LE PRINCE , TSING-SING
LE PRINCE. Vous, Tsing-Sing, demeurez!
TSING-SING. C'est mon devoir, Monseigneur...
LE PRINCE. Oui, j'ai appris par mon père la nouvelle dignité qui vous attachait i moi, et je m'en félicite.,. Quand vous étiez au nombre de mes maitres, je me souviens qu'autrefois vous ne me gêniez guère.
TSING-SING. Je continuerai avec le même zèle.
LE PRINCE. J'y compte... et nous partirons dès aujourd'hui ..
TsiNG-siNG. Pour la cour?..
LE PRINCE. M'en préserve le ciel! Mon père m'y attend pour me marier... et moi, je ne le veux pas, parce qu'il y a quelqu'un au monde que j'aime, qui occupe toutes mes pensées... et cette personne-là, il ne peut me la donner!..
TSiNG-siNG. Et pourquoi donc?., rienn'est au-dessus de son pouvoir... et si c'est une princesse... ou une reine...
LE PRINCE C'est bien autre chose.
TSING-SING. Une impératrice...
LE PRINCE. Si ce n'était que cela...
TSING-SING. Ociel! je comprends, une personne d'uno condition inférieure... une de vos sujettes...
LE PRINCE. Eh! non... tu vas me regarder comme un insensé .. un extravagant... tu ne recoiinaitias plus ton ancien élève...
TsiNG-siNO. An coiitr.iire... parlez...
LE PRINCE. Eh bien! cette beauté si séduisante... si ravissante, qui a renv.rsé toutes mes idées...
TSING-SING. Quille est-elle?
LE PRINCE. Je n'en sais rien.
TSING-SING. Dans quels lieux habite-t-elle?
LE PRINCE. Je l'ignore!..
LE CHEVAL DE BRONZE
TsiNG-siNG. Et OÙ donc alors l'avez-vous vue? LE PRINCE. En songe!
AIR
Le sommeil fermait ma paupière, La nuit environnait mes yeux; Soudain uu rajon de lumière M'él)louit et m'ouvre les cieus.
Je vois sur un nuage Et de pourpre et d'azur Une céleste image Au regard doux et pur!
Sur son épaule nue Tombaient ses blonds cheveux, Et de sa douce vue Moi, j'enivrais mes yeux...
Quand d'un air gracieux Me tendant sa main blanche, Cette fille des cieux Près de mon lit se penche.
Disant : Ami, c'est moi Qui recevrai ta foi ; A toi seul mes amours Pour toujours...
Et souilain disparut cette jeune immortelle. Les nuages légers se refermaient sur elle. Et sa voix murmurait encor.,. toujours... toujours! {Regardant Tsing-Sing qui sourit.) Ah! cela vous fait rire, Et vous ne pouvez croire à ce rêve charmant! Eh bien ! voici qui semble encor plus étonnant! Quand la nuit sombre Ramène l'ombre Et le sommeil.
Rêve pareil Pour moi prolonge Ce doux mensonge.
Et près de moi Je la revoi !
Au rendez-vous fidèle.
Oui, vraiment, c'est bien elle Qui vient toutes les nuits, Et dans l'impatience De sa douce présence, Tons les jours je me dis : 0 nuit, mon bien suprême!
0 sommeil enchanteur !
Rendez-moi ce que j'aime!
Rendez-moi le bonheur!
Des heures que le sort, héfas! m'a destiné ?s. Que ne puis-je à l'instant retrancher les journées? Oui, je voudrais, c'est là mon seul désir, Oui, je voudrais toujours dormir!
0 nuit, mon bien suprême!
0 sommeil enchanteur !
Rendez-moi ce que j'aime, Rcndez-mui le bonheur!
TsiNG-siNG, C'est fort extraordinaire... Vous ne l'avez vue qu'eu songe?..
LE PBINCE. Oui, mon ami.
TsiNG-siNG. Et depuis ce temps, elle vous est apparue toutes les nuits?..
