoléon (Jérôme).

L'année suivante, le refus de Pie VII d'entrer dans le système du blocus continental contre l'Angleterre amena de nouveaux éclats. Napoléon avait pris le titre de roi d'Italie, il venait de gagner la bataille d'Austerlitz, il dictait la loi à l'Europe, et, sans aucune provocation de la part du gouvernement pontifical, qui avait hau-

tement proclamé sa neutralité, il avait fait occuper Ancône, dès Fannée précédente, par une garnison française. Pie VII avait protesté, comme c'était son devoir de souverain. Napoléon répondit insolemment, le 7 janvier 1806, trente-six jours après la bataille d'Austerlitz : « Votre Sainteté avait intérêt à voir la forteresse d'Ancdne plutôt dans nos mains que dans celles des Anglais et ^es Turcs. Je me suis considéré comme le protecteur du Saint-Siège, et, à ce titre, j'ai occupé Ancône pour la mettre à Tabri d'être souillée par les Grecs et les Musulmans. » L'empereur disait encore :

c( Je protégerai entièrement le Saint-Siège^ malgré les fausses démarches, l'ingratitude et les mauvaises dispositions des hommes, qui se sont démasquées pendant ces trois mois. Ils me croyaient perdu ; Dieu a fait éclater, par le succès dont il a favorisé mes armes, la protection qu'il accorde à ma cause. »

Il devenait évident que Napoléon ne cher-

chait plus que des prétextes, et qu'il considérerait désormais comme autant d'actes d'ingratitude tous les refus que la conscience du Pontife rendrait nécessaires. Une lettre du 13 février 1806 dévoila plus clai-# rement encore la politique de l'empereur, qui y disait : a Toute l'Italie sera soumise à ma loi. Je ne toucherai en rien à Vindé-^ pendance du Saint-Siège: Je lui ferai même paver les dépenses que lui occasionnent les mouvements de mon armée. Mais nos conditions doivent être que Votre Sainteté aura pour moi dans le temporel les mêmes égards que je lui porte pour le spirituel, et qu'elle cessera des ménagements inutiles envers des hérétiques, ennemis de l'Église, et envers des personnes qui ne peuvent lui faire aucun bien. Votre Sainteté est sou-veraine de Rome^ mais fen suis l'empereur, et ses relations avec moi doivent être celles de ses prédécesseurs avec Gharlemagne.

Tous mes ennemis doivent être les siens...

Comme chef de notre religion, j'aurai tou-

jours pour Votre Sainteté la déférence filiale que je lui ai montrée dans toutes les circonstances ; mais je suis comptable envers Dieu qui a bien voulu se servir de mon bras pour rétablir la religion. »

Pie VII répondit, après en avoir délibéré avec -les cardinaux : « Votre Majesté établit en principe qu^elle est Tempereur de Rome. Nous lui disons avec la franchise apostolique que le Souverain-Pontife, le plus ancien des princes régnants, ne reconnaît et n'a jamais reconnu dans ses États une puissance supérieure à la sienne.

Aucun empereur n'a de droit sur Rome; vous êtes immensément grand, mais vous avez été élu, sacré, couronné, reconnu empereur des Français, et non de Rome. Il n'existe pas d'empereur de Rome; il ne peut en exister, si on ne dépouille le Souverain- Pontif du domaine absolu et de l'empire qu'il exerce seul dans la ville... Gharlemagne a trouvé Rome dans les mains des Papes et n'a prétendu aucun droit de do-

maine ni de supériorité sur les Pontifes cbnsidérés comme souverains temporels. Il a reçu la simple qualité d'avocat et de défenseur de l'Église romaine, avec la couronne impériale, et dix siècles écoulés depuis ont rendu toute investigation inutile.

La possession pacifique de mille ans est le titre le plus lumineux qui puisse exister entre souverains. »

C'est ainsi que le Pape défendait les droits de sa royauté, en même temps qu'il se montrait le Père commun des chrétiens.

« Sa Majesté, dit le cardinal Gasoni, secrétaire d'État, à l'envoyé du gouvernement français, Sa Majesté ne peut pas ignorer qu'un grand nombre de catholiques vivent tranquilles et libres dans l'exercice de leur culte, soit en Angleterre, soit dans les colonies; mais si aujourd'hui le Pape vient à offenser, par une opposition persévérante, une grande puissance qui accorde sa protection à tant de catholiques et leur permet de communiquer librement avec Rome,

62 HE VIÏ

comment l'Église et la religion pourrontelles conserver nn bien dont les résultats sont incalculables? »

La querelle s'envenima ; le Pape avait beau répondre avec la plus grande douceur et par les meilleures raisons, son terrible adversaire ne faisait que s^irriter davantage. Napoléon dit un jour au cardinal Caprara : « Si le Pape persiste dans son refus, je prendrai aussitôt possession de ses États, j'établirai un sénat à Rome, et quand une fois Rome et l'État pontifical seront dans mes mains, ils n'en sortiront plus jamais.»

