CROMWELL, MORDAUNT
MORDAUNT. Votre Honneur m'avait donné deux de ces Français, alors qu'ils n'étaient coupables que d'avoir pris les armes en faveur de Charles I".Maintenantqu'iIssontcoupables de complot contre l'Angleterre, Votre Honneur veut-il me les donner tous les quatre?
CROMWELL. Prenez-les. {Mordaunt s'incline avec un sourire de trioinp hante férocité.) Mais revenons, s'il vous plaît, à ce malheureux Charles. A-t-on crié parmi le peuple?
MORDAUNT. Fort peu, si ce n'est : Vive Croinwell !
CROMWELL. Oh étiez-vous placé?
MORDAUNT. J'étais placé de manière à tout voir et à tout entendre.
CROMWELL. Il paraît que l'homme masqué a fort bien rempli son office?
MORDAUNT, d'une voix calme. En effet, un seul coup a suffi.
CROMWELL. Peut-être était-ce un homme du métier.
MORDAUNT. Le croyez-vous, monsieur?
CROMWELL. Pourquoi pas?
MORDAUNT. Cet homme n'avait pas l'air d'un bourreau.
CRt)MWELL. Et quel autre qu'un bourreau eût voulu exercer cet aflreux métier?
MORDAUNT. Mais peut-être quelque en-
MAGASIN THÉATRAl*
lîomi personnel du roi Charles, qui wnra fait \au de vengeance, et qui aura accompli ce vopu; peut-Otre quelque gentillioriunr> qui avait du gravf-s raisons de haïr le roi déchu, et qui, sachant qu'il allait fuir et lui échapper, s'est placé ainsi sur sa route, le front masqué et la hache à la main, non plus comme suppléant du bourreau, mais comme mandataire de la fatalité.
CROMWELL. C'est possible.
HJOKDAUNT. Et si cola était ainsi, Votre Honneur cou(lamnornit-il son action?
(;romavei>. Ce n'est point h moi de le juger ; c'est une affaire entre lui et Dieu.
JIOUDAUNT. Mais si Votre Honneur connaissait ce gentilhomme?
f.RO.MWELL. Je ne le connais pas, monsieur, et je ne veux pas le connaître. Que m'importe à moi que ce soit celui-là ou un autre? Du moment où Charles était condamné, ce n'est point un homme qui lui a tranché la tête , c'est une hache.
RiORDAL'NT. Et cependant, sans cet homme le roi était sauvé. Vous l'avez dit vous-même; on l'enlevait.
CROMWELL. On l'enlevait jusqu'à Greenwich. Là il s'embarquait sur une felouque frétée hier par ses sauveurs. ^îais sur la felouquf^, au lieu du patron Crabbe qu'ils s'attendaient à trouver, étaient quatre hommes à moi, et quatre tonneaux de poudre à la nation. En mer, les quatre hommes descendaient dans un canot qui suit la felouque, abandonnant le roi et ses sauveurs dans le bâtiment; et vous êtes déjà trop habile en politique, Mordaunt, pour que je vous explique le reste.
MORDAUNT. Oui, en mer, ils sautaient tous.
CROMWELL. .Tustemont! I/explosion faisait ce que la hache n'avait pas voulu faire. Le roi Charles disparaissait anéanti; on disait qu'échappé à la justice humaine, il avait été poursuivi <t atteint par la vengeance céleste; nous n'étions plus que ses juges, et c'était le ciel qui l'avait frappé!..,
.MOP.DALNT. Monsieur, comme toujours, je m'incline et m'humilie devant vous: vousètes un profond penseur, et votre idée de la felouque minée est sublime.
<,R(»M\\ Il !.. Absurde, puisqu'elle est devenue inutile. Il n'y a d'idée sublime que celle qui |)orte ses fiuits; toute idée qui avorte est folle et aride. Vous irez donc ce soiràGreenwich, .Moidaunl; \ous demanderez le patron de la feloiupie /'/iV'«>/-, vous lui niontrerez un niourhoir l)lanc noué par les quatre bouLs; c'était le signe ( onventi entre les Français et le patron (^rabbe; vous direz à mes gens de reprendre terie, et vous ferez reporter la poudre a l'arsenal
MORDAUNT. A moms que cette felouque, telle qu'elle est, ne puisse servir à des projets utiles à la nation.
CROMWELL. Je comprends.
MORDAUXT. Ah! milord, milord! Dieu, en TOUS faisant son élu, vous a donné son regard auquel rien ne peut échapper.
CROMWELL, riant. Je crois que vous m'ap-' pelez milord ! c'est bien, parce que nous sommes entre nous ; mais il faudrait faire attention qu'une pareille parole ne vous échappât devant nos puritains.
MORDAUNT. N'est-ce pas ainsi que Votre Honneur sera appelé bientôt?
CROMWELL, se levant et prenant .«on mantenu. Je l'espère, du moins; mais il n'est pas encore temps.
MORDAUNT. Vous VOUS retirez, monsieur?
CROMWELL. Oui, j'ai couché ici hier et avant-hier, et vous savez que ce n'est pas mon habitude de coucher trois fois dans le même lit.
MORDAUNT. Aiusi, Votre Honneur me donne toute liberté pour la nuit?
CROMWELL. Et même pour la journée de demain, si besoin est... Venez-vous avec moi, Mordaunt?
MORDAUNT. Merci, monsieur; les détours que vousètes obligé de faire en passant parle souterrain ine prendraient du temps, et d'après ce que vous venez de me dire, je n'en ai peut-être déjà que trop perdu. Je sortirai par l'autre porte.
CROMWELL appuie la main sur un boulon perdu dans lu tafiissfrie. ei sort par une porte secrète. En ce cas, adieu !
Au moment où Cromwell a disparu par la porte secrète. Griniaiid paraît sur le balcon. Pendant ce temps, Mordaunt a remis son manteau. Il prend la lampe sur la table et sort. La feni^tre s'ouvre ; Porthos et Aramis viennent se placer dans la chambre. Un moment après, on voit revenir Mordaunt pâle, épouvanté, reculant, sa iampeà la main, devan d'Artagnan qui , chapeau bas , march'' vers lui avei' une exquise politesse. Derrière d'Artagnan entre Athos.