MORDAUNT, D'ARTAGNAN, PORTHOS, I ATHOS, ARAMIS
' d'artagnan. Monsieur Mordaunt, puisqu'après tant de jours perdus à courir les uns après les autres, le hasard nous rassemble eulin, causons un |H'U, s'il vous plaît. MORDAUNT. Je vous écoute, monsieur.
d'ariai.nan. Il me paraît, monsieur, que vous changez de costume aussi ra|)idement 1 que je l'ai vu faire aux mimes italiens que
LES MOUSOUETAIRES.
M. le cardinal de Mazarin fit venir de Bergaiiio, et qu'il vous a sans doute mené voir pendant votre séjour en France?
ARAAHS. Tout à l'heure vous étiez déguisé, je veux dire habillé en assassin, et maintenant...
MORDAUNT. Et maintenant, au contraire, j'ai tout l'air d'être dans l'habit d'un homme qu'on va assassiner, n'est-ce pas?
PORTHOS. Ah ! monsieur, comment pouvez-vous dire de ces choses-là, quand vous Êtes en compagnie de gentilshommes et que vous avez une si bonne épée au côté?
.',îORD\u.\T. Il n'y a pas de si bonne épée, nonsicur, qui vaille quatre épées et quatre wignards; sans compter les épées et les poi- ;naids de vos acoh tes qui vous attendent à a porte.
ARAMis. Pardon, monsieur, vous faites ereur. Ceux qui nous attendent à la porte ne ont point nos acolytes, mais nos la(|uais. Je iens h rétablir les choses dans leur plus scrululeuse vérité.
d'artai^n -N. Mais ce n'est point de cela u'il s'agit, et j'en reviens à ma question. Je le faisais donc l'honneur de vous demander, lonsicur, pourquoi vous changiez d'extéieur?... Le masque vous était assez com- )ode, ce me semble ; la barbe grise vous ivait à merveille, et quant à cette hache, dont ous avez fourni un si illustre coup, je crois u'clle ne vous irait pas mal non plus en ce loment. Pourquoi donc vous en ètes-vous essaisi ?
MORDAUM. Parce qu'en me rappelant la îène d'Armentières, j'ai pensé que je trouerais quatre haches pour une, puisque j'alis me trouver entre quatre bourreaux.
d'arfA' NAN, (irt^c culi/ie. Monsieur, quoiiie profondément vicieux et corrompu, vous
esjeunc, ce qui fait que je ne m'arrêterai pasà
)s discours frivoles... oui, frivoles, car ce que
)us venez de dire à propos d'Armentières
a pas le moindre rapport avec la situation
ésente. En effet , nous ne pouvions pas
Trir une épée à madame votre mère, et la
•ier de s'escrimer contre nous. Mais à vous,
onsieur, à un jeune cavalier qui joue du
tignard, du pistolet et de la hache, comme
)us vous avons vu faire, et qui porte au côté
le épée de la taille de celle-ci, il n'y a per-
nnequi n'ait le droit de demander la faveur
une rencontre,
MORDAUNT. rh! ah! c'est donc un duel
Je vous voulez?
d'artacnan, ai-ec sang-froid. Pardon,
irdon, ne nous pressons pas, car chacun de
ius doit désirer que les choses se passent
uis toutes les règles. Ras.seyez-\ous donc,
ier Porthos, et vous, monsieur Mordaunt,
îuillez rester tranquille. Nous allons régler
au mieux cette affaire, et je vais être franc avec vous. Avouez, monsieur Mordaunt, que vous avez bien envie de nous tuer les uns ou les autres ?
mordaunt. Les uns et les autres,
d'artagnan, se toiirriant vprs Arnmis.
C'est un bien grand bonheur, convenez-en, Aramis, que monsieur Mordaunt connaisse si bien les finesses de la langue française ;au moins,il n'y aura pasde malentendu en tre nous. [Se reiournant vers Mordaurit.) Cher monsieur Mordaunt, je vous dirai donc que ces messieurs payent de retour vos bons sentiments à leur égard, et seraient charmés de vous tuer aussi. Je dirai plus, c'est qu'ils vous tueront probablement; toutefois, ce sera en gentilshommes loyaux, et la meilleure preuve que je puisse fournir, la voici. {En disant ces mots, il jette son chapeau fur le tapia, rtrulH sa chaise contre la muraille el fait signe à ses amis d'en faire autant ^ puis, saluant Mordaunt avec grâce.) A vos ordres, monsieur; car si vous n'avez rien à dire contre l'honneur que je réclame, c'est moi qui commencerai, s'il vous plaît,
PoRTHos. Halte-là ! je commence, moi, et sans rhétorique.
