LE BANQUIER
Faites le jeu, messieurs... Le jeu est f.iit.
rien ne va plus. Vingt-neuf, rouge, impair et
passe.
(Tous les joueurs, occupés diversement, se rapptoclient de la table avec précipitation. — Warner s'avance sur la scène, tenant une poigucc de billcls de baM(]nc, et faisant sonner de l'or. )
WARNER
Vin{]t mille francs, et deux cents pièces
TRENTE ANS
d'or!... je n'avais pas cent francs il y aquclfiucs heures... M>i foi , vive le jeu ! j'ai retire trop tôt mon argent, jetais en si belle veine! j'aura.s dû faire paroli...
LE BANQUlEn.
Faites le jeu, messieurs *!
nODOLPIlE, venant d'on des salons.
Que le ciel me punisse, j'ai me'rite mon malheur.
WAnsEU, à part.
Ah! l'ami Rodolphe a perdu! (Haut.) Eh! qu'avez-vous, mon cher, vous ne paraissez pas content de la fortune?
r.onoLPHE.
Pardonnez-moi, monsieur; la fortune me traite de manière à me corriger pour jamais. Depuis huit jours que vous m'avez séduit, entraîné dans cette maison, j'ai vu, suivi, subi toutes les chances du jeu, et j'ai perdu vin(;t mille frnncs.5. Hélas! c'est le tiers de la fortune que mon vertueux pèie avait lentement acquise par un honorable travail ; mais je ne le re{;rette point, puiscpi'à ce prix j'ai fait l'apprentissage des hommes qu'd faut fuir, et des lieii.x qu'il faut détester.
WARSEIi.
Eh! voil.T le thème ordinaire de tous les joueurs mallrailc's ; un sourire du hasard, ils changent aussitôt de ton. Alloiïs ! consolez-vous, et soyons philosophes... Je vous démontrerai certain coup... Mais, chut! j'aperçois quel- (ju'un dont je veux, en ami, (|ue vous fassiez connaissance.
nonoi-PiiE.
C'est M. Georges de Germany,
WAnNEll , confidentiellement.
Nous nous réunissons ici toutes les nuits. Oh! c'est un joueur intrépide, je vais...
RODOLPHE
Non... de grâce! ne me nonyinez pas ici! OEOI'.OES, arrivant avec eniiircsscmcnt , et s'cssuyant le front.
Ah! j'arrive enfin! Bonjour, Warner; quelle heure est-il?
WARNEU.
Minuit.
GEORGES
Aussi tard! fatalité!... Je comptais s*ir cette nuit; car le sort, depuis quelrpies jours , s'acharne il me persécuter. Tu sais (pic j'ai perdu les trente mille franes t|uc mon père m'a remis pour acheter les diamants que je dois offrir à ma charmante future ; tu conçois donc qu'à tout prix il me fallait de l'argent; j'ai couru (liez notie usurier, le traître était parti ; je l'ai relancé jusqu'à sa campagne, et tu vois^ j'arrive.
• Pendant touf ce tiiblcau , jtisqu'nn (^r.ind récit de Ceornci, le jrn rontiniie, et l'on cnfend l:i voix du ban- (|uier (Toclaniint les diverses chances.
WAUNER.
Il fallait me parler; je suis en veine... j'ai gagné.
GEORGES
Je ne pouvais le deviner... J'ai fait ressource de quehpies bijoux, (pii , malgré la ténacité de' l'arabe impitoyable, se sont, comme Jupiter métamorphosés en cette rosée d'or.
( II lui montre des louis. ) WAR^ER.
J'aurais fait ton affaire ici ; mais n'importe, te voilà les armes à la main. Attaque la fortune en honmie de courage ; un peu de témérité! cet argent te portera bonheur.
GEORGES
Jouerai-je ce coup d'hier, qui, par p.trcn« thèse, m'a coûté cent louis?
WARNE>R.
Non.
GEORGES
Tu me l'avais conseillé.
AVAr. NEIV.
Oui ; mais j'ai réfléchi ; attends l'impair; joue passe et la couleur, puis deux fois pair ; double toujours tes enjeux... il faut <|ue la banque saute au quatorzième coup.
GEORGES
Fortune! acrorde-iiioi seulement une demiheure, et je suis à-la-fois le plus heureux des hommes, des amants et des époux!
WAUXER.
Va, joue et gajjne!
GEORGES
Attends-moi. ^
( Il ouiirt se mf Ici à la société duns an autre talon. )
RODOLPHE
Le malheureux ! quel désordre!... Mais War. ner revient.
\VAR^ER , à part , écrivant sur ses tablettes.
Il lui faut un éerin... précisément, j'ai vt chez la discrète dame, qui fait ici certain trafic une parure... (Pliant le billet qu'il vient d'écrire, • ai)ercevant un domestique.) Monsieur de la chambre! écoutez... Ce billet, tout de suite à li dame Sarabec; ici dessus.
LE DOMESTIQL'E.
Je sais, monsieur.
( Le domestique sort.
RODOLPHE , à part.
Que prépare-t-il ?
WAiRKER, serrant ses tablettes.
L'affaire sera bonne... (A Rodolpbe. ) Eh bien
mon cher, vous n'avez [las voulu que je von
présentasse à mon ami; tant [lis jiour vous..
un charmant garçon, qui sera riche sous peu.
RODOLPHE
Ckjmment?
WARNER
Un mariage superbe! une petite femme chai» mante!... c'est un ami à faire.
r JOURNÉE, SCÈNE I.
r.ODOi.niE.
Vous comuiiiSLZ donc sa faaiille?
WAUNER.
Certainement : c'est moi qui forme ce jeune homme; je l'ai lance dans le monde.
r.ODOLPIlE.
Ah! je comprends... mais on dit que fon père, M. de Germany, est un homme sévère et de mœurs rigides.