Le puissant empereur se troppait. « Quoi qu'il puisse arriver, répondit Pie VII, nous remettons notre cause aux mains de ce Dieu qui est au-dessus de nous, au-dessus de tous les rois les plus grands, les plus puissants, et nous comptons sur son secours divin, qui ne nous faillira pas au temps fixé par sa sagesse. Ce que Sa Majesté a dit que, quand une fois Rome et la principauté de l'Église seront entre ses mains, elles n'en sortiront

plus, Sa Majesté peut bien le croire et se le persuader facilement ; mais nous répondrons franchement que, si Sa Majesté se flatte avec raison d'avoir la force en main, nous savons, nous, qu'au-dessus de tous les monarques règne un vengeur de la justice et de rinnocence, devant lequel doit fléchir la toute-puissance humaine. » Et le saint - Pontife disait un peu plus loin : « Certainement nous ne serons pas le premier à donner à rÉglise et au monde un exemple qu'aucun de nos prédécesseurs n'a donné durant dix-huit siècles, celui de nous associer à un état de guerre progressif, indéfini, permanent, contre une nation quelconque avec laquelle nous avons des relations ; nous ne pouvons accéder au système fédéra tif de l'empire français; nos domaines, transmis à nous, indépendants de toute fédération, doivent demeurer tels par la nature de notre ministère apostolique; et si l'on attaquait cette indépendance, si l'on exécutait les menaces qu'on nous adresse

64 PIB VII

'sans aucun égard pour notre dignité et pour Tamitié qui nous lie à Sa Majesté, alors nous y verrions le signal d'une persécution ouverte, et nous en appellerions au jugement de Dieu^. »

Le 22 juillet 1807, Tempereur, après quelques concessions faites par Pie VII, écrivait au prince Eugène, vice*roi d'Italie, une lettre plus outrageante encore que les autres pour le Saint-Siège : a Mon fils, disait-il, j'ai vu dans la lettre que Sa Sainteté vous a adressée, et que certainement elk n'a pas écrite^ j'ai vu qu'elle me menace. Croirait-elle donc que les droits du trône sont moins sacrés aux yeux de Dieu que ceux de la tiare? Il y avait des rois avant qu'il y eût des Papes. Ils veulent, disent-ils, publier tout le mal que j'ai fait à

* Mémoires du cardinal Tajcca , t. I, p. 31 et suivantes.

• Ce n'est pas d'hier, on le voit, qu'on distingue le Pape de ses ministres quand on veut attaquer son pouvoir, et qu'on prétend qu'il n'est pas libre.

la religion : les insensés! ils ne savent pas qu'il n^y a pas un coin du monde en Allemagne, en Italie, en Pologne, où je n^aie fait encore plus de bien à la religion que le Pape n'y a fait de mal, non par de mauvaises intentions, mais par les conseils irascibles de quelques hommes bornés qui rentourent. Il y a erreur de mille ans de date... Que veut faire Pie VII en me dénonçant à la chrétienté? Mettre mon trône en interdit, m^excommunier? Pense-t-il alors que les armes tomberont des mains de mes soldats? Pense-t-il mettre le poignard aux mains de mes peuples pour m'égorger?...

Le Pape actuel s^est donné la peine de venir à mon couronnement à Pari&; j'ai reconnu à cette démarche un saint prélat.

Mais il voulait que je lui cédasse les Légations ; je n'ai pu ni voulu le faire. Le Pape actuel est trop puissant ; les prêtres ne sont point faits pour gouverner. Pourquoi le Pape ne veut-il pas rendre à César ce qui est à César? Est-il sur la terre plus que

66 ras Tii

Jésus-Christ? Peut-être le temps n^est pas loin, si Ton veut continuer à trpubler mes États, où je ne reconnaîtrai le Pape que comme évêque de Rome, comme égal et au même rang que les autres évoques de mes États. Je ne craindrai pas de réunir les églises gallicane, italienne, allemande, polonaise pour faire mes affaires sans Pape.

