SCÈNE PREMIÈRE
U)i NELMOOR, puis EMMA. Au lever du rideau, elle, est assise ta tîte appin i U sur sa 7nainct plongée dans la plus profonde nie. — Après un instant elle itlire ht iét$, passe la main sur son fiont, sourit et
A quoi bon tant réûéohir? Ne lub-je >us décidée? Et n'ai-je pas mis tant de rai-
son dan- ma conduite que , si le bonheur, ne venait pas, ce serait sa faute , et non la mienne?. . . .
i:\ni \, flli s'est arrêtée au fond et a entendu la dernière phrase elle est end gant négligé
<le voyagé* Bien certainement.
[ElU s'aranec. )
LADl mimooiv Que rola-je? ma clièrc Emma !
i:\i\i\. O'.ii, moi qui viens te surprendre 5<i à la campagne* Tonte la nuit dernière, j'ai réfléchi*
Il MAGASIN THÉAtRAL.
LADI RELMOOR j souriant. Dali! toi au? h :
EMMA. 0 Le fois n'est pa* coutume... Tu étais l'objet de mes réflexions ; j'ai pensé qu'il n'était pas inlmel <| ie lu quittj^(j> Paria deux jour- avant celui ou tu dois ligner ton contrat de mariage, et dès le matin je nie suis mise en route pour apprendre ce qui irrite à ma i lu re Adine; quoi, partir au momenl de te marier ! En vérité tu as l'air d'un soldat qui s'effraie et déserte devant l'ennemi.
LADI IELMOOR. Rien n'est plus simple que ma conduite.
i EMA. C'est ce dont je jugerai quand tu me 'auras expliquée.
LADI RELMOOR. Très volontiers.
BMUA. Eh bien, permets d'abord que je me dispose à l'entendre. [Elle <>tc fOfl chapeau et .son icharpe.) Asseyons nous et causons.
LADI RELMOOR. a l'instanl d'épouser M. le baron de Normont, j'ai voulu prendre encore vingt-quatre heures de solitude pour bien penser a tout et méditer a mon aisej tant j'ai peur de faire un mariage qui ne soit pas parfaitement raisonnable*
EMMA. C'est une l)ellc chose que la raison !. .. innis en fait de mariage , il y a plus de hasard que de bien joué.
L\l)i IELMOOR. Ouf, lorsqu'à seize ans nos parens nous marient avec quelqu'un que nous ne pouvons ni connaître ni juger; mais quand a dix- neuf ans, veuve libre de mon choix, éclairée rar les malheurs d'un premier mariage, je me décide aen contracter un second . je ne veux pas risquer de l'aire mi" neuve lie folie.
EMMA. Quoique ton aînée d'un an. et Eaariée depuis quatre, je commence h prendra pour loi un terrible respect !
Sais-tu que j'ai presque peur en songeant que tu >as Être unie à M. de >o;mont
Vous serai bien le coupla la plus époiifan* tablement raisonnable de tout l'aiis...
Je connais ton futur depuis quelques années . . . El mon mari l'a vu d< >i x d enfance; eh bien, il i toujours été aussi calme qu'il l'est I trente-cinq ans! point de folies, point de jeunesse! jam lis distrait par le plaisir, jamais eotrainé par le caprice!
il n'a p'iir t de premier mouvement ! Il pense a huit . calcule tout , et il semble qu'il soit venu au monde à soixante ans.
LADi \i.iMOi);; Quel bonheur pour moi d'avoir rencontré un semblable earaetère!
< '.l. ut là l'objet de toute mon ambition !
e?e* lui, point de crainte el de [alou
li même persoona el mon
cœur KN tOUJOUI B ; ai-ible.
EMMA. Je te l'avourai, ma chère Adine; d nuis trois mois que tu es arrivée d'Angleterre, je me donne une peine infinie pour retrouver en toi ma joyeuse compagne d'autre lois. Je sais bien qu'il s'f st pi-- é plusieurs années; que tu as été mariée, que tu es veuve, et que ce sont là de ces événemens qui changent bien un peu les idées ! mais enfin , je n'ai jamais vu par exemple que cela donnât l'envie de paraître laide.
i. \i)Y RELMOOR, souriant. Voilà un grand crime, n'est-ce pas?
EMMA. Il faut êtrebÎ3n généreuse pour te le reprocher, et je suis peut-être la seule femme qui ne soit pas enchantée de te voir constamment, depuis ton retour, affublée de celte grande et vilaine mantille noire qui cache entièrement ta jolie taille ; ensevelie sous ce chapeau qui ne laisse voir ni tes beaux cheveux, ui ton frais risage ! cir aujourd'hui seulement et pour la première fois depuis que tu es à Paris, tu as figure humaine. Toujours enveloppée de cette horrible toilette on ne s'aperçoit pas que tu es charmante; el vniment il n'y a que M. de Normont qui ait pu songer à faire sa femme d'une personne aussi. . .
LADT RELMOOR. Allons tranche le mot!
aussi disgracieuse ! eh bien , j'ai donc réussi ! Il m'a choisie pour compagne en me croyant dénuée de tous les agrémens.
EMMA. Explique-moi cela un peu plus clairement , je te prie. Nous sommes seules c'est l'instant ou jamais de me faire (es confidences.
LADI RELMOOR. Te souviens-tu du jour où ta mère vint te chercher à la pension, et où tu me laissas m désolée de ion absence moi pauvre orpheline , qui ne voyais d'autre terme à ma captivité que le mariage?
