‹ Pièces de théâtreChapitre 1054 sur 1093 · SCÈNE VL LE GÉNÉRAL, JOSEPH · texte numérisé non relu

SCÈNE VL LE GÉNÉRAL, JOSEPH

LE GÉNÉRAL, observant Joseph. Eh bien, que veux-tu à mon fils?... Parle.

JOSEPH, roulant sa casquette. Ce n'est pas vous que je cherchais, c'est monsieur Amédée.

LE GÉNÉRAL. Que diable I... je suis son père !

JOSEPH. Je ne dis pas, mon général, et j*en suis bien fâché.

LE GÉNÉRAL. Qu'est-cc à dire? expliquetoi.

JOSEPH. Ah ! mon Dieu 1 mon général, je ne sais comment... Je croyais pouvoir... et je n'ose pas. Je voudrais voir Amédée... {Se reprenant.) Monsieur A.nédée.

LE GÉNÉRAL , avec impatience. Ab I lu m'impatientes à la fin...

Air : Un homme pour faire un tableau.

Allons, voyons, rassure-toi.

JOSEPH

Général, vous êt's trop aimable.

LE GÉNÉRAL

Voyons, avance auprès de moi.

JOSEPH

Au fait, il a l'air d'un bon diable.

LE GÉNÉRAL

Eh bien!

JOSEPH

Pour moi, c'est trop d'honneur.

LE GÉNÉRAL

Mais tu recules, il me semble.

JOSEPH

Certain'ment vous n'me faites pas peur.

Mais c'est singulier comm' je tremole.

LE GÉNÉRAL. Parle, ou va-t'en.

JOSEPH. C'est juste : je suis franc, et je vas tout vous dire... vous conter.

LE GÉi\ÉRAL. A la bonne heure!... Approche et dépêche-toi.

Il s'assied et s'occupe de son chocolat.

JOSEPH. Voici ce que c'est, mon général. .. Je vis chez nous, avec ma grand'mère qui est une bonne femme... et ma sœur, un an^e... Nous sommes de braves gens... c'està-dire moi... hier encore, un enfant... mais aujourd'hui...

LE GÉNÉRAL. Oui, hier, tu as cassé mes carreaux, ei aujourd'hui tu me débites un tas de sorneites...

JOSEPH. Tour ce qui est des carreaux, c'est l'affaire du vitrier.

LE GÉNÉRAL. Maisvoyons... Quels rapports as lu avec mon (ils?. .. te doit-il de l'argent?

JOSEPH. l'Ii ! si ce n'était que ça. .. Votre fils, voui-vous... oh! c'est indigne... il vient loger à côté de nous... comme un pauvre jeune homme, un ouvrier, un artiste sans ouvrage, quoi!... avec un habit râpé, un air honnête.. . {Le Général laisse son chocolat.) Et puis, entre voisins, on se dit un mot en passant. .. comme ça... bonsoir... de rien à rien... il n'y a que la main... Et sous prétexte de faire le portrait de ma grand'mère, pauvre bonne femme... comment se douter?., et moi donc... je l'aimais, monsieur Amédée... comme un frère., .il me tutoyait... {Le Général se retourne et le suit avec intérêt.) Et puis, ma sœur, si bonne, si sage!... Ah! votre fils, votre fils, c'est un faux ami... c'est un... c'est un...

Il suffoque.

LE GÉNÉRAL, se levant. Allons, assiedstoi. . . continue. .. du courage donc. . . 11 a du cœur, cet enfant.

JOSEPH. Oui, du cœur... c'est ce qui m'étouffe... j'en mourrai, et ma grand'mère... ah ! mon général !

LE GÉ^ÉRAL. Continue, mon garçon... Je tremble de deviner.. .

JOSEPH, avec énergie. Votre fils, c'est un traître, un lâche.. . {Mouvement du général.) Oui, oui, un lâche 1 il nous trompait tous...

LE GAMIN DE PARIS

nier, snr quelques soupçons, quand on lui a dit : « Eh bien ! parle. .. demande sa main. .. épouse-la, tiens ta promesse. .. » il a répondu: non... et il est parti... et ma pauvre sœur m'a sauté au cou en pleurant... et elle m'a dit: «Déshonorée... perdue!» Voilà, mon général.

LE GÉNÉRAL, croisant les bras et le regardant. Oui, j'attendais cela... déshonorée... perdue! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

JOSEPH. IMais vous n'avez donc pas entendu?... déshonorée!...

LE GÉNÉRAL, se promenant. Eh! parbleu!

voilà lefiuit de l'oisiveté, de la paresse! Séduire une pauvre fille... des roueries du bon temps... une régence au petit pied. Qu'il vienne!... oh! je le traiterai... Il partira... il quittera Paris... il le faut...