Dans le fait, ce qui peut sauver dans uti pays peut sauver dans un autre. Les droits de la tiare ne sont au fond que des devoirs : s'humilier et prier. Je tiens ma couronne de Dieu et de mes peuples ; je n'en suis responsable qu'à Dieu et âmes peuples. Je serai toujours Gharlemagne pour la cour de Rome, jamais Louis le Débonnaire. Jésus- Christ n'a pas institué un pèlerinage à Rome, comme Mahomet à la Mecque. Tels sont mes sentiments, mon fils; j'ai jugé, important de vous les faire connaître. Je n'autorise plus qu'une seule lettre de vous- ^ Sa Sainteté pour lui faire connaître que je ne puis consentir à ce que les évêques

italiens aillent chercher leur institution à Rome. %

A la fin de Tannée 1807, le général Lemarcois, au nom de Napoléon I", occupa les provinces d'Urbin, d^Ancône, de Macerata et de Camerino , pendant qu'on négociait encore avec le Pape. C'est ainsi que Tempereur accomplissait sa promesse de respecter Tindépendance du Saint-Siège, de lui restituer les Légations, enlevées par la république française, et d'augmenter la splendeur du trône pontifical.

Bientôt le Pape apprit qu'une armée française, commandée par le général Miollis, allait entrer dans Rome. C'était le 2 fé* vrier 1808. Le soir même de l'entrée des- Français , la notification et protestation suivante des cardinaux, au nom de Pie VII, se trouva affichée aux portes de toutes les^ églises de Rome.

« La Sainteté de notre seigneur le pape Pie VII n'ayant pu adhérer à toutes les demandes qui lui ont été faites de la part du

gouvernement français, parce que la voix de sa conscience .et ses devoirs sac^i^s le lui défendaient, a cru devoir subir les désastreuses conséquences dont on Tavait menacé par suite de son refus, et même Toccupation militaire de la capitale où il siège. Résigné , dans Thumilité de son cœur, devant les impénétrables jugements du ciel, il remet sa cause aux mains de Dieu ; mais, ne voulant pas d'ailleurs manquer à l'essentielle obligation de garantir les droits de sa souveraineté, il nous a ordonné de protester comme il proteste formellement, en son nom, en celui de ses successeurs, contre toute usurpation de ses domaines, sa volonté étant que les droits du Saint-Siège soient et demeurent tout à fait intacts.

« Vicaire sur la terre de ce Dieu de paix qui nous a enseigné par son exemple la douceur et la patience, il ne doute point que ses sujets bien-aimés, qui lui ont toujours donné tant de preuves d'obéissance et

lUTTE CONTRE NAPOLÉON. 69

d'attachement , ne mettent tous leurs soins à conserver la tranquillité privée et publique. Sa Sainteté les y exhorte et le leur ordonne expressément ;/ elle espère que, loin de faire aucun tort, aucune oJBTense à qui que ce soit , ils respecteront même les individus d'une nation dont elle a reçu tant de témoignages de respect et d'affection dans son voyage en France ou son séjour à Paris. ))

L'armée de Miollis entra à Rome le 2 février, vers huit heures du matin. Le Pape se retira au palais de Monte-Cavallo et protesta. Les instructions du général portaient qu'il devait opérer le changement de gouvernement lentement et sans secousse; on laissa d'abord une ombre d'autorité au Pape; mais on éloigna de lui ses conseillers naturels , en donnant l'ordre de partir à un grand nombre de cardinaux. Un décret impérial du 2 avril déclara les quatre provinces occupées depuis quelques mois à perpétuité et irrévocablement réunies au

70 PIB vu

royaume d* Italie* L'un des considérants du décret était que a la donation de Charlepiagne, notre illustre prédécesseur , des pays formant TÉtat pontifical , fut faite au profit de la chrétienté, et non pas pour Tavantage des ennemis de notre sainte religion (les Anglais). » On continuait, du reste , à annoncer qu'on n'en voulait pas aux droits spirituels du Pape : que le Pape serait toujours Tévêque de Rome, comme ses prédécesseurs l'avaient été pendant les huit premiers siècles et sous Gharlemagne; que l'empereur était peiné de voir U oeuvre du génie et de la civilisation détruite par la déraison y l'obstination et l'aveuglement. Le 16 juin, on arrêta le cardinal Gabrielli," pro -secrétaire d'État. Le cardinal Pacca succéda au cardinal; mais, dès le 6 septembre, on voulut l'obliger également à s'éloigner de Rome, parce qu'il montrait trop de fermeté; l'énergie de Pie VII lui conserva son ministre.

