‹ Pièces de théâtreChapitre 43 sur 1093 · BURIDAN, MARGUERITE, ORSINI · texte numérisé non relu

BURIDAN, MARGUERITE, ORSINI

MARGUERITE , 'entrant par une porte secrète , tenant une lampe à 1» main; à Orsini.

Est-il Hé de manière à ce que je puisse m'approcher de lui sans crainte?

ORSINI

Oui, madame.

MARGUERITE

Eh bien! attendez-moi là, Orsini; et, an moindre cri, soyez à moi.

( Orsini sort.) BURIDAN.

Une lumière ! Quelqu'un vient 1

eQ»

MAROtJERITE, s'approchant.

Oui , quelqu'un ! Ne comptais-tn pas revoir quelqu'un avant de mourir?

BURIDAN , riant.

Je l'espérais ; mais je n'y comptais pas. Ah ! Marguerite, tu t'es dit : Il ne mourra pas sans que je jouisse de mon triomphe, sans qu'il sache que c'est bien moi qui le tue. Femme de toutes les voluptés , à moi , à moi celle-là ! Ah! Marguerite, oui! oui! j'avais compté sur ta présence, tu as raison.

MARGUERITE

Mais sans espoir, n'est-ce pas? tu me connais assez pour savoir qu'après m'avoir réduite à la crainte, abaissée à la prière, il n'y a ni crainte ni prières qui me fléchissen* le cœur. Oh ! tes mesures étaient prises, Buridan •, seulement, tu avais oublié que , dès que l'amour, l'amour effréné entre dans le cœur d'un homme, il y ronge tous les autres sentiments, qu'il y vit aux dépens de l'honneur, de la foi du serment; et tu as été confier au serment, à la foi, à l'honneur d'un homme amoureux, amoureux de moi, la preuve, la seule preuve que tu eusses contre moi. Tiens, la voilà, cette page précieuse de tes tablettes, la voilà ! « Je meun assassiné de la main de Marguerite. Philippe Daulnay. » Dernier adieu du frère au frère, et que le frère m'a remis. Tiens ! tiens, regarde! (Prenant la lampe. ) Meure avec cette dernière flamme , ta dernière espérance ! Suis-je libre maintenant, Buridan ? Puis -je faire de toi ce que je voudrai?

BUBIDAlf.

Qu'en feras-tu?

MARGUERITE

N'es-tu pas arrêté comme meurtrier de Philippe Daulnay? que fait-on des meurtriers ?

BURIDAN

Etquel tribunal méjugera sans m'entendre?

MARGUERITE

Un tribunal! mais tu es fou; est-ce qa'on juge les hommes qui portent en eux de tels secrets? Il y a des poisons si violents, qu'ils brisent le vase qui les renferme. Ton secret est un de ces poisons. Buridan, quand un homme comme toi est arrêté , on le lie comme tu es lié, on le m«t dans un cachot pareil à celui-ci. Si l'on ne veut pas perdre et son ame et son corps à-la-fois , à minuit on fait entrer, dana sa prison, un prêtre et un bourreau : le prêtre commence. H y a , dans cette prison , un anneau de fer pareil à celui-ci, des murs aussi sourds et aussi épais que ceux-ci, des murs qui étouffent les cris , éteignent les sanglots, absorbent l'agonie. Le prêtre sort le premier, et le bourreau ensuite ; puis lorsque le lendemain le guichetier entre dans la prison , il remonte tout effrayé, disant que le condamné à qui l'on avait eu l'imprudence de laissoi It s aiaim libres

LA TOLR DE NESLE

s'est étranglé lui-même, preuve qu'il était coupable.

Je vois que nous avons même francliLsc, Marffuerite ; je t'avais dit mes projets et tu me dis les tiens.

MARGUERITE

Tu railles , ou plutôt tu veux railler ; ion orgueil se révolte de ma victoire ; tu voudrais me laisser croire que tu as quelque moyen de m'e'ch.ippcr pour tourmenter mon sommeil ou mes plaisirs; mais non, non, ton sourire ne me trompe pas ; les damnes rient aussi , pour faire croire à l'absence de la douleur : non , tu ne Deux m'échapper, n'est-ce pas? C'est impossible, .C "S bien lie', ces murs sont bien épais, ces portes tiicn solides ; non, non , tu ne peux pas meoliaoper, et je m'en vais. Adieu, Buridan ; as-tu quelque chose à me dire ?

BCRIDAH.

Une seule.

MARGCERITE.

Parle.

BURTOAS.

