‹ Pièces de théâtreChapitre 432 sur 1093 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les Mêmes, LA REINE, tout en noir, dans l'antichambre.

DE WLNTER. Ouvrczles dcux battants dc la porte, Toniy.

Toray ouvre en s'inclinant.

L\ REIXE, aou'erant son voile. Ah! milord, c'est donc bien vous! je croyais avoir mal lu , je craignais que les lettres dont se compose votre nom ne m'eussent trompée.

Vous venez de la part du roi, milord?... parlez vite, qu'avez-vous à me dire?

DE wiNTEK. J'ai à remettre ce message à Voire r.iajcsté.

Il s'agpiio.iille, et présente à la Reine un étui d'or.

LA RELNE, ourrcint l'étui et en tirant une l'ttre. i^lilord , vous m'apportez trois choses que je n'avais pas vues depuis bien longtemps, de l'or, une lettre et un ami dévoué... llelevez-vous, milord... {Luidonnant la main.) !iierci, mon ami, merci!

DE VVIXTER. Voire .Majesté me comble, LA REINE. Et maintenant, voyons ce que contient cette précieuse lettre... Ah ! c'est bien l'écriture , c'est bien la signature de mon Charles... (Lisant ) « Madame et chère » épouse, nous voici arrivés au terme; toutes » les ressources dont je dispose sont con- » centrées en ce camp de Newcastle d'où je » vous écris là, j'attends l'armée dc mes » sujets rebelles, et avec le secours dc mes » braves Ecossais, je vais lutter une dernière r fois contre eux. Vainqueur, je prolonge la » lutte; vaincu, je suis perdu complètement; » dans ce dernier cas je n'aurai qu'à gagner » les côtes de France , mais voudra-t-on y » recevoir un roi malheui'eux, qui apportera » un si funeste exemple dans un pays déjà » soulevé par les discordes civiles? Le porteur » des présentes, que vous connaissez comme » un de mes vieux et de mes plus fidèles amis. . . {iîUe s'iiitf-rronipt et lui tend la main.) Oh! oui, milord!... {Continuant.) « Le porteur » des pièsentes vous dira, madame, ce (pie » je ne puis confier aux risrpu's d'un acci- » dent, il vous exp!i([nera quelle démarche » j'attends de vous , et je le charge aussi de ma u bénédiction |)i)nr ceux de mes chers enfants 0 qui sont en France , et de tous les sen- » timents de mon cœur pour vous, madame » et clière épouse. Charles , encore roi. » » Dieu permet que nos deux enfants, laprinccsse Elisabeth, et Icducde Glocester, qui ont à Londres , se portent bien. >> Ali!

mon Dieu! qu'il ne soit plus roi, qu'il suit vaincu, exilé, proscrit, mais qu'il vive, que mes enfants renoncent au trône de leur père, mais qu'ils vivent ! Oh ! dites-moi, milord, la position du roi est donc bien désespérée?

DE WINTER. Plus désespérée certainement qu'il ne le croit lui-même, madame,

LA REINE. Etqu'attend-il de moi dans cette extrémité? voyons, dites vite.

DE WINTER. Que Votre Majesté demande des secours à Mazarin, ou tout au moins un refuge en France.

LA REINE. Hélas! milord, croyez-vous que j'aie attendu cette lettre pour faire dc ce côté tout ce que j'ai pu faire?

DE WINTER Eh bien?

LA REL\E. Eii bien! secours, asile... argent, monsieur Mazarin m'a tout refusé.

DE WINTER. Comment! il a refusé un asile au roi Charles, au beau-frère du roi Louis XIII, à l'oncle du roi Louis XIV 1

LA REl^E. Hélas ! je l'inquiète et le fatigue déjà bien assez... ma [irésenceet celle de ma fille lui pèsent. .. à plus forte raison celle du roi... Milord, écoutez... c'est triste et presque honteux à dire, mais nous avons passé l'hiver au Louvre, Henriette et moi, sans argent, sans linge, presque sans pain... restant souvent couchées une partie de la journée faute de feu... de sorte que nous serions peut-être mortes toutes deux de faim et de misère , sans les aumônes qu'a bien voulu nous accorder le parlement.