Le Souverain-Pontife et ses ministres

faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour ne fournir aucun prétexte à la ruine définitive du gouvernement pontifical ; mais la spoliation était résolue. Un décret du 17- mai 1809, daté de Vienne, couronna l'usurpation sacrilège; il était ainsi conçu :

a Considérant que lorsque Charlemagne, empereur des Français et notre auguste prédécesseur, fit don aux évêques de Rome de diverses contrées , il les leur céda à titre de fiefs pour le repos de ses sujets, et sans que Rome ait cessé pour cela de faire partie de s«n empire ;

« Considérant que, depuis ce temps , l'union des deux pouvoirs spirituel et tenr* porel a été, comme elle est encore aujourd'hui, la source de continuelles discordes; (JIM les Souverains-Pontifes ne se sont que trop souvent servis de Tinfluence de Tun pour soutenir les prétentions de l'autre, et que , par cette raison , les afl'aires spirituelles, qui de leur nature sont immua-

blés, se trouvent confondues avec les affaires temporelles qui changent suivant les circonstances et la politique des temps ;

a Considérant enfin que tout ce que nous avons proposé pour concilier la sûreté de nos armées, la tranquillité et le bien-être de nos peuples , la dignité et Tintégrité de notre empire avec les prétentions temporelles des Souverains-Pontifes, a été proposé en vain ;

c( Les États du Pape sont réunis à Tempire français.

a La ville de Rome, premier siège du christianisme, et si célèbre par les souvenirs qu'elle rappelle et les monuments qu'elle conserve , est déclarée ville iApériale libre.

c( Les monuments de la grandeur romaine seront conservés et maintenus aux dépens de notre trésor.

(( La dette publique est déclarée dette de Tempire.

a Les revenus annuels du Pape seront

portés jusqu'à deux millions de francs, exempts de toute charge et redevance.

a Une consulte' extraordinaire prendra, le 1" juin prochain, possession en notre nom des États du Pape, et fera en sorte que le gouvernement constitutionnel y soit en vigueur le 1" janvier 1810. »

Il ne restait plus à Pie VII qu'à faire usage des armes spirituelles. Dès Tan-^ née 1806, sur le bruit des menaces faites par Napoléon, on avait rédigé une bulle d'excommunication. Le 10 juin 1809, l'attentat fut consommé. Au bruit de l'artillerie du château Saint-Ange, le pavillon pontifical fut descendu , et l'on éleva à sa place le drapeau français. En même temps, on publiait à son de trompe dans tous les quartiers de la ville un décret impérial qui ordonnait la réunion à l'empire de tout ce qui restait des États romains. Pie VII ordonna de son côté de publier la bulle.

Quelques serviteurs fidèles obéirent avec autant de courage que d'adresse , et le len-

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demain matin, à la grande stupéfaetion Aei autorités françaises, la bulle se trouva affichée dans tous les lieux ordinaires et aux portes de toutes lea églises de Rome. Yoid le texte de cette bulle , qui commen<^ par les mots Quum memoranda if la die :

c Lorsque , au jour mémorable da 2 février, les troupes françaises, après avoir déjà envahi les plus riches provinces de l'État pontifical, fondirent à Timproviste et d'une manière hostile sur la ville de Rome, nous ne pûmes nous persuader qu'un tel attentat dût être uniquement attribué aux motifs politiques et militaires qu'affectaient de répandre les envahisseurs, en prétextant soit rintention de se retrancher ici pour | repousser leurs ennemis du domaine de la i Sainte Église romaine , soit celle de tirer j vengeance de notre fermeté et de notre | constance à refuser notre adhésion à" cer- j taines propositions faites par le gouvernement français. Nous vîmes bien qu'ib avaient d'autres desseins, que ce n'était

point là le but réel auquel ils visaient. Nous vîmes bien que le génie de Timpiété, qui s'était réveillé comme de son assoupissement^ se préparait à poursuivre avec fureur les projets astucieu:? et pervers qu'avaient nourris dans les ténèbres ces hommes qui , séduits et cherchant à séduire par les faux raisonnements d'une vaine philosophie , étor- Missent des sectes de perdition (GpL, ii, 8), en haine de notre sainte religion, dont ils ont juré la ruine» Nous vîmes bien que dans notre humble personne on attaquait, on assiégeait, on voulait prendre de force le siège du Premier des Apôtres, dont la chute, si elle était possible, entraînerait nécessairement celle de TÉglise catholique, que son divin Fondateur a établie sur lui comme sur un roc inexpugnable.

