‹ Pièces de théâtreChapitre 453 sur 1093 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Les MÊMES, CROMWELL.

Il entre lentement dans la tente par le fond.

CROMWELL. Il y a deux portes à cette tente, l'une par laquelle il est sorti et qui conduit à l'échafaud, l'autre par laquelle j'entre et qui mène au trône; me voilà où il était,., peut-être vais-je où il va. Orgueilleux Charles Stuart, , , qui l'eût dit, il y a dix ans, il y a un mois , il y a une heure , qu'ici, sur cette table, avec ce papier préparé pour toi, avec cette plume que tu as trempée dans l'encre , j'écrirais aux rois de l'Europe : Charles Stuart n'est plus votre frère. Ecrivons. {Mordaunt apparaît sur la porte de droite, avec un léger mouvement d'impatience. ) J'avais dit que je voulais être seul.

MORDAUNT, On n'a pas cru que cette défense regardât celui que vous appelez votre fils, monsieur,.. Cependant, si vous l'ordonnez je suis prêt à sortir.

CROMWELL. Ah! c'est vous, Mordaunt I puisque vous voilà, c est bien, restez.

MORDAUNT. Je VOUS apporte mes félicitations, monsieur,

CROMWELL, Vos félicitations? et de quo ?

MARDAUNT. De la prise de Charles Stuart.. . vous êtes maintenant le maître de l'Angleterre.

CROMWELL. Je l'étais bien mieux il y a deux heures.

MAGASIN THEATRAL

MORDAUXT. Comment cela, général?

CRO.MWKLL. 11 y a doux lieurcs l'Angleterre avait besoin de moi pour prendre le tyran.. . maintenant le tyran est pris. J.e colonel du réîiiment des gardes de Charles Stuart. .. celui qui avait pris le costume de roi, a été tué, m'a-t-on dit.

MORDAUiST. Oui, monsieur.

cnOMWELL. Par qui ?

MORDAUXT. Par moi.

CROMAVELL. Comment se nommait-il ?

MORDAUIST. Lord de ^Vinter.

CRO\l^VELL. C'est votre oncle.

]\10RDAUNT. Les traîtres à l'Angleterre ne sont pas de ma famille.

CROMWELL, arer mélancolie. Mordaunt, vous èîes un terrible serviteur.

MCF.DAUXT. Quand le ciel ordonne, il n'y a pas à marcîmnder avec ^es ordres.

CP.OAIWEI.L , f^'inclinani. Vous êtes fort parmi les forts, i\îordaunt... allez...

MORDALNT. Avant de m'en aller j'ai quelques questions à vous adresser, monsieur, et une demande à vous faire, mon maître.

CROMWELL. A moi?

MORDAUNT, ^'inclinant. \ vous! Je viens îl vous , mon héros, mon protecteur, mon père et je vous dis : Maître , ètes-vous content de moi?

CROMWELL , h regardant arec ctonnement. Sans doute, car depuis que je vous connais , vous avez fait non-seulement votre devoir, mais encore plus ([ue votre devoir... Vous avez été fidèle ami, adroit négociateur... bon soldat; mais où voulez-vous en venir?...

MOROAUNT. A vous dire, milord, que le moment est venu où vous poiivez d'un seul mot récompenser tous mes services.

CROMWELL. Ah! c'est vrai, monsieur, j'oubliaisque tout service mérite sa récompense... que vous m'avez servi, et que vous u'cies pas encore récompensé.

MORDAUM. Monsieur, je puis l'Ctre à l'instant même et au delà de mes souhaits.

CROMWELL. Comment cela ?

:mordaunt. Monsieur, m'accorderez-vous ma demande ?

CROMWELL. Voyons d'abord si cela est possible.

MORDAUNT. Lorsquc VOUS avez eu un désir et que vous m'avez chargé de sou accomplis>cment, vous ai-je jamais répondu : Ce (pie vous voulez est impossible, monsieur?

CROMWELL. Kh bien donc, .Mordaunt, je vous promets de faire droit h votre den)onde.

MORDAUNT. iMonsieur, avec le roi ou a fait deux autres prisonniers; je vous les demande.

CROMWELL. Des Anglais?

MORDAU.M. Des l'raiiç;ii.s

., CROMWELL. Ils ont donc ofTert une rnnron considérable?

MORi)\UNT. Je ne me suis pas occupé s'ils-' avaient offert mie rançon. '

cnoMWFLL. Mais ce sont des amis à vous?

.AiORDAL.XT. Oui, moHsicur, vous avez dit le mot, des amis à moi, et des omis bien chers... si cl;crs... que je donnerais ma ^ic pour avoir la leur.

