LA PRINCESSE , GRANDET
LE DOMESTIQUE , annonçant et sortant tout de suite. M. Grandet.
Grandet , saluant. Madame, vous m'avez fait l'honneur... [Il lève la tête et voit la princesse.) Tiens !... pardon, madame!
(11 fait un pas pour sortir. )
LA PRINCESSE. Non, non!., approchez, monsieur.
Grandet. C'est Mme la duchesse de Langeais qui m'a écrit...
la princesse. Et c'est la princesse de Blamont-Chauvry, sa tante, qui vous reçoit.
Grandet, à f>ait. Une princesse! . . diable!., c'est encore mieux pour la qualité!., mais pour la ligure!..
l\ princesse. Monsieur, j'ai à vous parler.
GRWDET. Je suis tout oreilles, madame.
LA princesse. Vous avez, je crois , un ami qu'on nomme Jumilly?
Grandet. Oui , madame, on le nomme ainsi depuis sa naissance.
L\ piunces.se. Bb bien! c'est de lui qu'il va être question.
GRANDET. J 'écoute.
LA princesse. Sachez que, par un cafrkîedll sort assez hizarre , ma nièce a un service à réclamer de vous.
Cf. \ndet. De moi , madame?... de moi, qui suis son ennemi le plus dévoué?
LA puincesse. Qu'cntends-je ? un pareil aveu ..
(.itwnr.T. Oh ! j'ai eu l'honneur de le lui dire à elle-même.
LA PRINCESSE. En vérité!
Giiandet. Mais je dois avouer avec franchise que ce n'est pas à elle spécialement <jue j'en veux , c'est aux coquettes en gé-
néral ; ce qui fait qu'à l'armée, on m'avait surnommé l'ennemi des femmes.
la princesse. Et vous osez vous en vanter !
Grandet. Pourquoi pas ?. . . Si vous connaissiez mon aventure avec la belle Oliska, madame , vous seriez moins étonnée.
LA PRINCESSE. Je ne sais pas, monsieur, ce que c'est que la belle Oliska, et je m'inquiète peu de vos aventures avec elle; mais il me semble que quand bien même il n'y aurait dans ce monde ni rang , ni titres , ni noblesse , pour commander le respect , la qualité de femme devrait suffire.
Grandet. Oh! oui , sans doute , si elles n'étaient pas toutes prodigieusement trompeuses , quinteuses et capricieuses comme l'était Oliska.
LA princesse. Encore ce nom !..'. avezvous bientôt fini , monsieur, de me jeter votre Oliska à la figure?... c'est quelque couturière polonaise?
GRXNDET. Bavaroise, madame!... et pas du tout couturière .'..Diable!., plut à Dieu qu'elle l'eût été!., il y agios à parier qu'elle ne m'aurait pas faitcasser ta jambe gauche! car c'est seulement parmi ces jeunes beautés pratiquant un art modeste au sixième étage, que j'ai rencontré un peu de bonté , d'humanité , de vraie émotion !... Ne faites pas la grimace , madame !... un cœur sensible et bon est une chose précieuse !... Je conviens qu'il estfàclieux d'être obligé de monter six étages pour trouver cela !... mais quand on le trouve, on ne regrette pas sa peine!... Pour Oliska, c'est différent : elle habitait le palais du roi à Dresde ; elle était noble, elle avait un titre ; aussi elle se moquait parfaitement de l'amour véritable... et je me suis cassé la jambe gauche !
LA princesse. Eh ! que m'importe votre jambe gauche?
GRANDET. Cela m'importe beaucoup à moi... surtout dans leschangemensde teins.
LA imuncesse. Brisons ià , et écoutezmoi... Ma nièce, la duchesse de Langeais, à la faiblesse d'honorer de quelque estime un homme qui, je crains bien, ne la mérite guère.
gr AN DE t. Madame !...
LA rniNCESSE. Silence , je vous prie !. . Vous ignorez sans doute, monsieur, qu'un des aïeux deM.de Langeais, premier mari de ma nièce, fut tué ù la neuvième croisade sous le saint roi Louis IX.
i.itwiiKT ('/est possible, madame: vous devez le savoir mieux que moi !... je n'y étais pas.
LA PRINCESSE. Mais... ni moi non plus.
guandet. Je ne dis pas que vous y étiez.
L AMI GRAND
NDET.
L\ PRiNCESsr:. Il ne manquerait plus que cela.
GR\\DET.*dais j'étais à Lutzen, àBaiitzen, à Wontmirailetà Gliampaubert, où M. Jumillv s'est couvert de gloire sous l'empereur Napoléon.
i. \ prixcesse. Vous appelez < eh de la gloire: je ne veux pas chicaner là-dessus.
gr\m)i:t. Vous faites pardiea, très-bien!
LA PRINCESSE. Votre ami n'en est pas moins à une distance immense de ma nièce, vous en conviendrez avec moi.
Grandet. Je ne conviens pas de ça du tout.
LV PRINCESSE. Je vous prie encore une fois, monsieur , de vouloir bien faite "silence,et de me prêter toute votre attention!
GRANDET. Et moi , madame, je vous prie de vouloir bien ne pas vous permettre un mot offensant sur Jumilly.
1. \ i»ri\CESSE. Ne dirait-on pas que la princesse de Blamont-Cbauvry doit du respect à un gênerai de Buonaparte ?
GRANDET. Pourquoi non , si le général de Buonaparte vaut mieux dans son petit doigt que toutes les comtesses , duchesses , princesses et pimbêches de votre faubourg.
LA PRINCESSE. \ nus êtes un polisson !
GRWDET. Je ne vous dirai pas ce que tous êtes.