« Nous crûmes dans le temps, nous espérions que, instruit par Texpérience de tous les mau3^ dans lesquels s'était plongée la plus puissante des nations pour avoir lâché la bride à l'impiété et au schisme, le gou-

vcmement français, recueillant les suffrages unanimes de la très-grande majorité des citoyens , était bien et sincèrement persuadé qu'enfin il importait à sa sûreté et au bonheur pubjic de rétablir de bonne foi le libre exercice de la religion catholique, et de s'en déclarer le protecteur spécial. Encouragé par cette idée, par cet espoir, dès que nous avons entrevu la moindre apparence de pouvoir réparer les pertes de l'Église de France, l'univers est témoin de Tempressement avec lequel nous qui , sans aucun mérite de notre part, exerçons sur la terre le ministère du Dieu de paix (II Cor., XIII, 11), nous nous sommes prêté à des négociations pacifiques et combien il en a coûté à nous et à notre Église pour les amener au résultat qu'il était permis d'attendre.

«Mais, ô Dieu tout-puissant! combien nos espérances ont été trompées! Quels ont été les fruits de tant d'indulgence, de tant de libéralité de notre part? Dès la promul-

gation de ce concordat, nous avons été forcé de nous écrier avec le Prophète : Voilà que dans la p^iix je trouve mon affliction la plus amère (Isaïe, xxxviii, 17). Et, certes, nous n'avons point dissimulé cette affliction amère, lorsque dans Tallocution prononcée en consistoire, le 24 mai 1802, nous déclarâmes à rÉglise et à nos frères les cardinaux, qu^en proclamant le concordat on y avait ajouté plusieurs articles dont nous n'avions pas la moindre connaissance, et contre lesquels nous avions sur-le-champ protesté. En effet, ces articles non-seulement ôtent au culte catholique, dans Texercice de ses principales fonctions, une liberté qui , dès le commencement des négociations, avait été déclarée et solennellement jurée comme la base et le fondement du concordat, mais encore quelquesuns attaquent de front la doctrine même de l'Évangile. Tel aussi a été à peu près le résultat du traité que nous avons conclu avec le gouvernement de la république ita-

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lienne, la plus insigne mauvaise foi en ayant interprété les articles d'une manière aussi arbitraire que perverse, quoique nous eussions mis tous nos soins à ne laisser aucun prétexte d'interprétation perverse et arbitraire dans nos conventions,

ce Ainsi furent méprisées et violées les clauses de Fun et de l'autre concordat, surtout' celles qui avaient été stipulées en faveur de l'Église ; ainsi la puissance spirituelle est soumise au caprice de la puissance séculière; et, bien loin que ces divers traités aient produit les heureux effets que nous espérions, nous avons eu au contraire à gémir sur les maux et les pertes toujours croissantes de l'Église de Jésus- Christ.

« Nous ne ferons point ici l'énumération de tous ces maux , qui sont assez notoires, et qui ont excité les larmes de tous les gens de bien; nous les avons d'ailleurs assez détaillés dans nos deux allocutions consistoriales, l'une du 16 mars, l'autre du il juil*

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let 1808^ et nous avons pourvu^ autant que nous le pouvions dans ces tristes conjonctupélB, à ce qu'elles parvinssent à la conitaifisance du public* Tout le inonde y con* u-aitra , toute la postérité y verra quelle a été notre c<mduite, notre façon de penser au- sujet des prétentions audacieuses du gouvernement français sur des choses qui appartiennent à TÉglise; on reconnaîtra combien il a fallu de longanimité et de pa*tience dé notre part pour garder aussi longtemps le silence : car, soutenu par Tamour de la paix, et par la ferme espérance qu'enfin nous verrions un remède et un terme à tant de maux, qous différions de jour en jour d'élever publiquement notre voix apostolique. Oui , la postérité saura quelles ont été nos peines et notre sollicitude ; combien par nos actions, par nos prières, nos supplications, nous avons fait de continuels eiarts pour guérir les plaies faites à TËgUse, et combien nous avons imploré le ciel poux qu'elle n'en reçût pas de nouvelles. Mal«