JOSEPH. £t ma sœur, monsieur... que voulez-vous qu'elle devienne?

LE GÉNÉRAL. Ta sœur. .. ta sœur... c'est malheureux sans doute, mon garçon... Je conçois ton chagrin ; mais au bout du compte, pourquoi ta sœur s'est-elle laissé séduire?..,

11 va s'asseoir.

JOSEPH. Pourquoi! ..Ah! vous aviez l'air d'un brave homme, vous m'aviez écoulé avec tant de bonté 1... je vous aimais déjà.. . mais vous êtes dur, insensible; je ne vous aime plus... Pourquoi?... parce que votre fils a menti... lâchement menti; parce qu'il n'a pas dit : Je suis monsieur Amédée, fds d'un général, d'un pair de France, d'un comte, est-ce que je sais ?. . . parce qu'il n'a pas dit : Je suis noble, riche, puissant... On voit la distance alors, on se méfie... mais un ouvrier, un artiste qui vous aime, qui vous épousera... Il l'a juré... il avait l'air malheureux... Parbleu!., .nous l'aimions tous... ma sœur aussi ! et si elle a failli, c'est qu'un ange aurait failli comtne elle... Dam! il cachait son nom.,, son rang... et jusqu'à cette croix... cette croix d'houneur qu'il porte... oh! il a bien fait... il n'y avait pas de cœur dessous !

LE GÉNÉRAL, vivement. Malheureux!...

5e contraignant. ) Mais oui. . . un déguisenient, une trahison... une lâcheté...

JOSEPH. Et vous son père... un brave géiiéral de l'empereur... vous demandez ce qu'il faut que vous fassiez?. ..

LE GÉNÉRAL. Parbicul... tu me ferais plaisir de me l'apprendre.

JOSEPH. C'est bien difiicile !

LE GÉNÉRAL. Je Voudrais te voir à ma place.

JOSEPH. Tiens! et moi aussi...

LE GÉNÉRAL. Qu'est-ce que tu ferais?...

JOSEPH. Oh ! si vous ne devinez pas... ce n'est pas la peine... Mais si fait!... A votre place, moi, voyez- vous, je ferais venir mon (ils; je lui dirais : « Monsieur le comte, vous

» êtes un g^eux, un misérable, vous avez » trompé de braves gens... une pauvre jeune » fille... vous vous êtes fait passer pour ce » que vous n'étiez pas, pour un artisan, un «ouvrier... Eh bien! vous serez artisan, » monsieur, vous travaillerez pour vivre. »

LE GÉNÉRAL. Eh bien!

JOSEPH. Et vous épouserez la pauvre jeune fille que vous avez trompée.

LE GÉNÉRAL, souriunt. Comme tu y vas!..

JOSEPH

Air : Epoux imprudent, fils rebelle.

Je n'vous demand' pas votr' ricliesse.

On s'pass' de fortune et d'grandeur;

Je m'moqu' que ma sœur soit nointesse,

Mais i'veux qu'on lui rende l'honneur;

Son uniqu' b\en est son honneur !

Victime d'une ruse infâme, J'veux qu'elle épous' tout d'suit' son séducteur. Elle ne s'ra pas la femme d'un grand soigneur,

Mais eir doit être uu honnêt' femme!

LE GÉNÉRAL. Bien! bien!... mais épouser... (A part.) C'est qu'il y a du bon dans ce gaillard-là.. . de l'âme, delà franchise, du désintéressement !

Il se lève.

JOSEPH. Eh! pourquoi pas épouser?...

LE GÉNÉRAL, ttvec bonté. Eh ! mon pauvre ami, tu ne sais pas que c'est précisément la chose impossible...

JOSEPH. Impossible I... mais alors, où estil donc? car ce n'est pas vous que je cherchais... c'était lui!... Impossible!... vous n'êtes pas un honnête homme.

LE GÉNÉRAL. Eh! va te promener... tii lasses ma patience... Il n'y a pas moyen de s'entendre avec ce drôle-là.

II se rassieJ.

JOSEPH, avec une fureur croissante. Impossible!... je veux qu'il me dise ce mot-là lui-même... Alors... alors. .. il me tuera ou je le tuerai... oui, je le tuerai... je ne sais pas comment... c'est égal; les épées, les pistolets... ça ne me connaît pas; mais entre hommes, il doit y avoir des moyens. Oui, oui, il y en a, monsieur le général, n'est-ce pas?... il y en a?

LE GÉNÉRAL. Allons donc! es-tu fou?,., c'est à moi qu'il demande...

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