SCÈNE VI
LE CHEVALIER, M DE CLERMONT, paraissant à la porte du fond.
LE CHEVALIER, pouManJ uncridejoie. Qu'ai-je vu?., mon maître, mon ami !
DE CLERMONT, couront à lui. Le chevalier!.. {L'embnissant.) Ah! je te revois!
LE CHEVALIER. D'où viens-tu donc!
DE CLERMONT. Débarqué avant-hier au Havre!., arrivé ce matin à Paris !.. et mon voyage n'a été qu'un enchantement continuel ! C'est une belle chose que les forets de l'Amérique et ses immenses prairies, et le Niagara, le Saint-Laurent! mais tout cela ne vaut pas la patrie... cela ne vaut pas la France! quel beau pays... c'est ce que je me répète depuis hier... Tiens... tiens... je suis trop heureux ! embrassons-nous encore !
LE CHEVALIER. Quelles nouvelles de l'armée?
DE CLERMONT, gaiement. C'est moi qu'on a chargé de les apporter au ministre de la marine et au roi.
LE CHEVALIER. Est-il Vrai que Washington et les milices de la Virginie étaient près de succomber?
DE CLERMONT, uvec cluileur . Oui, lorsque le comte de Rochambeau et ses six mille Français sont arrivés...
LE CHEVALIER, de même. La guerre alors s'est ranimée?
DE CLERMONT, de même. La guerre!., elle est finie!.. L'armée de Cornwallis battue et cernée a été forcée de se rendre prisimnière.
LE CHEVALIER. Et tu y étais ?
DE CLERMONT, naivement. Je n'y ai pas nui!., du moins mon gi''iicral a eu la bonté de me le dire... et de l'écrire au roi.
LE CHEVALIER. Mais quc de souffrances, de fatigues vous avez éprouvées !
DE CLERMONT. C'est Vrai ! aussi jamais, je crois, je n'ai passé d'année plus animée, plus pleine, plus heureuse. Si tu savais, quand votre jeunesse s'est écouléeoisive et iuoccM|ié(!... quel contentement de ne plus être sur la terre un fardeau iiiutde, de voir l'estime qui vous arrive; si tu savais combien les graves événemints dont nous avons été témoins, ont mûri en peu de temps nos idées si futiles et si folles : le Nouveau-Monde se soulevant pour pmclamer son indépendance, tout un peuple cpii uou.^ doit sa liberté, qui nous le dit, et qui jiii'e, Dieu le veuille, de ne jamais l'oublier... chaque citoyen nous louchant dans la
IRÈNE
main et non? disant: Frères! ces magistrats qui venaient aii-ilcvant de nous, et ces femmes qui nous jetaient des tleurs... Alil voilà ce qui fait regretter le passé ! voilà ce qui fait dire : Que de jours de gloire j'ai perdus!
LE CHEVALIER, ovcc émotîon. Oui... oui... je comprends Cela !
DE CI.ERMONT. Tant mieux ! car moi qui, jusqu'à présent, t'avais donné de si mauvais conseils... . LE CHEVALIER. Le meilleur de tous, c'est ton exemple!
nE CLERMONT. Du bouheur et voilà tout ! Parti capitaine... j'ai un régiment; c'est moi qu'on a chargé de rapporter en France les drapeaux enlevés... y compris le mien!
LE CHEVALIER. Ah ! fu CH as un !
DE CLERMONT. Oui ! je me suis élancé en prononçant son nom... je nie suis écrié comme les preux nos ancêtres : Ah! si elle me voyait!., et elle m'a protégé j'en suis sûr! tous, tombés à mes côtés, et moi, pas une balle, pas une blessure? c'est dommage ! elle l'aurait vue, mais que veux-tu!., ce sera pour une autre fois!
LE CHEVALIER. Ah çà, uion ancicn maître... vous êtes donc amoureux?
DE CLERMiiNT. Parbleu ! sans cela! est-ce que je serais parti! il n'y avait que cela ([ui soutenait mes forces et mon courage... je voulais revenir... et revenir digne d'elle, je voulais avoir le droit de me présenter devant son père et de lui dire :
AiB du Pot de fleurs.
Pour expier ma folle jeunesse, Pour oliUnir celle que j'adorais.
J'ai bran/, dans ma noble ivresse El la mitraille et le feu des .\nglais. Si par le feu, surtout en France, Tout est [uirifié, dit-on, Cou|ialjle, j'ai droit au pardon.
Et vainqueur, à la récompense! Je viens implorer mon pardon Et reclamer ma récompense.
LE CHEVALIER. Ah çà, c'cst doHc unc gagcurc... une épidémie... tout le monde se marie!
DE CLERMONT, souriont. Eh! qui donc encore?
LE CHEVALIER. Le nouvcau marquis de Montsorin, notre ami .Annibal!
DE CLERMONT, Tiant. Annibal lui-même!..
lE CHEVALIER. Lui-uième! en personne!
DE CLERMONT. Bravo!.. sescréanciersdoiventlebénir !
LE CHKVALIER. AUSSi... lls y SOHt.
DE CLERMONT. OÙ doilC?
LE CHEVALIER. A la bénédiction nuptiale qu'on lui donne en ce moment.
DE CLERMONT, riant. Ah! je suis arrivé trop tard... j'aurais été son témoin !
LE CHEVALIER. (J'cst cc qu'il dlsait ce matin... car il venait de l'écrire... de t'envoyer un billet de part en Amérique...
DE CLERMONT, gaiement. Nous assisterons du moins au diner et au bal... et nous embrasserons la mariée! l'as-tu vue?
LE CHEVALIER. Ici! au moment où elle partait pour l'église !
DE CLERMONT. Je nc te demande pas si elle est riche... cela va saiisdire... c'était de rigueur; mais est-elle jolie?
LE CHEVALIER. Chamiaiite ! et d'une illustre et ancienne famille... de la famille de Brienne.
DE CLERMONT. CoUlmCnt?..
LE CHEVALIER. Tiens, entends-tu ce bruit dans les cours de l'hôtel : ce sont toutes les voitures qui reviennent de l'église.