C'est un souvenir de jeunesse que je veux te raconter. En i agS , il y a vingt ans de cela , la Bourgogne était heureuse; car elle avait pour duc bien-aimé Robert II. (Ne m'interromps pas et accorde dix minutes à celui pour qui va s'ouvrir l'éternité. ) Le duc Robert avait une fille, jeune et belle, l'enveloppe d'un ange, et l'ame d'un démon ; on l'appelait Marguerite de Bourgogne. (Laisse-moi achever. ) Le duc Robert avait un page, jeune et beau, au cœur candide et croyant, aux cheveux blonds et au teint rosé ; on l'appelait Ltonnet de BoCRSOsviLLF.. Ah! tu écoutes avec plus d'attention , ce me semble ! Le page et la jeune fille s'aimèrent; cciiii qui les aurait vus tous deux à celte époque etquiles reverraitmaintenant ne les reconnaitr.nl t certes plus; et peut-être, s'ils se rencontraient, ne se reconnaîtraient-ils pas eux-mêmes.

MABGL'ERITE.

Où va-t-il en venir?

BUniDAK.

Oh! tu vas voir, c'est une histoire bizarre. Le page et la jeune fille s'aimèrent donc à l'insu de tout le monde. Chaqiu- nuit, >ine échelle de «oie conduisait l'amant dans les bras de sa maitresse, et chafjue nuit la m.iitresse et l'amant prenaient rendez-vous pour la nuit suivante. IJn jour, la fille du duc Hubert annl>lu^-| en pleurant a Lyonnet de Bournonviilc qu'elle allait être mère.

MARr,t3SniTB.

Grand Dieu!

BCr.lDAS.

Aide-moi à changer de place, Marguerite; cette position me fatigue, (Marguerite l'aide; Buridan, riant. ) Merci, Où en étnis-je, Marguerite?

MARGtJERITE.

La fille du duc allait être mère.

BCRIDAN.

Ah I oui, c'est cela. Huit jours après , ce se rret n'en était plus un pour son père, et le duc annonça à sa fille que le lendemain les portes d'un couvent s'ouvriraient sur elle, et, comme celles du tombeau , se refermeraient sur elle pour l'éternité. La nuit réunit les deux amants. Oh! ce fut une nuit affreuse. Lyonnet aimait Marguerite comme Gaultier t'aime; nuit de sanglots et d'imprécations! Oh! la jeune Marguerite, oh! comme elle promettait d'être ce qu'elle a été!

MARGUERITE

Après, après!

BCRIDAX.

Ces cordes m'entrent dans les chairs et me font mal , Marguerite. ( Marguerite coupe les cordei qui lient les bras de Buridan : il la regarde faire en riant. ) Elle tenait un poignard comme tu en tiens un, la jeune Marguerite, et elle disait: Lyonnet, Lyonnet , si d'ici à demain mourait mon père, il n'y aurait plus de couvent, il n'y aurait plus de séparation , il n'y aurait que de l'amour. Je ne sais comment cela se fit , mais le poignard passa de ses mains dans celles de Lyonnet de Bournonville; un bras le prit. If. conduisit dans l'ombre, le guida comme à travers les détours de l'enfer, souleva un rideau, et le page armé et le duc endormi se trouvèrent en face l'un de l'autre. C'était une noble tête de vieillard, calme et belle, que l'assassin a revue bien des fois dans ses rêves ; car il l'assassina , l'infâme! mais Marguerite, la jeune et belle Marguerite n'entra point au couvent, et elle devint reine de Navarre, puis de France. Le lendemain, le page reçut, par un homme, nommé Orsinj , une lettre et de l'or ; Marguerite le suppliait de s'éloigner pour toujours : elle disait qu'après leur crime commun , ils ne pouvaient plus se revoir.

MARGl'ERITB.

Imprudente !

BURIDA!».

Oui, imprudente! n'est-ce pas? car cette lettre, tout entière de son écriture, signée d'elle, reproduisait le crime dans tous ses détails et dans toute sa complicité. Marguerite la reine ne ferait plus maintenant ce qu'a fait Marguerite la jeune fille, n'est-ce pas, imprudente?

MARGUERITE

Eh bien! Lyonnet de Bournonville partit, n'est-ce pas? et l'on ne sait ce qu'il est devenu, on ne le reverra jamais. La lettre est perdue ou déchirée , et ne peut être une preuve. Que peut donc avoir de cunîmun avec c<!tte histoire Marguerite, reine, régente de France?

BLRIDA>.

Lyonnet de Bournonville n'est pas mort; et

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