SCENE IV
ISELLA, ODOARD,
ODOARO, entrant par le fond, à part. C'est elle!., elle n'est pas partie !.. ah ! mon ami Hector, vous paierez cher cette course-là... Décidément la reine n'arrive que demain, et j'ai devant moi toute une soirée qui vous sera fatale !
ISELLA. Allons! partons!
ODOARD, à part. Diable! pas de temps à perdre!., les grands moyens!.. [Haut et criant vers la cantonade.) Le.i imbtciles! les butors!., adressez-vous donc à eux!
ISELLA, le retournant. L'ofUcier de ce matin!... A qui en avez-vous rlonc. Monsieur?
ODOARn. .\ux garçons de celle auberge., à Gennaio !
ISELLA, s'approchant. Gennaio?
ODOARD. Il ne sait rien!
ISELLA. C'est bien vrai!
ODOARD. Un petit niais!
IsiîLLA. Quelquefois!
ODOARD. Lui qui va tous les jours à Naplos... ne pouvoir m'indiquer dans la rue Tolède la personne que je cherche.
ISELLA. La rue Tolède?.. Pardon, Monsieur, j'y demeure moi-même .. et, vu que j'y connais beaucoup de monde, je ser.us peut-être susceptible de vous indiquer .. si toutefois il n'yapas d'indiscrétion àdemander à.Monsieur le motif...
OUOARD. Gomment donc, il n'y a pa.s de mystère... Vous saurez, Mademoiselle, que j'habite avec ma tante un château du voisinage.
ISELLA, à part. Un château! je m'en doutais à sa physionomie!
ODOARD. Nous attendons une parente qui va se marier... des parures, des robes de noce à faire... et ma tante a oui pari' r avec tant d'éloges d'une jeune artiste en coulure qu'elle n'en vent pas employer d'autre, et méfait faire six lieues pour aller lui offrir de passer trois mois chez nous, à raison de mille piastres. .
ISELLA, à part. Mille piastres! juste ce qu'il me faudrait pour ma dot! Elle est bienheureuse, celle-là! (Haut.) Et son nom. Monsieur, son nom à cette artiste?
ODOARD. Un nom fort agréable... Is... Is... la...
ISELLA, vivement. Isella, peut-être? près la fontaine, n" 5, à l'entrosol, les volets verts?
ODOARD. Justement!
ISELLA. Dieu! quelle rencontre!
ODOARD. Elle VOUS serait connue? alors, je vous demanderai si elle mérite en effet tout le bien qu'on en dit?
ISELLA. .K cet égard-là. Monsieur, je suis trop modeste; comme c'est moi-même !
ODOARD. Vous, Mademoiselle? allons donc!
ISELLA. Comment! allons!
ODOARD Vous me pardonnerez de vous dire que ma tante est trop rigide pour que je lui amène ainsi la première venue...
ISELLA. Mais, Monsieur, il n'y a pas de première venue, puisque je vous dis que c'est moi !
ODOARD. Vous le dites! vous le dites... il faut des preuves parce que ce qui nous a décidés en faveur de
mademoiselle Isella, c'est qu'elle jouit d'une reputalion...
ISELLA. Intacte! Précisément, Monsieur... c'est bien moi, connue, j'ose le dire, pour la solidité des principes et des points arrière...
ODOARD. Permettez! il n'est pas aisé de m'en faire accroire... j'ai des renseignements... D'abord, une très-jolie personne.
ISELLA, les yeux baissés. Dame! Monsieur...
ODOARD Je conviens que jusque-là le signalement est exact... On ajoute qu'elle a la main la plus blanche...
ISELLA, avançant sa main. Si ce n'est que cela?
ODOARD, après lui avoir pris la main. Parfaitement conforme!., et des yeux, surtout!,.
ISELLA. Je ne les cache pas!
ODOARD. C'est juste! c'est très-juste! On disait même... (// va pour lui prendre la taille.)
ISELLA, are<" impatience. Ah', dame! s'il faut un signalement si minutieux, d n'y a p,as moyen de se reconnaître!
ODOARD. Non, Mademoiselle, non, cela suffit!.. D'ailleurs je me fie à vous ; vous ne voudriez pas me tromper, abuser de ma crédulité.,.
ISELLA. J'en suis incapable.
ODOARD. 11 n'y a plus (pi'un obstacle, c'est que nous ne pouvons pas attendre... et vous devez être si courue... avoir une si nombreuse clientèle !
LES TREIZE
ISELLA. 11 est silr c|ue, Dieu merci, ce n'est pas l'ouvrage qui me m.iuiiue, et qu'il m'en tomlie de tous les eûtes... Mais ilaus re moment-ci je n'ai rien à faire... dallais àTarente, pour un mémoire qu'on peut remettre plus tanl.
ODo.\uD. Est-ce heureux ! Et vous vous mettrieî à ma disposition?..
ISELLA. Quand vous voudrez.
ODOARD. Pour me suivre dans ce beau ch;Ueau, qu'on TOit lA-bas sur la colline?
ISELLA. Je n'ai point de préjugés contre les châteaux.
ODOARD, à part. A merveille!.. Une fois qu'elle y sera, je défie bien Hector!.. {Haut.) Allons! allons... Mademoiselle!
ISELLA. Le temps de prenrlre li-deJans mes cartons.
ODOARD. Impossible! je suis trop pressé de satisfaire l'impatience do ma respectable tante!
ISELLA. Mais, Monsieur...
ODOARD. On enverra tout chercher demain malin, et pour vous rassurer, voici un à-compto... cent ducats d'or, que je vous prie de recevoir d'avance, à condition que nous ne perdrons pas une minute... {Il lui donne uitc bourse.)
ISELLA, prenant la bourse, à part. Cent ducats d'or! il y met des procédés... {Haut.) Allons, par égard pour madame votre tante...
ODOARD. Quivousen remercieradans un quartd'heure... ■Venez, Mademoiselle, ma calèche est attelée. {Ils vont pour sortir; la porte du fond s'ouvre.)