DE WINTER. Horreur ! la fdle de Henri IV mourant de faim dans cette patrie où son père voulait que le dernier paysan eût plus que le nécessaire!... Que ne vous adressiez-vous au premier de nous, madame?.., il eût partagé sa fortune avec vous, ou plutôt, il eût mis tout ce qu'il possédait aux pied; de sa reine.

LA REINE. Vous voyez bien, de Winter ; que je ne puis plus qu'une seule chose. . . c'es de repasser en Angleterre avec vous.

DE WINTER. Pourquoi faire, madame?

LA REINE. Pour mourir avec le roi, puis que je ne puis le vsauver.

DE WINTER. Ah! madame, voilà surtout c que le roi craignait, voilà ce qu'il vous pri et au besoin ce qu'il vous ordonne de ue pa faire.

LA REINE. Milord, le roi parle en cœur qi craint et non pas en cœur qui aime... Ignon t-il donc que la pire douleur c'est l'incerti tilde... On s'habitue à un malheur que l'o envisage en face; car iorscju'on le connaît ( malheur , on peut trouver dc^ ressourc* contre lui... mais à un malheur vague, éloi gné, indéfini, insaisis.sable, inconnu... il n' a d'autre remède que la prière... et j'ai tai prié, milord, sans que rien ait changé dar

LES MOUSQUETAIRES

le sort du roi ou dans le mien, que je commence à désespérer... Milord, si le roi, dans l'extrémité où il se trouve , veut m'éloigner de lui... c'est que le roi ne m'aime pas.

DE WIN TER. Oh! madame, vous savez vousmême qu'une pareille accusation est injuste. Non, le roi craint que tant de dangers... tant de fatigues...

LA r.EiNE. Les dangers, les fatigues... Eh! n'y suis -je pas habituée?... n'ai -je pas seule, sous prétexte de conduire ma fille en Hollande, été solliciter de Guillaume d'Orange des secours d'armes et d'argent? A mon retour, n'ai-je point été assailhe par une tempête terrible, comme si, contre notre malheureuse cause, ne se déchaînait pas seulement la colère des hommes, mais encore celle de Dieu ?.. . Au milieu de cette tempête, ai-je quitté le pont du bâtiment? à toutes les représentations du capitaine et de l'équipage que j'encourageais par ma présence, ai-je répondu autre chose, sinon qu'il n'y avait point d'exemples dans l'histoire qu'une reine se fût jamais noyée?. .. Enfin, après avoir perdu deux vaisseaux , une partie des secours que j'apportais, repoussée sur les côtes de la Hollande, ai-jehésité, au premier souffle de vent favorable, à me remettre en mer?. . . Cette fois, Dieu se tait, lassé de me poursuivre!... J'abordai. . . mais à peine à terre. . . la maison dans laquelle je m'étais réfugiée fut cernée, attaquée; vous le savez, milord, puisque c'est vous qui vintes me délivrer. . . Où m'avez-vous trouvée, mylord, dites?.. . sur la brèche que le canon venait de faire à cette maison croulante... au milieu du feu, des blessés, des morts, toute sanglante du sang de mes défenseurs et du mien, car un éclat de bois m'avait blessé: . . En vous voyant, milord, ai-je songé à mt ... Pour qui a été mon premier mot? por ...harles... Quand il m'a fallu, pour arrj" .jusqu'à lui, revêtir des habits d'homme, lii-jj hésité?... Trois jours et trois nuits vous m'avez vue h vos côtés... ai-je poussé un soupir. . . ai-je proféré une plainte. . . ai-je demandé autre chose que ce que demandait le dernier de vos officiers?. .. Non; car fatigues, privations, dangers, tout fut oublié quand je revis mon époux et mon roi... Une année tout entière, je la passai près de lui. . . dans les montagnes, au camp, presque toujours dans la tente, bien rarement dans une maison... De palais, hélas! depuis longtemps il n'en était plus question pour nous!... Qui m'a forcé de le quitter?,., la volonté seule de Dieu et l'amour de mon enfant. .. J'allais devenir mère... je ne craignais pas de mourir, je craignais de tuer ma pauvre petite Henriette... Je vous parlais de misère, milord. . . mais à ce moment, n'ai-je pas été la plus misérable des femmes?.. . Ici, du moins, j'ai le Louvre tout dénué qu'il

