ÉLISA, JOSEPH
JOSEPH. Il t'a baisé la main... comme un grand monsieur... voulez-vous permeitre. .. que c'est bête. .. une main... quand il y a une figure.
ÉLISA. Enfin, te voilà séché... tu n'as pas froid?...
JOSEPH. Ah! bien oui... j'étouffe! Dis donc, j'ai l'air faraud comme ça.
ÉLISA. La toilette te va... tout comme à un autre.
JOSEPH. Et même mieux... tu vois bien, si j'avais un habit bleu comme monsieur \médée , mon Dieu ! on me prendrait pour un monsieur tout comme lui... avec seulement cinquante-cinq , soixante francs , j'aurai l'air notaire , quand je voudrai ; et le dimanche quand j'ai ma redingote marron que mauian m'a fait retourner et mon gilet fond bleu que tu m'as fait faire avec un restant de ta robe , je ne suis pas mal tout de même , et je ne serai pas fier comme monsieur Amédée. ..
ÉLISA. Comment! il l'a été f)our toi...
JOSEPH. Je crois bien.. . l'autre jour que je portais les épreuves d'un roman à monsieur Paul de Kock, que je lisais en route, je manque d'être écrasé par un cheval superbe. Oh! eh!... je recule, et qu'est-ce que je vois dans un beau tilbury... M. Amédée qui menait , et qui me détache un coup de fouet sans ine reconnaître. .. Monsieur Amédée !.. . que je lui crie... Ah! bien oui... ilpartcomme l'éclair. .. sans seulement me regarder... C'est un faquin, vois-tu.
ÉLISA. Monsieur Amédée... quelle apparence qu'il ail un tilbury!...
JOSEPH. Dam 1 à ukùos qu'il ne soit le cocher... Mais il y avait un domestique, un groom, vois-tu, que je reconnaîtrais entre mille.
ÉLISA. Tu es fou... mais enfin , me diras-tu ce qui t'est arrivé ce matin... comment es-tu tombé dans le canal?...
JOSEPH. Oii! c'est une aventure bien drôle; je ne veux la raconter qu'à toi seule... tu es gentille , tu ne me grondes pas , je t'aime, toi , ma s<v'ur. .. toi, ma Lisa.. . qui as grand soin de notre grand'mère... pauvre vieille feumie! ... cllegrondcbien par-ci, par-là; c'est de son âge., et puis, elle est si bonne... quand elle pleure , quand elle a du chagrina cause de moi... des riens... des bêtises... eh bien ! ça me fait venir de grosses larmes... Grand'mère, vois-iu .. oh! grand'mère... je l'aime... et quand je l'embrasse. .. je l;i mangerais, quoi!... je me jelterais au feu pour vous..
LE GAMIN DE PARIS
ÉtiSA. Ce n'est pas deçà qu'il s'agit...
JOSEPH. Ah! oui, revenons à l'eau... Il faut donc te dire que les rencontres et les camarades, voilà ce qui m'entraîne toujours... les boulevards ou le canal. .. c'est ma perte. S'il n'y avait ni canal ni boulevards, je ne flânerais jamais... tu comprends ça... on joue, je passe... ça vous lente. .. un quart d'heure est bien vite pincé !... on dit au chef d'atelier qu'on a alten du pour les épreuves, j'ai sagné ouzo sous mercredi ; dis donc. . c'est pas in.il. [A part.) Il esi vrai que j'en avais perdu dix-l)uiL à l'iii'.primerie.
ÉLiSA. Très bien, très-bien ; tu t'éloignes du canal...
JOSEPH. C'est juste... m'y voilà... pour lors, je trouve là un tas d'amis... Maigret , le fils du tourneur ; Benoît , le fils du sculpteur, Dieiîuisier en fauteuils... sept, huit, et Gambin; oh! Gauibin. .. onparledeflâueur.. . en voilà un fameux numéro! pas un pouce d'ouvrage.
Am : Vaudeville de l'Ecu de six francs. Il commenc' par fair' le dimanche, Il n'travaiir jamais le lundi ; Sil'rDardi ijiiilijii' parti' s'emmanche.