CROMWELL. Bien, Mordaunt; je te h!r donne; fais-en ce que tu voudras.

MORDAUNT, se jetant à genon.r. Merci, monsieur... merci... ma vie est désormais à vous, et en la perdant je vous serais encore redevable ; merci ; vous venez de payer magnifiquement mes services.

cr.OMWELL. Quoi ! pas de récompense, pas de tilres, pas de grades?

MORDAUNT. Vous m'avez donné tout ce que vous pouviez me donner, milord. .. et, de ce jour, je vous tiens quitte du reste. Il s élance hors de la Unie. Au Sergtnt :] Les prisonniers sont toujours là?

LE SERGENT. Oui, monsicur.

MORDAUNT. Preuez-lcs, et conduisez-les à l'instant même à mon logement.

D'ARTAiiNAN. Plaît-il, monsieur?

MORD\UXT. Ah! vous êtes là?

d'artacnan. Oui.

MORDAUNT. Vous avcz cutcndu, alors?

d'artagnan. Oui, mais je n'ai pas compris.

MORDAUNT. Monsieur, j'ai chargé cet homme de conduire les prisonniers à mon logement.

d'artagnan. a votre logement... comment dite.->- vous cela, s'il vous plaît?... Pardon de la curiosilé; mais, vous comprenez, je désire savoir pourquoi les prisonniers faits par M. Duvalion et M. d'Ariagnan doivent être conduits chez I\L Mordaunt.

moudaunt. Parce que les prisonniers sont à moi, et que j'en dispose à ma fantaisie.

d'artagnan. Permettez... vous fuites erreur; les prisnuniers sont à ceux qui les ont pris... Vouspou\iez prendre monsieur votre oncle, vous l'avez tué... vous en étiez le maître... Nous pouvions tuer messieurs de la Fère et d'Herblay... nous les avons pris., chacun son goût.

PORTITOS, qui écoute de l'intérieur. Oh! oh!

MORDAUNT. Mousicur, VOUS feriez une ré sistance inutile; ces prisonniers m'ont été donnés par le général Olivier ( romuell.

d'art \GNAN. .M»! monsieur AiordaunL...

que ne commenciez-vous par me dire cela!

Ln vérité, vous venez de ia part de monsieui

Olivier Cromwell, l'illustre capilaine?

I MORDAUNT. Oui, monsicuf.

LES MOUSQUETAIRES

d'artagnan. En ce cas, je m'incline; prciiez-Ics.

POKTHOS. Eh! mais, que dit-il donc?

jiORDAUNT. Merci!

d'arta(;nan. .^lais si le général Cromwell TOUS a en réalité fait don de nos prisonniers, monsieur, il vous a sans doute fait par écrit cet acte de donation ; il vous a remis quelque pelite lettre pour moi... un ciiiffon de papier

qui atteste que vous venez en son nom

Veuillez me montrer cette lettre. . . veuillez me confier ce chiffon.

MORDAUNT. Lorsque je vous dis une èhose, monsieur, me ferez-vous l'injure d'en douter?

d'artagnan. Moi, douter de ce que vous me dites, cher monsieur Mordaunt! Dieu m'en garde... mais vous comprenez, si j'abandonne mes compatriotes, il me faut une excuse... De retour en France, on peut me i^procher de les avoir vendus, par exemple, et je dois répondre à cette accusation en montrant l'ordre de monsieur GromweU.

MORDAUNT. C'est juste, monsieur; cet ordre vous l'aurez.

PORTMOS. Que dit-il donc?

MORDAL'NT. Mais, en attendant, laissezmoi toujours prendre les prisonniers.

d'artagnan. Oh! monsieur, le général Cromwell est là, dans la tente du roi Charles... c'est un relard de cinq minutes à peine, voilà tout.

n tambourine sur la porte avec une baguette.

MORDMJNT. Savez-vous, monsieur, que je commande ici?

Porthos sort et se place sur le seuil.

d'artagnan. Non, je ne le savais pas.

