SCÈNE III
Les Mêmes, LA REINE, ^hjj un Greffier,
LL COLONEL et LES ENFANTS DU ROL
LA REINE. Mon Charles !
CHARLES. Henriette! toi ici, c'est impossible, mon Dieu, ou mes yeux me trompent, ou je suis si malheureux que je suis devenu fou.
LA REINE. Non, mon roi, vos yeux ne vous trompent point; non, Chailes, vous n'êtes pas devenu fotu
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CHARLES. Mais qui vous a permis de pénétrer jusqu'à moi?
LA REINE. Le général Olivier Cromwell.
CHARLES. Cromwell!
ARAMIS. Cromwell!
LA REINE. Oh I déjà il m'avait donné un laisscz-passcr pour vous joindre au camp; mais mon guide s'est égaré et nous sommes arrives trop tard.
CHARLES. Cromwell? et vous n'avez pas craint d'aller demander une faveur à cet l'.oinme?
LA REINE. Je ne craignais qu'orne chose, nion Charles, de ne point te revoir. Instruite d<;> projets de nos fidèles amis, il fallait aussi, moi, que j'arrivasse jusqu'à toi; et pour y parvenir, je n'avais qu'un espoir, Cromwell. Puis, snis-en persuadé, cet homme n'est pas ce que tu crois, ou du moins, mon Dieu , il y a donc des visages impénétrables I Tout à l'heure, prés de lui, l'œil attaché sur ses yeux, sondant tous les replis de cette âme, ton Henriette , dont tu es la vie, l'a interrogé, prié, conjuré... eh bien! crois-moi, Charles, croyez-moi. chevalier, loin d'applaudir à cette mort publique, terrible, infamante, cette mort, il la repoussait!... et la main sur le livre sacré pour lui comme pour nous, car ce livre, c'est la parole même de Dieu! il m'a juré qu'il ne voulait que votre salut et votre hberté, qui, au compte même de son ambition, lui sont plus utiles que votre mort. Charles, mon Charles, avons donc confiance en Dieu, et croyons qu'il nous a réunis pour que nous ne nous quittions plus et pour que je t'accompagne dans ta fuite; pour que nous nous retrouvions loin de cette terre sanglante, libres , heureux , sur notre belle terre de France, qui est ma patrie et qui deviendra la tienne !
CHARLES. Mais enfin que t'a-t-il dit?
LA REINE. Il m'a chargé de vous répéter, sire , ce qu'il vous a déjà fait savoir vingt fois, assure-t-il; c'est qu'il était sinon le plus fidèle serviteur de Votre Majesté, du moins son plus loyal ennemi, et la preuve c'est qu'il n'était pas au nombre de vos juges.
ARAMIS. Mais , madame , il a signé la sentance cependant
LA REINE. Il a signé?
ARAMIS. Oui.
LA REINE. Eh ! mon Dieu, pouvait-il faire autrement dans le poste qu'il occupe et sous les yeux qui l'enveloppaient ?
CHARLES. Cet hummeestun abîme... mais n'importe, en attendant que la foudre éclaire cet abîme, vous voilà , Henriette... voilà un , ami près de moi... tandis qu'un autre...
On frappe au plancher.
[ ARAMIS. Sire, entendez-vous le comte de la Fère?...
CHARLES. Est-ce lui qui frappe ainsi sous mes pieds?
ARAMIS. C'est lui-même, et vous pouvez lui répondre.
Le Roi frappe avec sa canne.
CHARLES. Que va-t-il faire?
ARAMIS. Il va passer la journée ainsi ; ce soir, il lèvera une lame du parquet; Parry, de son côté, pourra l'aider.
PARRY. Mais je n'ai aucun instrument.
ARAMIS. Voici un poignard, mais prenez garde de le trop émousser, vous pourriez en avoir besoin pour creuser autre chose que de la pierre.
LA REINE. Ah ! l'heure sonne !
CHARLES, écoutant. Huit heures!
ARAMIS. Vous voyez bien, sire, que tout est remis à demain, puisque huit heures étaient le moment fixé.
CHARLES. Oh! chère Henriette, retiens bien ce que je vais te dire. . .
LA REINE. Parle, mon roi...
CHARLES. Prie toute la vie pour ce gentilhomme que tu vois. . . toute la vie pour cet autre que tu entends sous nos pieds, toute la vie pour ces deux autres encore qui, quelque part qu'ils soient, veillent à mon salut.
ARAMIS. Maintenant , sire , permettez-moi de me retirer; nos amis peuvent avoir besoin de moi; si vous redemandez encore une fois M. Juxon, je reviendrai.
CHARLES. Merci , chevalier ; recevez toute l'expression de ma reconnaissance.
LA REINE, chevalier, jamais je n'oublierai un seul instant que la vie de mon époux je la dois à vous et à vos amis.
ARAMIS. Ah ! madame! mais voilà le jour, je pourrais être reconnu; ce n'est pas pour moi que je crains, c'est pour Votre Majesté ; ma présence avérée dénoncerait le complot
LA REINE. Oui, oui, allez !
CHARLES. Au revoir, chevaUer.
ARAMIS. Dieu veille sur vous, sire.
LA REINE. Encore un mot, chevaUer; pardon, mais vous comprenez les angoisses d'une épouse et d'une mère. . . Cet homme. . . le bourreau, il est bien séduit., acheté... en notre puissance... prisonnier? il ne peut fuir, s'échapper, sortir, reparaître?
AKAMis. Je réponds de tout, madame.
Il va au fond; on entend des pas dans le corridor.
LA REINE. Quel est ce bruit?
CHARLES. On dh-ait celui d'une troupe d'hommes armés...