Ça dure jusqu'au mercredi, Car c'est tous les jours fêt' pour lui. C'est lejiiidi qu'il se promène, Il fait ses farc's le vendredi; Et quand il n'riboit' pas l'samedi, Il dit qu'il a perdu sa s'raaine.
Pour lors, qu'est-ce que je vois?... dix-huit sous sur le bouchon... je dis,., j'en suis... avec ça que j'ai des doubles décimes qi sont soignés.. . un pour piquer, un pour abattre. .. est-ce que je ne te les ai pas montrés?
ÉLISA. Mais le canal... le canal.
JOSEPH. J'y rentre... je tire mes patards de ma pociic , comme ça.. . (// tire son mouchoir de sa blouse et fait tomber une toupie avec sa corde.) Tiens ! c'est ma dormeuse... autre jeu ça.. . c'est sur le boulevard .. à côté du Gybnase , il y en a qui sont très-forts !. .. {Tout en continuant son récit, il corde sa toupie , la prend dans le creux de sa main, etc. , etc. jeu de l'acteur.) J'abats le bouchon du premier coup... ils étaient vexés... ils marronnaient... on relève de trois sous... il y avait du monde à nous regarder... des bonnes, des enfants... est-ce que je sais?... au moment où j'allais jouer mon second... voilà un grand cri !... qu'est-ce que c'est que cela?... figure-toi, une imbécile de bonne qui causait avec je ne sais qu'est-ce, sans s'occuper de son marmot , elle moutard était tombé dans le canal ; un pauvre petit mioche de quatre ans et demi. Ils étaient tous à crier: Ah! mon Dieu!.,, au secours!,,, au secours!... un enfant qui se noie... Je n'en fais ni une ni deux, v'ian... je me jette à l'eau. .. je repêche le gamin , au moment où il allait disparaître sous un bateau de tuiles. .. C'est en-
core heureux, n'est-ce pas... un petit moment plus tard , bonsoir... {Il fait aller sa toupie et la prend dans la main.) ?,la jobarde de bonne s'était tiouvéemalpendant ce teaipslà. .. j'avais beau lui dire... mais tenez donc, la Picarde... ce n'était peut-être pas une Picarde... c'est égal... voilà, votre enfant... faites-y attention une autre fois. ., Parole d'honneur... c'est indigne, les parents sont si imprudents... on devrait traduire des filles comme ça à la correctionnelle... Si jamais j'ai des enfants, je les promènerai moi-même. Il y avait foule... on m'entourait... on me serrait les mains... on nvauraii embrassé sans la crainte d'être mouillé.. . j'en étais tout honteux. ., avec ça que j'étais trempé comme tu as vu... Je me suis sauvé... et je suis rentré tout courant à la maison... Voilà mon histoire du canal... n'est-ce pas qu'elle est drôle ?...
Il fait aller sa toupie.
ÉLISA. Bon Joseph... si gentil... si modeste... et on l'accuse toujours.
JOSEPH. Qui donc... mais qui donc...
M. Amédée, peut-être..
ÉLISA Non... il te rend justice,., et tiens, je t'en prie, pas de rancune pour lui... aimele par aniitié pour moi... n'en dis pas de mal devant grand'mère surtout... ça m'a fait du chagrin.
JOSEPH. Eh bien , non... je te le promets.
ÉLISA. J'ai déjà tant de peme à le défendre contre njonsieur Bizot.
JOSEPH. Monsieur Bizot , je m'en moque , c'est un vieux sarcophage... un être de l'ancien régime... couvert de préjugés.
ÉLISA. Ecoute donc 1 ce matin , ce gros sou qu'il a reçu..,
JOSEPH. Pourquoi qu'il vientse mettre dans notre bouchon? D'ailleurs, il n'a rien àdire... . je l'ai prévenu... j'ai dit: Gare les quilles...
Et en di-^arU cila, il lance une seconde fois sa toupie qu'il a cordée, et il atirapi' M. Bizot, qui entre en ce moment avec Mn>e Meunier.