‹ Pièces de théâtreChapitre 461 sur 575 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ANNIBAL, DECLER.MONT.

ANNiBAL. Y a-t-il longtemps que nous ne noussiimnii's vus?

DECLERMONT. Plus d'un an! Depuis mon voyage en Italie.

ANMBAL. J'allais t'y rejoindre! parce qu'Annibal et l'Italie cela va bien ensemble... cela me va!

DE cLERMiiNT, riant. Siirt(jut les délices de Capoue!

ANMUAi,. Et puis aulantce pays-là qu'unaiitrcCar, en ce moment je voyage par raison et parle conseil...

DE CLERMONT. Dc tes uiédecins?

ANNIBAL. Non ! dc mes créanciers.

DE CLERMOKT. C'cst douc toujouLS de même?..

ANMBAL. Du tout; cela augmenie ! Vois-tu , mon cher élève, vous autres jeunes gens de la lin de ne siècle, Vous ne savez pas vivre! vous mangez votre patrimoine... c'est bien!., je ne dis pas non; mais une fortune particulière a toujours des borne? , le crédit public n'en a pas! c'est le système de Law. C'est le mien , j'ai été élevé par mon oncle de Noce , dans les souvenirs de la Régence!

DE CLEKMONT. Dout tii cs Ui dernière expression !

ANNIBAL -Majeunesse s'est écoulée sous les belles années du bon roi Louis XV, du sultan Louis XV. C'est sous son règne qui; j'ai mangé ma première fortune , celle de mon père; et la seconde, celle de mon oncli;!

DE CLERMONT. Quoil Vraiment tu as tout mangé! tout?

ANMBAL. Pour le moins; et alors, car dans ces nionients-là on est cap.ible de tout, je nie suis marii!' ! je me suis encaeaillé; moi. geiitiliiimiine, j'ai épousé il lîlle d'un ni'goci.uii, d'un juif, iTiin lombard, d'un bourgeois eiiliii !.. non pas qu'elle ne fiît très-bien, tu le sais, tu lui as fait la cour !

DE CLERMONT. .Moi ! jauiais !

LAGNT. — Imprimerie de Vulat et Cie. — 1V° A. —

IRENE

a:,nu!al. Tli is li; seul cli-; mes amis!

HE cLEiiMûM. Cï'lait l'époque ilo mes car.ivaiis ;\ Malte.

.\>MUAL. Cesl jnsli' ' Et six mois après nous éiiinis

sépares d'un eoiiimun accord, c'est la seule fiis

i|ue nous nous soyons eulenihis : elle à Marseille!., moi à Versnillcs ! sans cela je te L'aurais présentée, une femuic eliaruiaute !.. quinze cent mille li\r.'s tiiurnoisile (loi. Mais qu'on me parle encore d'epoui; bien assortis, ce;te femnu-là, pour mou mullieur, avait tous mes ^oùts.

l'E CLF.RMONT. Vous (levicz VOUS ailorcr !

ANMBAL. Nous lic pouvious pas \iviv eusemLlc; elle aimait cnuinie moi, le jeu . le cliauipi.^'iie et la dépense ! ipianil je jet;ijs cent lunis par l:i fenêtre, elle en jetait deux cents, sa l'orlune, je veux dire mon Imulieiir; ne pouvait Jurer !.. c'est le si ul chagrin que j'aie eu eu uia vie.

DEci.EUMONT. Je tc trouvc en eflet him ;i plaindiv.

AiSMBAL. Aussi Ic cicl mc devait fjuelque coaaal.v tiun!.. [D'un air afjligé.) depuis trois mois, jo suis veuf.

DE CLERMONT, lui prenant la main. Ah! mon pauvre ami!., je te fais hien mon cimpliuwul!,,, et foiumeal cela!