AKAMIS. Ils viennent., ils se rapprochent!
LA REINE. La porte s'ouvre... {On voit un homme masqué te placer sur le seuil.) Ah ! mon Dieu!...
On voit ra'ii.icliambre pleine de gardes. Un Commissairc-gretTier du Parlement entre avec TooiluisoD. Il déploie ea eatraat uo parchemin.
MAGASIN THEATRAI*
ARAMis. Que signifie cela ?
LE GREFFIER, entrant. Arrêt du Parlement...
CHARLES. Assez, monsicur ; je me tiens le jugement pour lu !
LA REINE. Mais c'est donc pour aujourd'hui?
LE GREFFIER. Le roi n'a -t-il pas été prévenu que c'était pour ce matin huit heures?
ARAMIS. Sur mon âme, ont-iJs laissé s'échapper le bourreau ?
LA REINE, connue à elle-même. Ce n'était qu'un sursis de quelques heures, je le sais bien; mais ([uel([uc's heures le sauvaient; j'avais entendu dire... me suis-Je donc trompée... Quel était donc cet h mme qui vient d'apparaître sur le seuil terrible, sous son masque noir ?
LE COLONEL. Le bourreau de Londres a disparu ; mais h sa place un homme s'est ofi'ert... on ne relardeia donc que du temps demandé par Charles Sluart pour mettre ordre à ses alîaires temporelles... car les autres doivent être finies.
ARAMIS. Ah! mon Dieu!
CHARLES, l'embrassant. Courage!... Monsieur, je suis prêt... je ne désire qu'une chose, c'est d'embrasser mes enfants... que depuis trois ans je n'ai pas vus et que je ne reverrai qu'au ciel !
LE COLONEL, lls attendent depuis un quart d'heure.
LA REINE, tombant à genoux. Ah ! mon Dieu!...
ARAMIS. Où est Dieu, sire?... que fait Dieu?
CHARLES. Ne te désole pas ainsi, mon enfant; tu demandes où est Dieu, tu ne le vois point parce que les passions de la terre te le cachent... Tu demandes ce qu'il fait; il regarde ton dévouement et mon martyre, et crois-moi, l'un et l'autre auront leur récompense ; prends-t'en donc de ce qui t'arrive aux honnnes et non à Dieu; ce sont les hommes qui me font mourir, ce sont les hommes qui te foiU pleurer!
LA REINE , priant. Ayez pitié! ayez pitié! ayez pitié!
(iiARLES. Henriette, ne brisez point ma force avec vos larnus qui mv déciiirent le cœur ; vous n'éles plus la femme de Charles Stuart, vous êtes la reine d'Angleterre!
Od amène les Eiifauls du Roi.
LA REINE. Mes enfants !
CHARLES. Mon fils, vous avez vu beaucoup de gt-ns dans les rues et dans les salles de ce palais; vnus voyez encore ceux qui nous entourent; ces gens vont tuer votre père. Ke me dites pas que vous ne l'oublierez
' jamais, car ceux-là peut-être vous appelleront un jour à porter la couronne quils arrachent en ce moment de ma tète ; ne l'acceptez pas, mon fils, si vous deviez rentrer dans ce palais escorté delà haine et de la colère; soyez alors bon, clément, oublieux, et détournez les yeux quand vous croire/, voir passer mon ombre sous ces voûtes, car si vous aviez un règne de vengeance et de représailles vous ne pourriez même dans votre lit mourir sans crainte et sans reinorils, comme je vais mourir, moi, sur un échafaud! Et maintenant, votre main dan es miennes... jurez, mon fils... {L'enfant pousse un .sanglot en se cachant dans le sein de son père.) Et vous, ma fille (// prend d son lour la jeune IJenrietle), toi, mon enfant, ne m'oubliez jamais! (La jeune princesse emhras e son père qui la pitnd par la miiv et la remet (Ions les bras de la Reine.) Maintenant, Henriette, nos enfants n'ont plus que leur mère... adieu!...
LA REINE, oh! vivant! vivant là, dans mes bras, là, sur mon c(eur, et dans un instant. . Non, non, messieurs, c'est impossible!... car enfin, cet homme, c'est votre roi, c'est celui qui était tout-puissant, c'est celui qui tenait la vie d'un peuple entre ses mains... celui-là, on ne peut pas le tuer, il est inviolable, .sacré!... Mon Dieu, c'est votre image sur la terre... mon Dieu, j'en appelle à vous... c'est mon Charles, mon époux, c'est le père de mes enfants... Mes enfants, priez, mes enfants, à genoux!... Les enjatits s'agenouillent ; lulicine veut se mettre à genoux, les força lui manquent.) Oh! à moi!... à moi!... je me meurs!...
Elle tombe à genoux , les bras étendus et elle s'éfanouit en poussant un cri.
CHARLES. Parry, je te confie la reine...
On voit rHomrae masqué traverser le théâtre avec les gardes. Le cortège passe par la grande fenêtre de "Wliitihall et va se ranger sur l'écliafaud construit en deliors de cette fenêtre.
CHARLES, nu Colonel. Je ne veux pas que la mort me surprenne, attendez que je m'agenouille et que je prononce ces mots : souviens-toi... alors {A Arnmi.^.) Chevalier,
un dernier service, votre bras. — Messieurs, je vous suis, marchons !
Il pas-îc à son tour par la galerie attenant à la fenêtre. La Reine sort peu à peu de son évanouissement rt cliorelio a reprendre sa mémoire.
CHARLES, dons la couUsse. Souviens-toil
La Heine pousse un prnnd cri il rrtonibe.
UNE VOIX , dans la coulisse. Trois I
LES MOL'SQUHTArRES. 47
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