enfin nous avons épuisé toutes les sources que nous ont suggérées rhuniilité, la modération et la douceur; en vain, jusqu'à présent, nous avons essayé de défendre les droits et les intérêts de TÉglise auprès de celui qui avait formé avec les impies le complot de la détruire entièrement ; de celui qui n'avait fait un pacte d'amitié avec elle que pour la mieux trahir, qui n'avait feint de devenir son protecteur que pour l'opprimer plus sûrement. Longtemps, ei plus d'une fois, on nous donna les plus flatteuses espérances, afin de déterminer notre voyage en France ; ensuite on commença à éluder nos déclarations par des détours adroits, des subterfuges et des réponses astucieuses qui nous étaient faites, soit pour nous tromper, soit pour traîner les discussions en longueur; enfin, n'ayant plus' aucun égard à nos observations, à mesure que le temps approchait d'accomplir les projets tramés contre le Saint-Siège et l'Église de Jésus-Christ, on a pris le parti

de nous éprouver, de nous fatiguer par des demandes toujours nouvelles, et surtout toujours indiscrètes et captieuses ; demandes dont la nature prouvait assez que Ton voulait nous placer dans Talternative, ou de trahir honteusement notre ministère par une adhésion, ou de fournir par un refus un prétexte à une guerre ouverte contre nous : deux choses également funestes à rÉglise et à notre Siège apostolique.

a Comme nous n^avons pu consentira ce qu'on nous demandait^ parce que notre conscience s'y opposait, de là un motif pour envoyer des troupes dans cette ville sainte, traitée en ville ennemie ; pour s'emparer du château Saint-Ange, placer des corps de garde dans les rues et sur les places ; pour investir d'infanterie et de cavalerie le palais Quirinal que nous habitons, et braquer des canons contre notre appartement. Pour nous, rassuré par ce .Dieu*en qui nous pouvons tout, soutenu par la conviction de nos devoirs , nous ne

fèmes ixitimidé m troublé par cet appareil taeniiçant, et consen^nt^ ^omme il conTenait, ilotre âme calme et trancpiiîlte, nous célébrâmes les divins mystères avec les cérémonies usitées 'en la solennité de ce saint jour, sans que la crainte, la négligence <mi Toubli nous fissent rien omettre de ce que rimportance de nos fonctions exigeait en pareilles conjonctures.

(( Nous nous souvenions, avec saint Ambroise, que le saint homme Nabotk, possesseur d^une vigne, ayant reçu l'ordre de la céder au roi, qui voulait Tarracher pour y semer de vils légumes, répondit : Dieu me garde de livrer r héritage de mes pères (Reg. XXI, 1-3). De là, nous avons jugé combien moins il nous était permis de livrer un héritage aussi sacré , aussi antique, c'est-à-dire le domaine de notre Saint- Siège, possédé pendant ime longue suite de siècles, non sans une évidente protectkoi de la divine Providence, par les Souverains- Pontifes, mes prédécesseurs; nous avons

jugé que nous ne pouvions consentir^ par notre silence, à ce qu'on s'emparât de la capitale du monde catholique pour y ren« verser et anéantir la forme sacrée du gou- Temement que Jésus-Christ a laissé à son Église et qu'elle a réglé selon les canons dictés par son Saint-Esprit, et cela afin d'y substituer un code diamétralement opposé aux saerés canons et même aux préceptes de l'Évangile, afin d'y introduire, comme c'est l'usage, un nouvel ordre de choses qui tend évidemment à mêler et à confondre avec l'Église catholique toutes les sectes et tous les genres de superstition.

a Naboth donne son sang pour défendre sa vigne! Pouvions-nous donc, quoi qu'il pût nous arriver, ne pas défendre les droits et les possessions que nous nous sommes eugagé par le serment le plus solennel à maintenir de tout notre pouvoir? Pouvions-nous ne pas défendre la liberté du Siège apostolique, si intimement liée avec la liberté et les intérêts de l'Église uni ver-

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selle? Certes, les événements présents, sans qu'il soit besoin d'autres preuves, démontrent assez combien cette principauté temporelle était convenable et "même nécessaire au Chef suprême de l'Église, pour lui assurer l'exercice libre et paisible de cette autorité spirituelle dont Dieu Tinvestit par toute la terre. Aussi, quoique les richesses, l'honneur et la puissance da rang suprême n'aient jamais eu aucun charme particulier pour nous , qui fûmes toujours aussi éloigné de le* désirer par notre goût personnel, que par les devoirs de l'institut respectable dans lequel nous sommes entré dès la plus tendre jeunesse, et que nous avons toujours chéri; néanmoins, nous nous vîmes forcé, par les obligations de notre état, dès le jour même du 2 février 1808, malgré la position critique où nous nous trouvions, de faire publier par notre secrétaire d'État une protestation solennelle qui fit connaître la cause de nos tribulations, et notre inten-

tion ferme de maintenir, dans toute leur intégrité, les droits du Siège apostolique.