LE puiNCE. Sans en manquer une seule... Tu te doutes bien que dans mes voyages j'ai consulté là-dessus tous les astrologues et les savants de la Chine et du Thibet. Les uns ont prétendu cpie c'était une habitante des étoiles; d'autres, que c'était la lille du Grand-Mogol,.. une princesse charmante, qui depuis son enfauce a disparu de la cour de son (icre, et (pi'uu enchanteur a transportée l'on ne sait dans quelle planète... mais tous m'assuraient que c'était celle que je devais épouser!..
TsiNC-siNG. Je suis de leur avis.
LE PRINCE. Mais dans quel pays... dans quelle région la rencontrer''
TsiNG-siNG. Je n'en sais rien.
LE PRINCE. Ni moi non plus... mais nous la trouverons... tu m'y aideras, ijt |>nisi|ue tu ne dois plus me quitter, nous partirons ensemble dés ce soir.
TSING-SING, à part. Ah! mon Dieu! (Haut.) Cela ne vous serait pas égal demain?,.
LE PRINCE. Pourquoi cela?
TsiNG-siNG. C'est que je suis marié depuis ce matin.
LE PRINCE. Est-il possible !
TsiNC-siNG. A la fille de Tchin-Kao, un riche fermier.
LE PRINCE. Que ne le disais-tu ?.. Reste, alors, c'est trop juste! {En souriant ) Est-elle jolie?
TSING-SING. Une petite Chinoise charmante!
LE PRINCE. Pourquoi alors ne me l'as-tupas présentée?.. Ah! mon Dieu!., quelle idée : tu dis qu'elle est charmante... si c'était celle que j'aime et que je cherche...
TsiNG-siNG. Laissez donc !
LE PRINCE. Pourquoi jias? partout je crois la voir, et si seulement elle lui ressenibluit...
TSING-SING, à part. Il ne niancpierait plus que cela. . et s'il lui prend fantaisie de me l'enlever...
LE PRINCE. Qui vient là?
SCKNE VII.
LE PRINCE, TSING-SING, TAO-JIN, sortant de la pagode.
TRIO
TAO-JIN, voilée, et s'adressant à Tsing-Sing, Eh bien!., eh bien! cher époux!
LE PRINCE
Que dit-elle?
C'est ta femme !
TSING-SING, vivement. Oui, vraiment!
LE PRINCE, la regardant avec curiosité.
Son épouse nouvelle!
TSiNG-siNG, à part.
Ah ! s'il pouvait me la ravir.
Qu'il me serait doux d'obéir!
LE PRINCE, regardant Tao-Jin, Que sa démarche est belle!
Que de grice et d'attrait!
Oui, tout me dit : C'est elle Que j'adore en secret!
TSING-SlNG.
L'aventure est nouvelle !
Et du ciel quel bienfait.
Si ma femme était celle
Qu'il adore eu secret!
TAO-JIN, à part, regardant le prince qui la regarde.
Sans le rempart fidèle
De ce voile discret.
D'une flamme nouvelle
Son cœur s'embraserait.
LE PRINCE, à Tao-Jin.
Daignez un instant à mes yeux Soulever ce voile envieux !
TAO-JIN
Quoi! vous voulez?
TING-SING
Eh! oui, ma bonne. Sitôt que le prince l'ordonne.
C'est votre devoir et le mien D'obéir...
{lao-Jin lève son voile,)
LE PRINCE
Ciel ..
TSING-SING, avec curiosité.
Eh bien?,.
LE PRINCE
Eh bien !
ENSEMBLE
LE PRINCE
0 surprise noiivillc I Ce ne sont point ses traits.
Non, non, ce n'est pas celle Qu'en secret j'adorais!
TsiNG-sisG, tristement.
Espérance infiJéle Dont mon cœur se berçait.
Ma femme n'est pas celle Que le prince adorait!
TAO-jiN, regardant le prince Oui, je lui semble belle :
Si mon cœur le voulait, D'une flamme nouvelle Le sien s'embraserait!