SCENE PREMIERE
Un Homme, assis devant une table, l'Aubergiste.
l'aubergiste. Que désirez-vous ?
l'inconku. Du pain et du vin d'abord, s'il vous plaît , car depuis le matin je n'ai rien priii.
l'aubergiste. On va vous donner cela.
Il lève la trappe de la cave.
l'hôtesse, paraissant sur la balustrade.
El) ! l'homme ?
l'aubergiste. Quoi?
l'hôtesse. La mule du moine.
f m: JiiLRGiSTE, descendant. Boni
l'hôti SSE. Tout de suite.
l'aubergiste, du fond de la cave. Ah ! oui, tout de suite , avec ça qu'ils payent bien, les mendiants de moines.
l'hôtlsse. Celui-là paye... et paye en or même,
l'aubkrgiste, reparaissant, une bouteille d la main. Bah ! en ce cas, c'est autre chose! (// dépose la bouteille sur la table, et ouvre la fenêtre de la cour.) Eh ! Pataud...
UNE voix. Quoi qu'il va?
l'aubergiste. La mule de sa révérence... tout de suite.
LiNt.ONNU. Vous avez un moine chez vous?
l'aubergisie. Oui.
l'inconnu. De quel ordre ?
l'aubergiste, y a-t-il un ordre qui s'appc'le l'ordre des questionneurs?
l'jnconmu. Je ne crois pas.
l'aubergiste. .J'en suis fâché... celui-là en serait sûrement.
l'inconnu. 11 vous a fait des questions?
l'hôtkssf.. Seigneur Dieu ! il n'a fait que cela dcptiis qu'il est arrivé : Combien y a t-il d'ici à Réthuiie?... Combien (!<• Rélhune à Armentièrcs?. . . Avez-vous jamais été dans un couvent d'Augustines?... On dirait qu'il a un (le ses parents (pii a perdu (juclque chose de cecôlé-là, il va une dizaine d'années, et qu'il ckerche ce qu'il a perdu.
On frnppc à la fcnf^trc qui donne sur la route.
UNE voix. Eh ! l'ami !
l'hôtesse. Tiens! on frappe.... ouvre
donc.
T.'AUBERCiisn:. Des gens à cheval.... Si c'élaient des Espagnols !
l'hôtesse. Eh! non... puisqu'ils parlent français.
LA VOIX, du dehors. L'ami!... l'ami!
L'AUBhRGiSTE, ouvrant. Que désirez-vous, monsieur le brigadier?
LE BRIGADIER. Peux-tu me donner des nouvelles de l'armée espagnole ?
l'aubergiste. Ah ! morbleu ! tout le monde peut vous en donner... les pillards!... on ne peut pas faire cent pas qu'on n'en rencontre !
LE BRIGADIER. Des partisans, oui... mais c'est le corps d'armée que nous cherchons.
Mordaunt parait sur la balustrade , s'arrête et écoute.
l'aubergiste. Ah! l'armée... c'est autre chose.
LE brigadier. Écoute: nous sommes envoyés par monsieur le Prince. . . l'armée espagnole a quitté ses cantonnements, et l'on ignore où elle est. Cinquante patrouilles sont en route dans ce moment, et il y a cent pistoles de récompense pour qui donnera des nouvelles certaines de la marche de l'ennemi.
l'inconnu. Je puis vous en donner, moi. •
LE BRIGADIER. VoUS !
l'inconnu. Oui, moi!
LE BRIGADIER. Vous savez OÙ cst l'armée espagnole ?
l'inconnu. Je le sais. Elle a passé hier la rivière de la Lys.
LE BRIGADIER. OÙ Cela?
l'inconnu. Entre Saint- Venant et Aire.
LE BRIGADIER. Par qui esl-elle commandée?
l'inconnu. Par l'archiduc en personne.
LE BUiGADiFR. De Combien d'hommes se compose-t-elle ?
l'inconnu. De dix-huit mille hommes.
LE brigadier. Et elle marche?
l'inconnu. Sur Lens.
LE BRIGADIER. Commcnt savez-vous tous ces détails ?
l'inconnu. Je revenais de Hazebrouck à Bétliune, lorsque les E.spagnols m'ont pris et m'ont forcé de leur servir de guide ; à trois heues d'ici , grâce à l'obscurité , je me suis sauvé.
LE BRIGADIER. Et uous pouvons uous fier aux renseignements que vous nous donnez?
l'inconnu. Comme si vous aviez vu vousmême ce que je vous dis.
LE BRIGADIER. Votre nom?
l'inconnu. Pourauoi laire?
LES MOUSQUETAIRES
LE BRIGADIER. Pour vouseiivoyer la récompense promise , si vos renseignements sont exacts.
l'inconnu. Inutile.
LE BRIGADIER. Comment inutile?
l'inconnu. On dit la vérité gratis ; on ment pour de l'argent... J'ai dit la vérité; vous ne me devez rien.
LE BRIGADIER. Cependant, mon ami, puisque cent pistoles ont été promises par monsieur le Prince.
l'inconnu. Si je dis la vérité, vous enverrez les cent pistoles au curé de Béthunc, qui les distribuera aux pauvres.
LE BRIGADIER. Mais nous boirons bien un verre de vin ensemble à la santé de notre général et aux armes de la France.
l'inconnu. Merci!
LE BRIGADIER. Pourquoi cela?
l'inconnu. Parce que vous ne me connaissez pas, et qu'un jour, si vous me connaissiez, vous pourriez vous repentir d'avoir choqué votre verre contre le mien. . . Poursuivez donc votre route, monsieur, et hâtez-vous de porter à monsieur le Prince la nouvelle que je vous donne.
LE BRIGADIER. Vous av£z raisou... Votre
mam, mon ami :
l'inconnu. Ce serait trop d'honneur pour moi, monsieur.
Il se recule.
Singulier personnage !...
le BRIGADIER.
Allons, en route !
Il sort.
W«MWV\W ^VVVVVVVVVVVVVVVVV\«/V\^'VVV\'VVVVVVV\'VVVVVWVVMWW