a Cependant les usurpateurs, ne gagnant rien par les menaces, résolurent d'employer une autre tactique contre nous; ils essayèrent, par un genre de persécutioji plus lent, plus pénible, et par conséquent plus cruel, d'afiPaiblir insensiblement notre courage qu'ils n'avaient pu ébranler par une terreur soudaine. Aussi, depuis le 2 février, époque de notre captivité dans ce palais, à peine s'est-il écoulé un seul jour qui n'ait été marqué par quelque nouvel outrage contre le Saint-Siège, ou par quelque chagrin à dévorer au fond du cœur. Tous les soldats qui nous servaient à maintenir l'ordre et la discipline de l'État , nous ont été enlevés pour être incorporés dans les troupes françaises; nos gardes du corps eux-mêmes, l'élite de la noblesse, ont été conduits à la citadelle; les uns y ont été détenus pendant plusieurs jours, les autres ont été licenciés et dis-

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perses; des corps de garde ont été placés aux portas de la ville et dans les endroits les plus importants ; les bureaux de la poste aux lettreg, toutes les imprimeries, et particulièrement celle de notre chambre apostolique et de la congrégation de la Propagande^ sont devenus ^bordoniiés à la force et au caprice militaire, et c'est ainsi qu'on nous a ôté la liberté;, soit de faire imprimer, soit de faire parvenir par lettres rexpression de notre volonté. On a bouleversé et entravé la marche des administrations et des tribunaux ; la fourberie, la ruse, tous les genres d'artifices ont été mis en œuvre pour engager nos sujets à grossir un corps de rebelles, soi-disant gardes civiques ; on a vu ce qu'il y avait d^ plus audacieux et de plus corrompu dans ce ramas d'hommes arborer la cocarde tricolore française ou italienne, et s'en parant comme d'un bouclier, se porter çà et là comme des furieux, tantôt par bandes , tantôt isolément^ et se livrer impunément

à toutes sortes d'atteQiats contre les ministres de rÉglise, contre le gom'vemezD^it, coirtre toTis ks gens de bien, suivant leurs passions ou Timpulsion qui leur avait èt^ donnée. Malgré nos réclamations, on se nciit à imprimer à Rome, àiaire circuler parmi le peuple, à répandre dans Tétranger des journaux ou feuilles périodiques -remplis de temps à autre d'invectives, de reproches et de calomnies, même contre la puissance et la dignité pontificale; plusieurs de nos déclarations de la piu« haute importance, signées ou de notre main ou de celle de notre ministre, et affichées par notre ordre dans les lieux accoutumés, ont été arrachées, lacérées et foulées aux pieds par une vile horde de satellites, au nailieu de Tindignation et des gémisse* ments de tous les gens de bien ; une jeunesse sans expérience , des citoyens de toutes les classes, séduits ou entraînés, ont été agrégés à des assemblées suspectes, sévèrement prohibées par les lais civiles et

ecclésiastiques, et même sous peine d'anathème, par nos prédécesseurs Clément XTI et Benoît XIV ; nos ministres et la plupart de nos officiers, soit à Rome, soit dans les provinces, hommes recommandables par leur intégrité et leur fidélité, ont été tourmentés, incarcérés, déportés dans des pays lointains ; on a fait avec violence perquisition des papiers et écrits de toute espèce dans les bureaux des magistrats du Saint- Siège, sans excepter le cabinet et le portefeuille de notre premier ministre ; trois fois nous avons remplacé notre premier ministre, trois fois il a été enlevé de notre palais ; enfin, la plus grande partie des cardinaux de la sainte Église romaine, qui restaient près de nous comme nos coopérateurs, ont été, à main armée, arrachés de notre sein pour être exilés.

c( Tous ces attentats et nombre d'autres , commis avec une audace effrénée par les usurpateurs contre toutes les lois divines et humaines, sont trop connus du public pour

qu'il soit besoin de nous arrêter à lés énumérer et à les détailler.