m'est offert, . . le couvent des Carmélites, tout sombre qu'il est. Qu'avais-je à Exeier ?... une simple chaumière... ma pauvre enfant vit le jour sur un grabat, sans matelas ni sans couverture. Ce fut alors qu'il m'arriva un messager de la reine ma sœur ; ce messager m'apportait deux cent mille Uvres... ai-je gardé une pistole pour moi, milord? .. non, jusqu'au dernier écu, j'ai tout envoyé à Charles, parce que Charles, c'est tout pour moi, voyezvous. . . aussi, lorsqu'il m'a fallu le quitter pour revenir en France... eh! milord, vous étiez encore là. vous avez vu ma douleur, mes larmes, mon désespoir... et quand vous venez me dire que sa position est plus désespérée encore qu'il ne le croit lui-môme, que sa liberté est menacée, sa vie peut-être... Vous venez me parler de dangers et de fatigues, à moi, dont le règne a élô une longue fatigue et la vie un long danger... Ah ! milord, si le roi vous a dit cela, le roi manque de mémoire, et si vous vous opi)csez à ce que je le rejoigne, vous, milord, oh ! vous manquez de pitié !

DE wiNTER. C'est justement parce qu'il se souvient de tout ce que vous avez souffert que le roi veut que vous restiez en France .. c'est justement, pardonnez-moi le mot, parce que j'ai pitié de ma reine, que je ne veux pas qu'elle passe en Angleterre.

LA UEINE. Eh bien ! n'en parlons plus, milord; je ne veux pas vous mettre entre la déférence que vous devez à votre reine et l'obéissance que vous devez à votre roi. . . Parlons de vous... parlons de lui... N'avez-vous pas d'autre but en venant en France que celui que vous m'avez exposé?

DE WINTER. Si fait, madame.

LA REINE. Eh bien! dites, voyons...

DE AVINTER. J'ai couuu en France, autre fois, quatre gentilshommes.

LA REINE, avec tristesse. Quatre gentilshommes ! et voilà le secours que vous coniptez reporter à un roi sur le point de perdre son trône ?

DE wiNTEH. Ah ! si je les avais tous quatre, je répondrais de bien des choses, madame... Avez-vous entendu parler de quatre gentilshommes qui soutinrent autrefois la reine Anne d'Autriche contre le cardinal Richelieu?

LA REINE. Oui, c'est uue tradition de la cour.

DE WINTER. De quatre gentilshommes qui traversèrent la France à travers toutes les embûches , tachant la route qu'ils suivaient de leur sang, pour aller chercher en Angleterre ces fameux ferrets de diamants qui faillirent perdre Anne d'Autriche?

LA liEINE. Oui.

DE WIN lER. Ces quatre gentilshommes, si je vous disais tout ce qu'ils on fait, madame,

MAGASIN THÉÂTRAL

vous croiriez que je vous raconte un cliapiire de l'Arioste ou que je vous lis un cliaiil du Tasse... Mais, liélas! de ces quatre vaillants, je l'ai appris ce matin, il ne reste plus que deux!

LA REINE. Les deux autres sont morts?...

DE vviNTER. Pis que Cela, . . les deux autres sont au cardinal Mazarin.

LA REINE. ]£t les deux qui restent?..,

DE "SVINTER. Lcs deux qui restent, madame, je ne sais point encore s'ils ne sont point invinciblementà Paris, ou même si, étant libres, ils ne s'e(rra\eront pas des dangers (jui menacent une parei.le entreprise, et s'ils consentiront à me suivre en Angleterre.

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