‹ Pièces de théâtreChapitre 650 sur 1241 · LA DUCHESSE, LA PRINCESSE DE BLAMONT-CHAUVRY · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE, LA PRINCESSE DE BLAMONT-CHAUVRY

LA princesse. Maintenant que nous sommes seules , ma chère enfant , parlons un peu raison , si c'est possible. Tu m'as raconté le mauvais tour que t'a joué ce général de Buonaparte que vous avez tous la rage de regarder comme un homme distingué, et que moi j'aurais traité comme un paltoquet , il y a cinquante ans.

LA DUCHESSE. Ma tante!..

la princesse. Oui, ma nièce , un paltoquet!.. Te faire enlever , conduire chez lui!., et pourquoi? pour te dire des grossièretés!... Ca n'a pas de nom!... Mais voyons, où en es-tu avec ce petit monsieur?

la duchesse. Hélas ! ma tante , je lui ai écrit.

l\ princesse. Quelle sottise!..

la duchesse. Et il n'a pas répondu à mes lettres.

LA princesse. Quelle impertinence !..

la DuenESSE. Il a cessé d'aimer.

LA princesse. Est-ce que tu aurais commencé, toi?

la ducuesse.EIi bien! oui, je dois tout vous dire!., je l'aime plus que ma vie.

la princesse. Phrase de roman, ma chère! on n'aime ni toute sa vie ni plus que sa vie! mais on aime, et c'est déjà ibien assez!.. Ah ça ! que prétends-tu faire «île cet amour-là ?

LA duchesse. Lesais-je? puis-je comprendre ce qui se passe en moi? je ne suis plt.vs la même !

t,A princesse. Et c'est, ma foi, bien ■dommage!

LA DUCHESSE. Qui donc lui dira que cette femme, si coquette et si dédaigneuse, connaît CBÛn l'amour ? qui lui persuadera «qu'un sentiment vrai a changé son aine?..

la imiNCESSE. Voyez-vous ça !. . je l'avais prévu, etjc t'avaisdit deprendregarde.

LA duchesse. Ah ! il le saura !.. je veux qu'il le sache ! je viens d'écrire à M. Grandet.

la PRINCESSE. Grandet!., qu'est-ce que c'est que ça? son confesseur?

LA DUCHESSE. Non , son ami!... Cet homme qui me hait, qui me déteste.

la princesse. Ali ! oui, je me souviens ! celui qui a grisé tes gens? C'est un homme de tète que ce garçon-là !... et si ça avait eu un nom et de la naissance , ça aurait fait quelque chose de mon tems.

la duchesse. Il a été sans pitié pour moi!... c'est lui qui m'a perdue dans le cœur de son ami.

la princesse. Ta, ta, ta!... perdue!...

perdue!... vraiment je t'écoute et je ne te conçois pas ! qu'as-Ul donc fait de mes leçons , mon cher bijou ?...

la duchesse. Vos leçons!... Ah! c'est pour les avoir trop écoutées que jusqu'à ce jour je n'ai eu que de tristes et vains triomphes, et pas un instant de bonheur ! . . LA princesse. Tout cela n'a pas le sens commun ! expliquons-nous : tant qu'il ne s'est agi que te t 'amuser un peu de ce soldat décrassé dont on a faitun général, de le voir soupirera tes pieds, il n'y avait pas grand' chose à dire ; ça pouvait même être plaisant!... mais il prend cela au sérieux , et toi aussi?... il se permet envers la duchesse de Langeais une rouerie qu'on aurait tout au plus pardonné à ce mauvais sujet de duc de Fronsac ?.. c'est trop fort ! . . Si nous vivions encore sous notre bon roi Louis XV , il y aurait un moyen tout simple d'en finir : on enverrait le mauvais plaisant à la Bastille ou dans un hôpital de fous, comme fit cette charmante comtesse d'Egmont.

la duchesse. Ah! ma tante, pouvezvous bien rappeler une pareille action et regretter une semblable époque?

la PRINCESSE. Comment, si je la regrette?., vraiment oui, tous les jours.

LA duchesse. Est-ce possible.' LA PRINCESSE. D'abord, souviens-toi, ma chère, qu'on regrette toujours l'époque où l'on avait vingt ans : puis, vas-tu me répéter les balourdises de vos gazettes Libérales? Ecoute , mon enfant : je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas inonde que Dieu et le dix-huitième siècle; car, en me remémorant les choses de ma jeunesse, je ne me rappelle pas qu'une seule duchesse ait jamais oublié son rang et foulé aux pieds les convenances , comme tu me parais disposée à le faire. Des poétriaux , des écrivailleurs, à qui nous donnions à dîner, ont imprimé les calomnies de nos femmes de chambre, et on est parti de là pour flétrir une époque que l'on ne connaît pas. Dans mon tems, vois-tu, on ne de-

Venait pas folle pour un homme de l'espèce de ce Jumilly; ces gens-là , on les distinguait, niais on ne se compromettait pas pour eux, et une femme savait garder sa dignité, même au milieu de ses galanteries. Je crois qu'il est tems que je te fasse songera la tienne, puisqu'il n'y a plus moyen défaire enfermer ce petit monsieur.

LA DUCHESSE. Encore!., nia tante!..

LA PRINCESSE. Mon Dieu , sois tranquille; je n'oublie pas que vous avez aujourd'hui des jurys, une charte, je ne sais quoi ; mais je vois avec peine que vous n'êtes pas ce que nous étions, nous ; que les rôles sont changés ; que ce sont les femmes à présent qui se dévouent pour les hommes ; que ces messieurs valent beaucoup moins et s'estiment bien davantage!.. Sacrifiez-vous donc pour ces petits poitrinaires à gants jaunes et à lunettes d'écaillé, qui abandonneraient dix femmes pour un amendement, qui fument comme nos cochers , et qui portent des pantalons pour cacher la maigreur de leurs jambes. Fi! cela révolte.