EMMA. Oui, sans doute ; mais j'appris bientôt que M. de Verpy, ton oncle et ton tuteur, t'avait confiée à une anglaise, une ancienne amie de ta mère. Tu la suivis à Londres.
LADT RELMOOR. Mon tuteur, qui a pris desannées sans vieillir, crut faire merveille en me remettant à lady Nelmoor, parce qu'elle était l'arbitre du bon goût et de l'élégance de la société anglaise : sa réputation de tomme à la mode durait depuis vingt ans.
EMMA. Nous serions bien heureux en 1 ' ou : si celle de nos hommes célèbres eu durait autant ! nos voisins ont du bon.
LADI \i:!.uoon. Grâce à ses conseils, je parus dans le mo.idc avec éclat. Dans
CN MARIAGE RAISONNABLE
ce pays les jeunes filles sont comptées pourquelque chose, elles parlent, agissent, plaisent et choisissent; elles sontélégantes, coquette?. . .
EMMA. Il paraît que c'est comme ici fes femmes mariées.' Nos voisins ont beaucoup de bon chez eux, point de temps perdu.
L\m \KLMOOIi. Je fus bientôt 1 objel de l'attention générale, les dandys les plus à la mode m'entourèrent, parmi eux le neveu et 1 héritier de la cl y Nelmoor se faisait remarquer, c'était le plus joli homme de Londres, je l'aimai il m'adora. ... et je devins lady Nelmoor.
(Elles se lèvent.)
EMMA. Voilà un malheur avec lequel bien des femmes se trouveraient fort heureuses!
lady aki.moor. Les fêtes commencèrent alors, pour ne plus cesser; pendant un an toutes les tètes folles de l'Angleterre furent pénétrées d'admiration; nos chevaux, nos équipages, le train de notre maison, le luxe de nos raouts firent parler tous les désœuvrés et excitèrent l'envie de tous les étourdis! le fait e*t que nous étions si occupés de ces soins importans qu'au buut d'une année nous n'avions pas eu le temps de faire connaissance. Je savais que lord Nclraoorconduisait merveilleusement UD tilbury, qu'il franchissait à cheval des fossés profond*, que ses habits étaient les plus admirablement coupés des trois royaumes II savait que le monde me trouvait jolie, qu'on admirait ma toilette, que je faisais à son gré les honneurs de sa maison! mais, nous n'avions jamais eu une demi-heure d'entretien intime; mais de l'esprit, des idées, du caractère de l'un et de l'autre , pas un mot!... et nous aurions pu passer toute notre vie de la même façon, sans en savoir davantage !
i:\ima. C'est le moyen de ne pas se lasser l'un de l'autre.
I.Ain m.i.mooi;. Sans quclqnes petites scènes de jalousie et le nom de Lady Nelmoor que je portais , j'aurais oublié que j'étais mariée.
1 \i\l\. Il y a tant de gens qui sont fade s'en souvenir.
LAin RELMOOE. Au milieu de ce fol enivrement. Lord Nelmoor nu: fut enlevé. A la suite d'une perte considérable au jeu, une violente dispute amena un duel , et il fut tur.
EMMA lui tendant la main. Pauvre amie.
LAD! BLUOOII MfTOnJ la WOln iiff-rtucu-
nt. Pour bien connaître le monde et appréeier l'amitié , il fout a\oir été mal heureux, Lord Nelmoor laissait une fortu-
ne en désordre ; ceux qui l'avaient aidé à la manger, ne prirent pas s.ir leurs amusemens un distant pour pleurer sa perte ! et moi , quand je fus triste , malade , vivant avec économie dans la retraite . je n'eus pas une compagne pour mes elngrins ! J'en avais eu pourtant un m grand nombre pour me* plaisirs ! Je compris alors qu'il n'y avait de relation- durables . d'attachement slneères qne quand ils sont fondés sur des qualité* et des vertu* ! J'ai bien réfléchi pendant deux années de veuvage passées à la campagne.
EMMA. Je le crois bien , là , toute seule, tu ne savais que faire.
LADY AELMOOR. Et je pri* la résolution de revenir eu France ! On ne me connaissait point à Paris. Je ne voulus pas m'y faire connaître par ces agrémens frivoles qui m'ont si peu servi. Je parus sans toilette , je ne cherchai point à me montrer aimable ; j'annonçai une fortune si médiocre qu'elle ne peut tenter ceux qui pensent à spéculer *ur les avantages d'un mariage ; et encore, mon projet est-il, avant d'épouser M. de Normonl, d'essayer l'effet que produira sur lui la nouvelle que je ne possède plus rien au monde. Tu vois , ma chère , que je me suis dépouillée de t ois les moyens de succès ; simple et sérieuse je n'ai pas eu d'adorateurs ; mais j'espère avoir trouvé un ami! c'est tout ce qu'il faut!
EMMA. Tu auras beau dire , C em-
ble à de h fausseté. Depuis trois mois Cjue tu es en France , lu l'es rendue lai le . à faire plaisir à toutes les autres femmes.
LAD1 NELMOOR. Aussi, ma chère Fmma, je vais faire ce que j'avais résolu . un mariage raisonnable.
EMMA , riant. Voilà qui est superbe ! tu parles comme un livre, el tu agis comme un sage ! 11 n'y a au monde que M. de Norm<>nt digne de tant de raison ! Lui q»ii ne dit et qui ne fait que ce qui est parfaitement convenable !