ANMBAL. Je n'ai jamais su «h jusio cmumeiU eo!i\ était arrivé. Il parail qu'elle avait les passions UV*vives, et dans un moinint d'exaltation elle sVstjeloo à l'wui par amour, pas pmn' moi! , je n'ai iws, j,'iN\et> au ciel, sa mort à ine Ve|u\ieliei\ c( ce n'est pa* l.» ce qui m'impiiete; mais cet évoïK'ment-là Cït «ri'ivo d nsdi'S circonstances si péilililes!,. eUo vouait de fiin- un héritage iinineiise, colossal,,, un autro noyoc aiit. mi aulre lomhard, un imilo ?» elle, lui laissait à la Louisiane nue forlime iiuidenlahle.,. (xuume m s lejie's ! J'ai loul perdu avec uin l'entme... aussi je suis désolé, niw creaucieus de wt^nie ! je vais étit^ ohlise, pour eux, de me n'Uiarier i nuiis cette l'os j'aane mieux altendit» et faiiv un meilleur choix du côté (In (aractéro .. une fennno rangée, économe. ., c'ist ce qu'il \\\f, dut, , voilî», mon ami, tx. qui m'tst arrivé, depuis nnliv scparatii.u... et U>\, ipi'as-tn f liC?

DE cLEii.Mo.NT. Cis ^iNin (ait Cil Italie ! admiré sur parole «les fre.s(pies, des luarlires, des toiles! crié au cliefd'ienvi e ! de peur df passer pour un ignorant ; et, latiijiié d'enthousiasme, jiî uic suis arrêté, au retiair, un mois aux îles d'Hycres.

ANMiiAL. four te nposeï'!

DU ti.ttiMuNT. .\h\ h:en oui!..

anmbal. Tuas tnmvé là le lion air, le calme...

DE ci.Eiisio.NT. El mie pelile liaronne!.. la liaroime de Siint-Savin, tu ne connais pas les passions de province V

ANMUAL. Cela dure peu !

iiE (i.F.aMoyr. lilles n'eu Unissent pas, vu la difficiilli> du recrutement. Kt celle-ci je ne sais comn)ent m'y soustraire, l'ii jiremier amour!., amour terrible! soup(;oniieuse, délianie, j.ilouse comme une .Napolitain', voulant toujours se tuer et ne se tuant jamais; (U un mot les plaisirs les plus monotones... je- ne h- Conseille pasde voyager deee côté-là, tu t'y ennuieras!

ANMBAL. Si tu crois qu'on s'amuse à \ersailles! et l'aris (lune! je ne m'y reconua'S plus et je me crois (Il pays étranger. Au lieu de s'occuper, comme de mou leiiqw, d'Opéra et de petits soupers .. on agite dis (|ii(st;iiiw de sciences, de polili(|ue et de reforme. Il y a nu M. Turgot <pii ne parc ipie (récunoniie... c'est à n'y pas leiiir!.. au heu d'ctrr heureux ils se font savants; au lieu de riit-, ils raisonneul; et 1rs léuinns inéiiie-, ipii antiehiis ne savaient i^is l'urtliograplie . mais ipii savaient aimer, i ilail le hoii temps ! les feinnii s se nièli nt di^ lir(> et de discuter! Te douternisMii de ce qui maiiilen:iiU lait toiuiiev toutes hs télés 'i* eo sont les Mémoires d'un nonuiie Caron de lie.iumarihais el le lluidc magnétique, lu sumnainbnlisniel que sals-je?

HE ri.EiiMONT, vivcmiiit. En vérité!

ANMuAi.. C'est à dormir deliout!.. un élrangcr, un Allemand, le docteur Mesmer, r. cuit à son liéilel, place Vendijuie , les plus jolies femmes de la ville et de la Cour. Il étend les mains et on bâille, il parle et on s'endort : c'est sa spécialité I Les mères y conduisent leurs lilks; les maris leurs femmes, qui souvent même y vont touti^s .seules. . et si je te racontais ce qui s'y passe...

DE CLERMô^T. Jc le sais ! avaut mon départ pour l'Italie je suis allé chez lui, comme tout le monde!

AN.MBAL. Toi!

DE CLERMOMT. Bicu plus! j'ai pris des leçons du docteur.

•ANMUAi.. Allons (lime!

ut; ci.ER.MoNT. Qui, après tout,., c.t un savant distingue,

ANMBa. Esl-cc que pnr hasii\l loi, miliiaireclofricier de dra,i;'ons, lu er.nrais à de pareilles absurdités?

DE CLEBMoNï. Mu |ue-tni de nioi si lu vcux... je ne suis pas le seul... et .\l. de Puységur, .M. d'Espremcsnil, le jeune marquis de Lafiydlo...

