ATHOS, ARAMIS, PORTHOS, BLAISOIS
ATHOS. Mais quel chemin nous fais -tu prendre ?
BLAISOIS. Le bon chemin, messieurs.
ARAMIS. Vaincus par la fatalité !
ATHOS. Noble et malheureux roi! Dieu nous a abandonnés.
PORTHOS. Ne vous désolez pas , comte, nous sommes tous mortels... Mais pourquoi, diable, d'Artagnan n'est-il pas rentré... pourquoi nous a-t-il envoyé Blaisois... pourquoi Blaisois ne veut-il rien dire?... Est-ce qu'il serait arrivé quelque chose à ce cher d'Artagnan ?
ARAMIS. Nous allons le savoir, puisqu'il nous envoie cherciier.
PORTHOS. C'est que je l'ai perdu, moi, dans cette bagarre, et quelques efforts que j'aie faits, je n'ai pu le rejoindre.
ATHOS. Oh! je l'ai vu, moi; il était au premier rang de la foule , admirablement placé pour ne rien perdre; et comme, à tout prendre le spectacle était curieux, il aura voulu voir Jusqu'au bout.
d'artagnan , qui sur les derniers mots d'Athos est entré à droite. Ah! comte de la Fère, est-ce bien vous qui calomniez les absents ?
tous. D'Artagnan!
PORTHOS. Enfin, le voilà donc!
ATHOS. Je ne vous calomnie pas, mon ami ; on était inquiet de vous, et j'ai dit où je vous avais vu. Vous ne connaissiez pas le roi Char-
MAGASIN THEATRAL
les... Ce n'était qu'un étranger pour vous... vous n'étiez pas forcé de l'aimer.
En disant ces mots, il tend la main à d'Artagnan; celui-ci feint de ne pas voir ce geste et garde sa main sous son manteau.
PORTHOS. Allons, puisque nous voilà tous réunis, partons.
ATHOS. Oui, quittons cet abominable pays. La felouque nous attend, vous le savez; partons ce soir ; nous n'avons plus rien à faire en Angleterre.
d'artagnan. Vous êtes bien pressé, monsieur le Comte.
ATHOS. Ce sol sanglant me brûle les pieds.
d'artagnan. La neige ne me fait pas cet effet, à moi.
ATHOS. Mais que voulez-vous donc que nous fassions ici maintenant que le roi est mort ?
d'artagnan, négligemment. Ainsi, monsieur le comte , vous ne voyez pas qu'il vous reste quelque chose à faire en Angleterre?
ATHOS. Rien... rien qu'à douter de la bonté divine, et à mépriser mes propres forces.
d'artagnan. Eh bien, moi, moi chétif, moi badaud sanguinaire, qui suis allé me placer à trente pas de l'échafaud pour mieuv voir tomber la tête de ce roi que je ne connaissais pas, et qui, à ce qu'il paraît, m'était indifférent, je pense autrement que monsieur le comte. . . je reste.
PORTHOS. Ah! vous restez à Londres?
d'artagnan. Oui... et vous?
PORTHOS, embarrassé. Dame... si vous restez. . . comme je ne suis venu qu'avec vous, je ne m'en irai qu'avec vous; je ne vous laisserai pas seul dans cet affreux pays.
d'artagnan. .^lerci, monexcellent ami...
Alors, j'ai une petite entreprise à vous proposer, et que nous mettrons à exécution enscmbleciuand monsieur le comte sera parti, et dont l'idée m'est venue pendant que je regardais le spectacle que vous savez.
PORTHOS. Laquelle?
d'aiîtagnan. C'est de savoir quel est cet homme masqué qui s'est offert si obligeamment pour couper la tète du roi.
ATHOS. L'n homme masqué... vous n'avez donc pas laissé fuir le bourreau?
d'artagnan. Le bourreau... il est toujours enfermé dans la salle basse de notre hôtellerie.
ATHOS. Quel est donc le misérable qui a porté la main sur son roi?
ARAMIS. Un bourreau amateur, qui, du reste, manie la hache avec facilité, car il ne lui a fallu qu'un coup.
PORTHOS. Je suis fâché de ne pas l'avoir suivi.
d'artagnan. Eh bien, mon cher Porthos, voilà justement l'idée qui m'est venue à moi.
ATHOS. Pardonne-moi, d'Artagnan , j'ai I bien douté de Dieu, je pouvais bien douter de toi; pardonne-moi.
d'artagnan. Nous verrons cela tout à l'heure.
