M. DE BREMOIST, SL'ZETTE
M. DE BREMONT. Aiusi , et pouF la première fois de sa vie, mon lils me désobéit. Vous voyez, Suzelte, ce dont vous êtes cause.
suzETTE. Oui, Monsieur, je vois que j'ai apporté le trouble et le désordre dans cette maison, où je n'ai reçu que des bienfaits. Mais je ne souffrirai (las que votre Ills s'éloigne ; je ne veux pas que pour moi vous soyez privé de sa présence et de sa tendresse. Qu'il reste dans la maison paternelle, et moi , Monsieur, cbassez-moi.
M. DE BREMONT. Et oij Iras-tu? NoH , Suzcttc, nou, mon enfant, je ne suis point injuste ; si lu as des torts, ils sont involontaires, et ta conduite de ce malin, la franchise de tes aveux , suffiraient pour me les faire oublier. Je te dirai plus, je t'estime, je t'aime, et je reconnais en toi des qualités et des vertus que je voudrais Voir dans la lemme de mon fils. Mais je n'ai pas besoin d'ajouter (ju'une pareille union est impossible, non parce que je suis noble et que tu ne l'es pas, ma noblesse ne date que d'hier, et je ne la dois qu'à mon épce, mais je parle pour ton bonheur, pour celui d'Edouard. 11 est des convenances qu'on doit respecter, et la société se venge sur ceux qui osent les braver. Si mon fils épousait la femme de chambre de sa mère, dans ce monde où il voudrait t'introduire, l'opinion te repousserait, lui-même s'en apercevrait. C'est dans toi qu'il serait humilié , et bientôt il ne t'aimerait plus; car l'araour-propre est malheureusen.enl le premier mobile de l'amour. Alors, dédaignée par le monde, abandonnée par ton mari, il ne te resterait que moi, ma tille, (pie moi, qui suis bien vieux, et qui ne le consolerais pas longtemps.
suzEïTE. Oui, oui, vous avez raison, je serais bien malheureuse; maisdussc-je l'être plus encore, qu'importe? je serais à lui.
M. DE BRE.MONT, « [lart, la reganlant avec compassion. Pauvre enfant, c'est toujours le même langage; voilà comme j'étais. {Haut.) Tu l'aimes donc bien?
siizioTTE. rkis que moi, plus que ma vie, mais non plus que mes devoirs.
M. DE UREMONT. Eli bien! ce sont ces devoirs que j'invo(|ue et que je te rappellerai. Orpheline, abandonni'e de tous, lu allais périr quand ma femme t'a i-eeucillie; elle t'a élevée comme son enfant, mais bientôt sa tendresse inquiète s'alarma de rattachement qu'Edouard te portait, et prévoyant à son lil de mort les malheurs de l'avenir, elle t'a écrit, et sa l'Itre, la voici.
sizETTE. Oui, c'est bien son écriture, et c'est à moi qu'elle s'adresse. (Elle haise la lettre, l'ouvre, puis la Ut tout Uis avec i-molion.) 0 ciel! ma biriifaitru'c implore ma pitié! elle me recommande votre bonheur et celui rie son fils. [Tombint aux pieds de M. de llremoul.) Mniisii'ur, je suis à vos pieds; nrdoimr/ de moi et de mon sml.
M. DE iiHEMOM', la riirvout. Suzetle, Suzclti', c'est
moi ([ui te remercie; ne parle plus de bienfaits, c'est moi qui suis maintenant ton débiteur.
SL'ZETTE. Que dois-je faire?
M. DE lîiiEAioxT. Reuoucer à Edouard, à ton amour.
srzETTE. Je vous l'ai déjà promis.
M. DE BiiEMO.NT. C'est pcii eiicore , il faut lui ôter loul espoir; il faut te faire à toi-mémc un devoir de l'oublier, et pour cela, Suzetle, il faut te marier, et sur le-ehamp.
SLZETTE. 0 ciel! (Se reprenant.) Je tiendrai ma parole. Monsieur; je vous obéirai.
«I. DE BREMONT. Tu peux t'en rapporter à moi-uième du soin de Ion bonheur, du soin de le choisir un Imnnéle homme, un galant homme.
SUZETTE. Présenté par vous, cela suffit; je l'aeceiiterai.
M. DE BREMOCT. Et, quaut à votre avenir, quant à votre fiu'tune...
SUZETTE, l'interrompant. Ah! .Monsieur...
M. DE BRE.MONT. Pardon, je t'ai offensée : on ne paie pas de pandls sacrifices; mais l'amitié, du moins, peut les acquitter, et la mienne est à toi pour la vie.
SLZETTE, se jetant dans ses bras. Ah! voilà tout ce ((ue je demande.
.M. DE BREMONT. Alhius, allons, il faut du courage; laisse-moi, lais-e-moi, mou enfant; je vais penser à tout cela, et je compte sur toi; j'y compte.
S'JENE XIL
M. DE BRËMONf, seul. Ah! .sans doule, il faut du courage, il eu faut; car vingt fois j'ai été tenté de l'appeler ma fille, et de lui donner mon consentement. Voilà comme on fait des folies, comme on se prépare des regrets. (S'essuyant les yeux.) .\llons, allons, la seiisibililé ne vaut rien en pareille affaire. Ma raison, ma propre expérience, tout me dit que j'agis bien, qu'un chagrin d'un instant doit assurer leur bonheur à tous. En un mot, c'est mon devoir, et ma devise, à moi, c'est : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » L'important est de presser les événenii'nts, et de ehei'cher d'abord ce mari. (// rèjlèehit un instant.) Ma^s quand j'y pense; et pourquoi pas? Je ne connais pas au monde de plus brave homme que celui-là; de l'honneur, de la probité, la bonté même.