a Nous n'avons pas manqué , à chaque fois, de faire entendre nos plaintes avec force et courage, selon les obligations de notre ministère, pour ne pas paraître conniver à ces désordres ou les autoriser 'en quelque manière. Ainsi, déjà dépouillé de presque tous les attributs de notre dignité, privé du soutien de notre autorité, dé^ pourvu de tout secours pour remplir Tétendue de notre ministère et surtout pour partager notre sollicitude entre toutes les Églises; enfin fatigué, tourmenté, accablé par toutes sortes d'outrages, de terreurs et de chagrins, entravé chaque jour de plus en plus dans Texercice de notre double puissance temporelle et spirituelle, si nous en avons encore conservé jusqu'à ce moment quelque ombre, grâce au Dieu tout-puissant dont la Providence nous a donné tant de marques de protection, nous le devons à notre fermeté, à la prudence de nos ôffi-

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ciers qui sont ejocore en place, à la fidélité de nos sujets, et enfin à la piété àee fidèles.

« Mais si dans Rome et les proyinces limitrophes notre puissaxM^ temporelle avait encore conservé un vain fantôme d^autorite, elle avait totalement été anéantie dans les provinces florissantes d^Urbin, de la Marche et de TOmbrie; nous n^avons man^que, dans le temps, ni de protester soient nellement contre cette usurpation sacrilège de tant de pays appartenant à l'Église , ni de prémunir nos très-chers sujets contre les séductions d^un gouvernement injuste et illégitime, en donnant à nos vénérables frères les évéques de ces provinces toutes les instructions nécessaires.

« Combien ce même gouvernement a peu tardé, combien il s'est empressé de réaliser et de justifier par sa conduite tout œ que, dans nos instructions, nous avions pressenti que Ton devait attendre de sa religion i Le patrimoine de Jésus-^Ihrist

vahi et pillé, les monastères détruits, les vierges du Seigneur chassées de leurs doîtreSj les temples profanés, le frein ôté à la licence, la discipline ecclésiastique et les saints canons méprisés, des lois opposées non-seulement aux canons , mais encore aux maximes de TÉvangile et au dr©.it divin, publiées et mises en vigueur, le clergé avili et persécuté, le pouvoir des évêques stibordonné à la puissance séculière , leur conscience mise aux épreuves les plus violentes; eux-mêmes daassés de leurs sièges et déportés ; enfin mille autres attentats sacrilèges et inouïs dirigés dans ces personnes contre la liberté, Tindép^idance ^ la doctrine de rÉglise, et qui déjà^ avaient été commis dans tous les pays tombés au pouvoir de ce gouvernement ! Voilà, voilà les gages de son amitié; voilà les preuves éclatantes de ce zèle admirable pour la religion catholique, zèle qu^il ne cesse encore de promettre et de ^ôner partout.

« Pour nous, rassasié d'amexiumes de la

part de ceux de qui nous devions le moins en attendre, affligé autant qu^il est possible de Têtre, nous gémissons moins sur notre situation présente que sur le sort futur de nos persécuteurs. Car si le Seigneur s'est s'est mis un peu en colère contre nous, pour nous châtier et nous corriger, il se réconciliera de nouveau avec ses serviteurs; mais comment celui qui est l'auteur de tous les maux dont l'Eglise est accablée évitera't~il la main de Dieu? Oui, le Seigneur n'exceptera personne et il ne respectera la grandeur de qui que ce soit y parce qu'il a fait les grands et les petits; mais les plus grands sont menacés des plus grands supplices.

Plût à Dieu que nous pussions, aux dépens môme de notre vie, détourner la réprobabation éternelle, procurer le salut de nos persécuteurs, que nous avons toujours aimés et que nous ne cesserons pas d'aimer sincèrement ! Plût à Dieu qu'il nous fût permis de ne pas sortir de cet esprit de charité, de cet esprit de douceur que nous te-

nons également de la nature et de la volonté constante! Que ne pouvons -nous, comme nous Tavons fait jusqu'à ce moment, laisser en repos cette verge que le Roi des pasteurs, en nous confiant la garde des troupeaux de son domaine universel, nous a mise entre les mains dans la personne de saint Pierre, autant pour corriger et punir les brebis égarées et obstinées dans leur égarement que pour imprimer aux autres une leçon et une terreur salutaire !

« Mais le temps de la douceur est passé.

Personne, à moins de fermer les yeux à la lumière, ne peut ignorer le but de tant d'attentats, et quelles en seront les suites, si Ton n'emploie à temps tous les moyens possible de les prévenir. D'ailleurs, tout le monde voit bien qu'il ne nous reste plus aucun espoir que les auteurs de tant de maux puissent jamais être touchés de nos avis et de nos conseils, ou que nos prières et nos réclamations puissent les disposer

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