ARAMIS. Eh bien?
d'artagnan. Tandis que je regardais, non pas le roi commele pense monsieur le comte, car je sais ce que c'est qu'un homme qui va mourir, et quoique je dusse être habitué à ces sortes de choses, elles me font toujours mal, mais bien le bourreau masqué, cette idée me vint, ainsi que je vous l'ai dit, de savoir qui il était. Or, comme nous avons l'habitude de nous compléter les uns par les autres et de nous appeler à l'aide comme on appelle sa seconde main au secours de la première, je regardais autour de moi pour voir si Porthos ne serait pas là, car je vous avais reconnu près du roi, Aramis, et vous, comte, je savais que vous deviez être sous l'échafaud; ce qui fait que je vous pardonne, car vous avez dû bien souffrir. J'aperçus dans la foule Grimaud, Mousqueton et Blaisois; je leur fis signe de ne pas s'éloigner... Tout finit, voussavez comment... d'une façon lugubre... k peuple s'éloigna peu à peu. Le soir venait, j( m'étais retiré dans un coin de la place avec mes hommes, et je regardais de là leboin-reau qui,rentrédansla chambre royale, s'envelopp; d'un manteau et disparut; je devinai qu'il allait sortir, et je courus en face de la porte., en effet, cinq minutes après, nous le vîme descendre l'escalier.
ATHOS. Vous l'avez suivi?
d'artagnan. Parbleu... mais ce n'est pa sans peine, allez!... Enfin, après une demi heure de marche à travers les rues les plu tortueuses de la cité... il arriva à une petit maison isolée, où pas un bruii, pas une lu mière n'annonçait la présence de l'honnne.. Sans doute, celui que nous poursuivions s croyait bien seul, car j'entendis le grincemer d'une ciel", une porte s'ouvrit, et il disparut.
ATHOS. Mais cette maison...
TOUS. Cette maison...
d'artagnan , montrant la maison, l voici !
TOUS, oh !
Ils veulent s'élancer.
d'artagnan, les arrêtant. Attendez !(j frappe dans ses mains. Mousqueton »elèv* A i\iousqurh)n. ) Personne n'est sorti de maison, j'espère?
MOUSQUETON. Non, monsieur.
LES MOUSQUETAIRES
d'artagnan. Quelqu'un y est-il entré?
MOUSQUETON. Non, monsieur.
d'artagnan. Et par l'autre porte?
MOUSQUETON. Je ne sais pas; c'est Griraaud qui veille.
d'artagnan. Va le relever... et qu'il vienne
Mousqueton sort; Grimaud entre un instant après.
PORTHOS. J'étais bien sûr, moi, que d'Artagnan n'avait pas perdu son temps.
ATHOS et ARAMIS, serrant la main de d'Àrtagnan. Oh ! merci ! merci !
GRIMAUD, entrant. Voilà!
d'artagnan. Personne n'est entré par la porte que tu gardais?
GBIMAUD. Non!
d'artagnan. Personne n'est sorti?
GRIMAUD. Non!
d'artagnan. Alors, tout est comme lorsque je t'ai laissé ?
GRIMAUD. Oui!
ATiios. Il est dans cette chambre ?
PORTHOS. Effectivement, on voit de la lumière.
ARAMIS. Il faudrait pouvoir regarder par le balcon.
d'artagnan. Porthos, mon ami, placezvous là, et si cela ne vous humilie pas de servir d'échelle à Grimaud?...
PORTHOS. Comment donc!...
Il se place, Grimaud monte sur ses épaules pour atteindre au balcon.
d'artagnan. Eh bien? ATHOS. Peux-tu voir?
grimaud. Je vois!
D'AR^AG^AN. Quoi ?
GBIMAUD. Deux hommes.
d'artagnvin. Les connais-tu ?
grimaud. Attendez!
d'artagnan. Que font-ils?
grimaud. L'un écrit.
ATHOS. Qui est-ce ?
grimaud. C'est, je crois...
ATHOS. Eh bien ?
GRIMAUD. Attendez...
d'artagnan. Voyons!
GRIMAUD. Le général Olivier Cromwcll.
ATHOS, PORTHOS et A P. AMIS. Que dit-il!
d'artagnan. Je m'en doutais!... Mais l'autre. . . celui que nous avons suivi ?
GRIMAUD. Il est dans l'ombre... il se lève... il s'approche du général. . . ah !
Il pousse un cri et saute en bas dos épaules de Porthos.
PORTHOS. Eh bien! quoi donc?
d'artagnan. Tu l'as vu? parle vite!
GRIMAUD. Mordaunt!
Cri de joie des amis.
ATHOS, à part. Fatalité !
d'artagnan. Un moment, messieurs; ceci devient intéressant... Allons, mon brave Grimaud, remonte à ton observatoire, et que le moindre mot, le moindre geste de ces hommes nous soient traduits... Vous, à la porte, Aramis; vous, avec moi, Porthos; vous, Athos, veillez!...
ttmtJtèmt 'tableau.
li'liitériêui* de la iSaison de Cromwell.
Chambre fermée d'une porte à droite. On voit la fenêtre qui donne sur le balcon du même c5té.