SCÈNE m
Les MÊMES, LORD DE WINTER.
de WINTER, entrant. Dites donc, maître?
l'aubergiste. Voilà, Votre Seigneurie.
MORDAUNT, relevant la tête. Oh ! oh !
DE WINTER. Où suis-je ici, s'il vous plaît?
l'aubergiste, a Pernes, monsieur.
MORDAUNT, à part. C'est lui ! Je me doutais qu'il était en France.
DE WINTER. A Pernes, entre Lilliers et Saint-Pol alors ?
l'aubergiste. Justement.
DE WINTER. C'est bien.
l'aubergiste. Votre Seigneurie désiret-elle qu'on lui serve à souper ?
DE WINIER. Non, je voudrais seulemenl prendre quelques renseignements sur le chemin.
part. Plus je le regarde , ... plus ce visage et cette
l'inconnu , à plus je l'écoute, voix!...
l'aubergiste.
sur le chemin...
Quelques renseignements . à votre service, monsieur.
de WINTER. Pour aller à Doulens, quelle est la route qu'il faut prendre ?
l'aubergiste. Celle de Paris.
de WINTER. Alors, on n'a qu'à suivre tout droit.
l'aubergiste. Mais cette route est infestée de partisans espagnols... je ne vous conseille pas delà prendre, ou tout au moins, si vous la prenez, attendez le jour.
DE WINTER. Impossible. . . il faut que je continue mon chemin.
l'aubergiste. Alors, prenez la route de traverse.
de WINTER. Mais ne me perdrai-je poin» .'
l'aubergiste. Ah dame! la nuit.,.
MAGASIN THEATRAL
DE WINTER. Mon aiîii , voulez-vous me servir de guide?
l'hôtesse, s' approchant. Oh! non, monsieur... J'espère bien que tu n'accepteras pas.
DE WINTER, Pourquoi cela , ma bonne femme?... je donnerai une récompense.
l'hôtesse. Non, monsieur, pour tout l'or du monde je ne le laisserais pas aller... pour qu'on le tue.
DE AVINTER. Et qui Cela?
l'hôtesse. Qui cela?... ces brigands d'Es- />agnols donc.
DE WINTER. Mon ami, il y a vingtpistoles pour celui qui me servira de guide,
l'aubergiste. Ce serait quarante, mon- Aieur, ce serait cent, que je refuserais... Voyez-vous , ce qu'il y a de plus précieux au monde, c'est la vie; et se hasarder à cette heure, dans la campagne, au milieu de tous ces bandits, c'est jouer la vie sur un coup de dés.
DE WINTER. Mon ami, si l'argent ne vous tente pas, laissez-moi vous parler au nom de l'humanité , en me servant de guide , en m'aidant à gagner Paris le plus tôt possible vous rendrez un immense service à quelqu'un qui est en danger de mort.
l'inconnu, se levant. S'il y a à rendre un si grand service que vous dites, monsieur, et que vous veuillez bien m'accepter pour guide... me voilà.
DE WINTER. Vous !
l'inconnu. Oui, moi! acceptez-vous, monsieur ?
DE WINTER. Certainement... et à votre tour, tenez, mon ami...
Il veut lui donner une bourse,
l'inconnu. Pardon monsieur , j'ai dit : s'il y a un service à rendre... et non de l'argent à gagner.
DE WINTER, Cependant, monsieur...
l'inconnu. Chacun fait ses conditions...
moi, voici les miennes,
DE WINTER, à ptirt. C'est singulier, il me semble que j'ai déjà vu cet homme,
l'inconnu, à part. Je ne me trompais pas, c'est bien lui !
DE WINTER. Maintenant, mon ami, voici une guiuée; faites exactement ce que je vais vous dire.
l' aubergiste. Dites, monsieur.
DE WINTER. Vn hoimne m'attend à Doullens; m.iis comme je suis en retard, il est possible (|ue cet homme, las de m'attendre , pousse jusqu'ici.
l'alheugiste. Comment le reconnaîtraije?
de WINTER. (Costume de laquais... trente cinq à quarante ans, cheveux et barbe... il les avait noire autrefois... silencieux comme
une pierre, au reste, répondant au nom de Grimaud.
l'aubergiste. Et il demandera?..,
DE WINTER, Il demandera lord de Winter.
l'inconnu, à part. C'est bien cela.
MORDAUNT, à part. Ah! mon cher oncle, j'aurais cru que vous gardiez un plus strict incognito,
l'aubergiste. Que lui dirai-je ?
DE WINTER. Que j'ai pris les devants et qu'il me rejoigne. S'il ne me rejoint pas, il me trouvera à Paris, à mon ancien logement de la place Royale... {A l'Ituonnu.) Voulezvous venir, mon ami?
l'inconnu. Oui, monsieur, et" ce n'est pas la première fois que je vous servirai de guide,
DE WINTER, Comment cela ?
l'inconnu. Rappelez -vous la nuit du vingtdeux octobre,
DE WINTER. Mil six Cent trente-six ?
l'inconnu. Oui, rappelez-vous la route de Béthune à Armentières.
DE WINTER, Silence ! Oui, je vous reconnais. . . Venez, venez.
Ils sortent.