ANMBAi.. Coinment, loi aussi, tu me souliendr.is que l'on puisse pi'eudre sur (pieliprmi une intluciiee telle, que de loin... pnr la foive de sa volonté... on le fasse ihii'uiir toiil éveillé, tantôt les yeux ouverts, tantôt les yeux fermes !

DE CLERMoNT. PûUnpioi paS?

ANMBAL. Et qu'il soit forcé d'obéir! et (|u'ou le fa^se parler, agir, voir dans l'avenir on à travers les ninl'ailles...

D ; CLERMONT. PoUIVlUoi paS ?

vNNiBVL. Et ipi'an réveil il ne se souvienne de rien !.. nia'.s ça n'a pis le sens conimaii!

DE CLERMONT. Je né to dis pa? nufi!.. je suis de ton avis. ... mais je l'ai vu!

ANNiuAi.. Ah! lu l'as \n?

DE CLERMONT. De mcs propres yeux!

ANMBAL. Et comment expliques-lu cla?

DE CLEKMONT, Cela ne mc regarde |i.is!

ANMisAi,, avec- iiiiimtim-e. Il faut cependant raisonner el comprondie ,.

DE CLERMONT. l'achleu 1 mon cher, si tu n'acceptes que ce que tu comprends, te voilà forcé de renoncer à tiiut ce ipi'il y a de mieux et de plus beau dans ce iiMiide !.. Tu n'as jam.iis rien compris aux femmes, et (■(■pendant lu y crois ?

A^MB.vL. Pas toujours!

DE CLERMONT. Eiifiii , (dlcs existent , tu ne peux le nier !

ANMBAL. C'est vrai!., c'est un argument.

IIE CLERMONT

.\m : L'Étiuh esl inulil/i (do .TeannuT et Colin). Moi, jc Cioi.s aux monsonîres Qui coinlilont tous mes vœux; Je crois à tous les sou^'es Qui me rendent lu'iircux!

Eiiiin, cl j'en fiiis gloire, Je crois, quoique vaurien, Je crois (lu'il vaut mieux croire.

Que (Je ne rroirc à rien!..

Ce syst('me est le inicnj Mais à chacun le sien!

Oui, croire ii l'imiiossiblc A pour moi tant d'altiails; Que, chose inadmissible.

Si je mc inai'iais.,.

J'aurais (iresquc croyance En ma cliasle moitié!

Riiz-êii (!.• iiiti(' !..

Je ciuis a la roiisUiUce.., Je crois h l'amilié...

[Uui tendant lu main.) Oui, même à l'amitié!

Car je crois aux mensonges Qui comldciit tous mes vœux; Jc crois à lous les songes Qui me rendent heureux!

Enfin, et j'en fais gloire,

IRENE

Je crois, quoique vaurien, Je crois qu'il vaut mieux croire Que tie ne croire à liun, Ce système est le mien.

Mais à chacun le sien !

Et ce qui me fortifie encore plus dans mon opinion, c'est que cctcmpire niaç;iiélique,cetteinfluencenttr;ictive (luiit lu te iniK|uais tout a Flicurc, j'en al fait l'épivuve par moi-même!

A^MUAL. Ahliah! voilà qui devient plus piquant!

DE ci.ERMOM. Ud jouT, en sortant d'une des séances du docteur allemand, je me rendais à ïri.mon, où m'appelait un ordre de la reine... Je me promenais en atti nclaiit aiidirnce, lorsque' j'fiitcnds dans un bosquet le léger froissement d'une robe ; je m'approche avec précautiiin. j'eutr'ouvredoucement le feui liasse, et j'aperçois une jeune fdle qui venait de s'asseoir sur un banc de vcrduie, un livre à la main.

ANNIBAL. Jolie"?

DE CLERMONT. Adorablo! et, ce qui était mieux encore, dans sa tournure, dans ses traits, dans son regardj tout ce qui constituait pour nous un sujet précieux, unique, adorable; et, l'imaginalion encore remi)lie du système du maître, je ne pus résisler à l'envie d'essayer ma Tiouvelle science magnétique ; et quelle fut ma surprise... je dirai presque mon tfl'roi...

ANMBAL. Elle s'endormit!

DE CLFKMONT. Oui, mOH «mi.

ANNIBAL. L'effet du livre qu'elle lisait!

DE CLERMONT. NoH pas ! il ctoit fermé... et depuis ce jour je ne |)ensais plus...