MORDAUNT. Et quc, si je le voulais, avec ces dix hommes....

d'artagnan. Oh! monsieur, on voit bien que vous ne nous connaissez pas, quoique nous ayons eu l'honneur de voyager dans votre compagnie : nous sommes Français, nous sommes gentilshommes... nous sommes capables, M. Duvallon et moi... de vous tuer, vous et vos soldats. N'est-ce pas, monsieur Duvallon?

porthos. Oui!

d'artagnan. Pour Dieu, ne vous obs- Imez pas, monsieur Mordaunt... car lorsqu'on s'obstine, je m'obstine aussi; alors je deviens d'un entêtement féroce, et voilà monsieur Duvallon qui, dans ce cas-là, est encore bien plus entêté et bien plus féroce que moi.... N'est-ce pas, monsieur Duvallon ?

porthos. Plus entêté et plus féroce, c'est le mot.

d'artagnan. Sans compter que nous sommes envoyés par monsieur le cardinal .Mazarin, lequel représente le roi de France... ce

qui fait qu'en ce moment nous représentons le roi et monsieur le cardinal... Il en résulte qu'en notre qualité d'ambassadeurs, nous sommes inviolables... chose que monsieur Olivier Cromwell, aussi grand poUtique qu'il est grand général, est homme à parfaitement comprendre.

mordaunt. Eh bien alors, monsieur, suivez-moi chez lui.

d'artagnan. Oh ! je n'oserais le déranger... De pareilles familiarités sont bonnes pour vous, qui êtes son secrétaire, son ami... c'est bon pour vous qu'il appelle son (ils.

mordaunt. C'est bien; attendez-moi là^ monsieur; j'y vais.

d'artagnan. Comment donc. .

mordaunt. Ne perdez pas ces hommes de vue.

LE sergent. Soyez tranquille.

Mordaunt entre dans la tente.

M0RD\unt, à Cromwell. Monsieur...

CROMWELL, écrivant. Un instant, Mordaunt ; j'ai fini.

d'artagnan. Ami Porthos, avez- vous toujours ce joli poignet qui faisait de vous l'égal de Milon de Crotone?

PORTHOS. Toujours,

d'artagnan. Feriez-vous toujours, comme autrefois, un cerceau avec une barre de fer, et un tirebouchon avec le manche d'une pelle à feu ?

PORTHOS. Certainement.

d'artagnan. Alors rentrez, tirez à vous un des barreaux de la fenêtre jusqu'à ce qu'il vienne,, entendez-vous? jusqu'à ce qu'il vienne.

PORTHOS, Il viendra,

d'artagnan. Faites passerparcebarreau...

Athos le premier, Aramis ensuite, vous le troisième.

PORTHOS. Bien ! mais vous ?

d'artagnan. Ne vous inquiétez pas de moi.

PORTHOS, Bon!

Il entre.

CROMWELL. Que demandez-vous , Mordaunt?

mordaunt. L'ordre écrit, monsieur, l'ordre de prendre les deux hommes. . . On refuse de me les remettre si je n'apporte cet ordre écrit de votre main.

CROMWELL. Mais...

MORDAUNT. Ah! vous m'avcz promisces deux hommes, monsieur... me les refusezvous maintenant ?

CROMWELL. Vous avez raison.

Il prend un papier et écrit.

MORDAUNT, de la tente, au Sergent, Ils y sont toujours?

LE SERGENT. Oui.

AO

MAGASIN THEATRAL

MORDAUNT. Rien ne bouge ?

En ce moment Athos descend.

LE SERGENT. Rien !

M0R3AUNT. Bon !

Aramis passe à son tour.

d'artagnan, entr'ouvrant la porte. Eh

bien?

PORTIIOS, à moitié sorti. C'est fait!

d'artagnan. Bravo, Porthos!

CROMWELL, à Mordaunt . Voici l'ordre.

d'aiîtagnan. y êtes-\ous?

PORTHOS. Oui!

d'artagnan. A mon tour alors.

Il rentre et ferme la porte au verrou.

MORDAUNT, sortant de la tente. Monsieur d'Arlagnan ! monsieur d'Artagnan! me Toilà !... (// monte les degrés.) La porte est fermée !

FINDLEY entre dans la tente. Général,

cette femme vient d'arriver au camp. . . qu'ordonnez-vous d'elle?

CROMWELL. Elle est libre d'aller où elle voudra ; nous ne faisons pas la guerre aux femmes.

d'artagnan, qui a passé par la fenêtre. Serviteur, monsieur Mordaunt!

mordaunt. Monsieur d'Artagnan.,,, A moi, sergent; aidez-moi h enfoncer cette porte... {On l'enfonce. Mordaunt s'élance dans l'intérieur, et voit le barreau enlevé.) Ah! Aux armes!.,, aux armes!,,.

GROMAVELL, se levant. Qu'y a-t-il?

mordaunt. Ces hommes... ces prisonniers, ces démons... A moi... Evadés!... Ah! aux armes! aux armes!...

11 sort en courant suivi d'une foule de Soldats.

CROMWELL, C'était pour tuer ces deux hommes qu'il me les demandait! quels sont donc mes serviteurs?

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