ARAMIS. Permettez, Porthos...
d'artac.nan. Messieurs, messieurs, soyez tranquilles , vous aurez votre tour. Demeurez donc à votre place comme Athos, dont je ne puis trop vous recommander le c;ilme , et laissez-moi l'iniiiative quej'ai prise. {Tirant son épée aven un geste terrihle. ) D'a'Ileurs , j'ai particulièrement affaire à monsieur, et je commencerai , je le désire, je le veux! ( A Moriaunt. ) Monsieur, je vous attends.
MORDAUNT, Et moi, messieurs, je vous admire ! Vous discutez à qui commencera de se battre contre moi, el vous ne me consulte?, pas là-dessus, moi, que cela regarde un peu, ce me semble. Je vous hais tous, c'est vrai, mais à fies degrés différents,,, j'espère vous tuer tous, mais j'ai plus de chance de tuer le premier que le second, le second que le troisième, le troisième que le dernier. Je réclame donc le droit de choisir mon adversaire; si vous me déniez ce droit, tuez-moi, je ne me battrai pas,
PORTHOS et ARAMIS, C'est juste,
MORDAUNT. Eh bien ! je choisis pour mon premier ad>ersaire celui de vous qui, ne se croyant plus digne de se nonnner le comte de la hère, s'est fait appeler Athos.
ATHOS, secouant la le e. Monsieur Mordaunt, tout duel entre nous est iiuiiossible; faites à quelque autre l'honneur que vous me destinez.
MORDAUNT. Ah! en voilà déjà un qui a peur.
MAGASIN THÉÂTRAL
d'artarnan, bondismnt. Mille tonnerres!
qui a dit ici qu'Athos avait peur?
ATHOS, avec un sourire de trisiesse et de r»r/;r>s. Laissez dire, d'Artagnan.
DARTAGNAN. C'est votre décision, Athos?
ATHOS. Irrévocable.
d'artagnan. C'est bien ! n'en parlons plus. {À Morddunt.) Vous l'avez entendu, monsieur; monsieur le comte de la Fère ne veut pas vous faire l'honneur de se battre avec vous. Choisissez parmi nous quelqu'un qui le remplace.
MOROAUNT. Du moment que je ne me bats pas avec lui, peu m'importe avec qui je me bats. Mettez vos noms dans un chapeau , et je tirerai au hasard.
D'ARTAGNAN. Voilà uue idée.
ARAMis. En effet, ce moyen concilie tout.
PORTHOS. Je n'y eusse pointpensé, etcependant c'est bien simple.
d'artagnan. Voyons , Aramis , éeriveznous cela de cette jolie petite écriture avec laquelle vous écriviez à Marie Michon pour la prévenir que la mère de mmsieur voulait faire assassiner milord Buckingham. [Aramis s'approche du bureau de Cromicell, déchire trois morceaux de papier d'égale grandeur , écrit un nom stir chacun d'eux, jmis les présente à Mordaunt. Celui-ci, sans les lire, lui fait signe qu'il s'en rapporte parfaitement à lui. Aramis roule les papiers, les met dans un chapeau et les présente à Mordaunt, qui en tire un qu'il laisse dédaigneusement retomber sans le lire. ) Ah ! serpenteau , je donnerais toutes mes chances au grade de capitaine des mousquetaires pour que ce bulletin portât mon nom !
aramis , lisant le papier à haute voix. « D'Artagnan ! »
d'artagnan. Ah! il y a donc une justice au ciel! {Se retournant vers Mordaunt.) J'espère, monsieur, que vous n'avez aucune objection à faire ?
mordaunt, tirant son épéeeten appuyant lap'>ir)te sur sa botte. Aucune, monsieur.
d'artagnan. Etes-vous prêt, monsieur?
mordaunt. C'est moi qui vous attends , monsieur.
d'artagnan. Alors prenez garde h vous , monsieur, car je tire assez bien l'épée.