ANMBAi.. Qu'au magnétisme! DECLERMoM. Du toul... à ma bcllc inconnue! et juge de mon émotion en la retrouvant un soir au cercle de la reine!., elle tient à une des premières familles de la cour...

ANNIBAL, vivement. Son nom?

DE CLERîioNT. Al) ! jo ne fe le dirai pas !.. pour mon honneur! car dnssé-jc m'exposer à toutes tes railleries .. moi mauvais sujet... moi ton élève... j'étais devenu amoureux lou...

ANNIBAL. T'oubliera ce point-là!

DE CLERMONT. Que veux-tu? tout le monde a ses momen'.s d'erreur et de faiblesse. Je m'étais fait présenter chez sou père, et, pendant plus de trois mois, je n'ai pas perdu une occasinn de la voir, de la suivre...

ANNiBAL. Il me semble que c'était elle qui excrrait sur toi, le si/«(eme d'attraction!

DE CLERMONT. Et cc qui cst plushouteux, plus hnniiliaiit encore., mais je suis dans mon jour de l'ranchi>:e... c'e.stijue mes hommages, mes assiduités, ii'obtinrept ri^n, que son inilifTérince ; le dépit, la colère, le d'^sespoir n'eurenl pas plus de succès; elle ne d.;igna même pa? s'apercevoir que /étais furieux! et entirt... je ne sais oas si je dois te l'avouer...

ANNIBAL. Allons... du couRige!..

DE cLER-MONT. Oq me dit uu jouT, que monsieur son père élait sorti... le lendemain il était encore ab^^nl et le troisième jour même réponse... il était clair...

ANNiDAL. Que l'un te congédiait!

DE CLERMONT, ovec cokre. Que l'on me fermait la poitc... à moi... unpaieil afiVoiit! c'était, il est vrai, ie lendemain de notre duel... qui fil tant de bruit... tu s.\is... toi et moi... contre ces deux oriicieis étrangers pour cette cantatrice italienne.

ANNioAL. Qui nous ti'ompiiit tous les quatre!

DE cLF.R.itONT, suuriaiU. Oui elle aimait les quatuors.

ANNiuAL. Et c'tst ptiur ccla, pour une querelle musicale, que l'un refusait de te recevoir!

DE CLERMONT. Aussi, dans mon dépit, dans ma rago, j'étais capable de tout... pour obleuir un instatit. un seul instant de cette fière beauté!

ANMBAL. Eh bien!., et le magnétisme et sa puissance!..

DE CLER.MONT, vivement. Ah ! si j'en avais trouvé l'occasion!..

.\m : L'amour qu Edmnntl n su me taire.

Pour vaincre ce cœur iiiflexilile,

En Mesmer et ilans mon talent

J'avais espoir; mais iinpossi!)Ic

De la trouver seule un instant.

Elle avait pour panle fulèle

Un [iCTC, un l'ivre et, pour nie faire fuir.

Une tante... un arjrus!

AKNiBAL, (jaiement.

C'est elle Qu'il fallait (l'abord eudoniiir!

C'était la tante, eh ! oui, mon cher, c'est elle Qu'il fallait d'ahord endormir.

DE CLERMONT. Que te dirai-jc! découragé, désespéré, je donnai dans mon di'pil ma démission de capitaine de dragons, je quittai Versailbs et la France, et depuis un an, décidé à l'oublier, je subis nu voyage d'agrément qui m'ennuie à périr, tout en faisant cc que je peux pour m'étourdir et me di.straire !

ANNiBu.. Et quels sont tes projets mainlenant?

DE CLERMONT. De reprendre du service. J'ai adressé une demande au miuisire, et voyant que la reiiouse n'arrivait pas, je me rendais à Versailles pour hâter cette décision.

ANNIBAL, d'un air de doute. Bien vrai?

DE CLERMONT. Eh bien non ! (.1 demi-voix.) mais pour tâcher de me rapprocher d'elle et de la revoir.

ANNiuAL. Quoi ! ta folie te tii.'ut toujours?

DE CLERMONT. Tu l'aS dit.

ANNIUAL. C'est fini!., je vais te renier pour mon élève... tais-toi au moins devant ce jeune homme... carc'est lui!., non, c'est madame Jacquemart.

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