LA duchesse. Oh! ma tante, pouvezvous bien le confondre avec les gens dont vous parlez! vous ne le connaissez point ! il n'est pas un noble sentiment qui ne trouve place dans sou cœur ; il n'est pas une grande pensée que son esprit ne puisse concevoir.

L\ princesse. Bah! bah! on fait maintenant des grands hommes à si bon marché ?

LA DUCHESSE. Et si je vous disais jusqu'où le sentiment que j'éprouve a failli me conduire? quelle idée m'est venue à l'esprit?

LA PRINCESSE. Quelque folie, sans doute? parle ; dans ce tems-ci je m'attends à tout.

la duchesse. Eh bien ! dépitée dé ne pas recevoir de réponses à mes lettres, indignée de son indifférence , un instant, le croiriez-vous ? j'ai imaginé d'envoyer ma voiture à sa porte

la princesse. Ah ! mon Dieu !

LA DUCHESSE. Je voulais que toute la ville me crût chez lui !

Air : Un Malelut. (Min* Diwh.iiiipge.) Je le bais bien , alors j'etaîf perdue ; Mon împraHrOce indignait tout Paris!

Mais si mon ame eut «tt: COU' a nCM , Que m'importaient (fhypocrittffl nirpri»?

In me voyant de dtd.mis .ilnriiv..- Cotlcber pour lui mon Iront liumilu',

( eel sur son coeur <pTil m .nnait relevée ,

El .on aiiiom n'eùt-il pas tout p

i. \ raiMCBSSE, Dans quel tiède vivonsnous, bon Dieu? et qu'est-ce que je disais?

LAMI GRANDET

fe

envoyer ta voiture à sa porte . le man t

liai

(le Richelieu faisait cela danf mon teins , mais que ça vienne à la pensée (.l'une

mine , voilà qui était réservé à cette époie, où tout est renversé! Ma chère enfant , tu as perdu la raison.

LA DUCHESSE. Oh!... j'ai réfléchi, ma tante , et je me suis arrêtée !

| i v MHHCBSSE. C'est bien heureux î

mais, petite sotte que tu es , il vaudrait

cent fois mieux aller chez Lui le m>u en fiacre qued j envoyer ta voitureenplein jour! la PEIMCBSSE. Vous croyei !

LA ni CHI SSE. Ce K i ut une faute , mais c'est préférable à une lOttiie , parce que ça peut toujours se nier.

i.\ m ciii.sm;. Et si je veux que tout le monde sache que je l'aime .'

LA PKiM.i.ssL. Il n'y | pas moyen de raisonner avec toi ; ta tele est montée ; nous ne nous entendrions pas!...

la DUCHESSE. Je le crains!

LA PRINCESSE. Comme il m'est impossible, je le vois bien, de ramener les esprits vers mou époque , il faut que je lâche de m'accomnioder à la tienne : tu a maintenant mon seul intérêt dans la vie. > oyons donc!., essayons d'arranger tout cela 1 Tu est férue de ton général Jumilly.

LA DUCHESSE. Il n'y a pas de bonheur pour moi sans son amour.

L\ PEIMCBS8E. Oui, tu es disposée I compromettre , à perdre pour lui ton présent et ton avenir!., il vaut encore mîeui l'épouser. Ce sera une odieuse m» -alliance... mais il y en a tant aujourd'hui ' .

LV DUCHESSE. Et s'il ne m'aime plus ?

LA PRINCESSE, le voudrais bien voir cela!... Tu as écrit à ce M. Grandet? que lui mandes-tu ?

î. mu CHESSEï Je l'engage à venir me voir:

il est tout puissant sur l'esprit de son ami. LA PEINCBSSE. El tu veu\ le lonvaincie

delà sincérité de tes beaux lentimens?

LV DUCHESSE. Si je parvenais a m'en faire un auxiliaire; s'il décidait son .uni ù revenir près de moi, ne lïil-ce qu un instant, je crois que )«' seins lu un Hlie.

la imu\( issr. Eh bien! il ne serait pas convenable que tu final les pn Entera démarches : je m'en charge.

LA l)i cm nsi ^ .ai .. ma tant.

LA rtlM i SSH. Otti , PSOI !.. c'est lu.

contre-cœur, je t'en réponds !. mail tu lis quelque loftise . la ranite* de ton peut général de Buonaparte en profilerait; tu

Sl i .us perdue . et , dans ce urne ri , hm mésalliance raul mietn qu'use eventau el

je recevrai ton M (ii.mdet , s'il se nnd a

ton invitation, la m «ni sm Oh ! que fi bonne |

i.\ nwNCLSSL. J'y suis bien forcer

LE MAGASIN THEATRAL

un domestique , entrant M. Grandet demande à voir madame la duchesse.

la duchesse. C'est lui , ma tante.

la princesse. Allons, rentre chez toi , et laisse-moi faire.

la duchesse. Prenez bien garfleî... ayez pour lui les plus grands égards !... songez que mon sort est peut-être dans les mains de cet homme I...

LA PRINCESSE. Sois donc tranquille !...

on sait sa diplomatie!... va, laisse-nous.

la duchesse. Je compte sur vous , ma tante.

(Elle sort par la porte de droite.)

LA princesse. C'est bon! c'est bon !... (Au domestique.) Faites entrer. {Seule un instant*) La princesse de Blainont-Chauvry faire des avances à un M. Grandet !... Ce que c'est pourtant qu'une révolution !

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