ACTE I, SCÈNE III
Mais vous excuserez le motif qui m'amène. J'arrive, et je venais pour embrasser mon fils.
EMMA, vivement.
Quoi! monsieur; vous seriez
CHARLES
Le meilleur des amis :
Et le plus tendre père.
EMM A , passant au milieu.
Eh bien ! je vous assure Qu'on vous reconnaîtrait d'abord à la figure ; Vous avez certain air d'esprit et de bonté Qui m'eût fait deviner bientôt la parenté.
CHAULES^ a part.
Charmante !
EDMOND, a part.
C'est mon fils qui me vaut sa louange.
EMMA
Mais je dois vous laisser.
CHARLES
Non, non.
EMMA
(A Charles. j Je VOUS dérange.
Vous avez avec moi je ne sais quel maintien ! Vous n'osez me parler! monsieur, ce n'est pas bien. Je vois trop le motif qui vous rend si timide , A vous le reprocher votre air froid me décide. Sans doute, vous croyez qu'en vivant à la cour J'oublîrai mes amis, et dès le premier jour ? Grâce au ciel ! je n'ai point ce mauvais caractère ;
i4 LA FILLE D'HONNEUR.
Je ne serai jamais inconstante, ni fi ère : La fierté, je le sais, est un vilain défaut.
EDMOND
C'est quelquefois celui de nos gens comme il faut.
EMMA, açec chagrin.
Non, ce n'est pas le mien ; et je sais par moi-même Tout ce qu'on fait souffrir par un orgueil extrême.
f légèrement. J
Mais, de grâce , messieurs, laissons cet entretien. De tous mes cliers parents je ne vous dirai rien. A l'aspect du bonheur aisément tout s'oublie.
EDMOND, finement.
Vous fûtes malheureuse en commençant la vie ?
EMMA
Jamais, par mon tuteur; mais. . . causons plus gaîment De moi, de vo^e fiis, d'un établissement.
CHARLES, riant.
Vous voulez me placer ^
EMMA
Oui, la princesse est bonne, Et je puis obliger par l'emploi qu'on me donne. J'appellerai sur lui les biens et les honneurs : C'est qu'il sera très-bien parmi nos grands seigneurs.
EDMOND
Pour mon Charles, d'abord, je vous en remercie,
EMMA
Mais je dois le servir, si je suis son amie. 11 ne vous a pas dit que je viens le malin Causer de lui, de moi, de tout le monde enfin. Votre fils a séduit jusques à la baronne;
.ACTE I, SCÈNE III. iC)
Elle oublie avec lui son auguste personne;
Elle parle bien moins de ses seize quartiers,
Et du mépris qu'elle a pour tous les roturiers ; "
Et madame Brigitte, une sœur de ma tante,
Que l'on dit un peu prude, et même un peu méchante,
Qui, d'un air patelin , lui montre des égards j
Ce sont de petits soins, de doucereux regards;
C'est pour le convertir et l'arracher au monde. , .
Ah ! sur notre crédit que votre espoir se fonde ;
Car je puis assurer , vous en serez témoin ,
Que, protégé par moi, le jeune homme ira loin.
EDMOND
Oh ! je n'en doute pas.
CHARLES
Combien elle est aimable !
EMMA, ai^ec un air mutin.
Des plus vastes projets, moi, je me sens capable. J'ai dans le caractère un peu de fermeté.
EDMOND
Oui , je vous crois terrible !
EMMA, riant.
Oh ! non , en vérité; Mais depuis quelque temps je suis très-résolue, Et j'ai peur d'être un jour une femme absolue. C'est la faute pourtant de monsieur le baron : On a commencé tard mon éducation ; Et le peu que je sais n'est dû qu'à la visite Que nous fit par hasard un homme de mérite ; Mais Charles le connaît?
i6 LA FILLE DHONNEUR.
CHARLES
Qui donc ?
EMMA
Ce chevalier Qu'on nomme Florelli.
CHARLES
Qui ! cet aventurier !
Ce Florentin connu , bouffon de la princesse ; Qui, pour la complaisance ayant pris la bassesse, Flatteur de son métier , charlatan effronté , Le valet des valets des gens de qualité j Qui vous presse les mains , puis vous embrasse encore , Et du titre d'ami par-tout vous déshonore.
EMMA
En effet , en entrant , il loua ma beauté ,
Ma grâce, ma noblesse, et ma naïveté.
Je ne l'écoutais pas sans éclater de rire ;
Il me semblait si fou quand je l'entendais dire ,
Tout en gesticulant, d'une voix et d'un ton
« Ah! qu'elle est bellissimeî Eh quoi! dans ce canton
« Enfouir ce trésor, cette aimable personne,
« Digne d'un sort brillant, bien plus, d'une couronne.
« C'est montrer aux humains trop de sévérité
« Q«e de . leur dérober cette divinité. «
EDMOND, a part.
Ah ! vil serpent des cours !
I CHARLES, À /7<2r^.
Je vois trop que mon père. . .
EDMOND, a Emma.
Ainsi sur votre sort, ce chevalier s^incère Doit avoir influé ?