MORDAUNT. Et moi aussi.
d'aki AGNAN. Tant mieux , cela met ma conscience en repos. En garde!
MO DAUNT. Un moment: engagez-moi votre parole , messieurs, que vous ne me chargerez que les uns après les autres.
PdRTHOs. C'est pour avoir le plaisir de nous insulter que vous nous demandez cela, monsieur?
MORDAUNT. Non, c'est pour avoir, comme
disait monsieur tout à l'heure la conscience tranquille.
d'artagnan, regardant autour de lui. Ce doit être pour autre chose.
PORTiios et ARAMIS. Foi de gentilhomme!
mordaunt. En ce cas, messieurs, rangezvous dans quelque coin comme a fait monsieur le comte de la Fère , qui , s'il ne veut point se battre , me paraît au moins connaître les règles du combat, et livrez-nous de l'espace, nous allons en avoir besoin,
ARAMIS. Soit!
PORTHOS. Voilà bien des embarras.
d'artagnan. Rangez-vous, messieurs ; i ne faut pas laisser à monsieur le plus peti' prétexte de semai conduire, ce dont, sauf 1( respect que je lui dois, il me semble avoii grande envie... Allons, êtes-vous enfin prêt monsieur ?
mordaunt. Je le suis.
Ils croisent le fer.
d'artagnan. Ah! vous rompez, vou tournez !... Comme il vous plaira, j'y gagnquelque chose : je ne vois plus voire médian visage. Me voilà tout à fait dans l'ombre tant mieux ! Vous n'avez pas d'idée comm vous avez le regard faux, monsieur, surtou lorsque vous avez peur. Regardez un peu me yeux, et vous verrez une chose que votr miroir ne vous montrera jamais, c'est-à-dire un regard loyal et franc. {Mordaunt en rom pant se trouveprcsde la muraille, à laqueU il appuie sa main gauche.) Ah! pour cett fois, vous ne romprez plus , mon bel ami Messieurs , avez-vous jamais vu un scoipio cloué à un mur?... non? eh bien! vous alU le voir. {Au moment où, plus acharné q^ jamais, après une feinte rapide et serré il s'élance comme l'éclair sur Mordaunt, muraille semble se fendre, Mordaunt disp. raît par l'ouverture béante, et l'épée près» entre les deux panneaux se bri^e. Il fait t pas en arrière, la muraille se referme. ) moi , messieurs , enfonçons cette porte !
ARAMIS, accourant près de d'Arlagna:
C'est le démon en personne!
PORTHOS, appuyant son épaule contre porte secrète. 11 nous échappe, sangdieu ! nous échappe !
ATHOS, sourdement. Tant mieux!
d'artagnan. Je m'en doutais, mordiou je m'en doutais ; quand le misérable a tour autour de la chambre, je jirévoyais (pielq infâme manœuvre, je devinais qu'il tram quel(|ue chose; mais qui pouvait se douter cela?
aramis. C'est un affreux malheur q nous envoie le diable son ami.
ATHOS. C'est uji bonheur manifester) nous envoie Dieu I
d'artagnan. En vérité, vous baissez, Atlios! conimenl pouvez-vous dire des choses pareilles à des gens comme nous? mordions !.. vous ne comprenez donc pas la situation?.,. Ix misérable va nous envoyer cent côtes de fer qui nous pileront comme grain dans ce mortier de monsieur Cromwell... Allons, allons! en route! Si nous demeurons cinq minutes seulement ici, c'est fait de nous.
ATHos et ARAMis. Oui, vous avez raison, en route !
LES MOUSQUETAIRES
ss
PORTHOS. Et OÙ allons-nous?
d'artagnan. a l'hôtel, prendre nos bardes et nos chevaux, puis de là , s'il plaît à Dieu, en France, où du moins je connais l'architecture des maisons. Notre feIou({ue nous attend; ma foi c'est encore heureux,.. En route !
TOUS. En route!... en route!
Ils sortent..
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