ASPASIE, LAIS
LAÏS, à part.
Ai-je réussi, oui ou non? voyons. (Haut.) Eh
ien ! qui choisiras-tu de tes prétendans ? (Regar-
int Aspasie, toujours rêveuse, qui n'a pas répondu.)
,es yeux rouges, les joues pâles, qu'as-tu donc ?
ASPASIE
Ah ! Laïs, je suis désolée.
LAÏS
Désolée! et de quoi donc? de n'avoir pas gagné m pari d'emblée ?
ASPASIE
'' Tiens, Laïs, ne me parle pas de cette folie ; j'ai ;rdu, j'ai tout perdu.
Pas encore. Phryné , il est vrai, se réjouit déjà 'ec Prolée d'avoir gagné son dîner; mais moi, te donne plus d'un jour pour réussir : Diogéne t dilTicile. Mais, par Vénus, pas de tristesse, tu minuerais tes chances.
ASPASIE
Ne m'en parle plus, te dis-je, j'y renonce.
LAÏS
Si tôt! Où donc est ta confiance, ton assurance ! ce malin? Je ne te reconnais plus.
ASPASIE
Je ne me reconnais plus moi-même; je n'ai us ni vouloir, ni pouvoir.
' blUGÈNE.
LAÏS
Ainsi, tu ne poursuis pas le rebelle?
ASPASIE
Je n'ose, Laïs.
LAÏS
Tu n'oses? En vérité, à le voir, à t'enlendre à présent, on dirait qu'au lieu de l'avoir séduit, c'est toi qu'il a séduite.
ASPASIE
Que dis-tu! est-ce que j'aimerais cet homme?
Le grand mal!... tu en serais quitte pour te faire aimer.
ASPASIE
Et le pourrais-je, quand je le voudrais ?
LAÏS
Tu doutes, maintenant. Prends garde, cela devient sérieux... tu doutes, et tu n'oses : tu l'aimes donc ?...
ASPASIE
Tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'aime pas.
LAÏS
Ce n'est pas sûr,
ASPASIE
Comment! tu n'as donc pas vu sa haine ?
LAÏS
La haine, tu me l'as dit souvent, est la sœur de l'amour.
ASPASIE
Oh ! non, non ; il est impossible qu'il m'aime.
LAÏS
Je gageais que non, ce matin : maintenant je gage que si.
ASPASIE
Enfant ! Tiens, n'en parlons plus.
Au fait, qu'importe celui-là... si les autres t'aiment! As-tu vu leurs glorieux présens?
ASPASIE
Les autres, les autres, ils se ressemblent tous: banalité de cœur, uniformité d'esprit, insipidité, fadeur, ennui, ennui mortel, ils se ressemblent tous; tous, vil billon du même titre, ou plutôt sans titre ni valeur, tous incapables d'aimer, indignes de l'être !.. . Tiens, Laïs, tu es jeune comme Hébé, pure comme Pallas, prends ici ce qui te manque et va, va-t'en vivre loin d'eux, avec ton beau trésor de jeunesse et d'amour... va le garder chaste et libre, digne d'un homme véritable! Tu ne sais pas qu'on ne peut plus jamais reprendre celte dignité changée on fortune et en gloire; tu ne sais pas que celte gloire ferait ta honte, cette fortune ton désespoir ; lu ne sais pas que tu voudrais en vain les expier, les racheter de toutes tes larmes, de tout ton sang, de ta vie et de ton âme... Et si tu aimes un jour, insensée! Oh!... ces hommes me sont odieux, et leurs hommages me font horreur 1
DIOGÈNE
LAiS.
Que (Jil-clle?
ASPASIE
O mon passé , mon passé ! si je pouvais recommciK-er, dusjié-je travailler de mes mains, coudre et ûlcr comme la dernière femme d'Athènes, végéter dans l'ombre comme rimniLle vioielle qui attend le rayon parfumé!... Tiens, prends tous mes biens, mes richesses, mes honneurs, ma place entin, et donne-moi la tienne. Lais, donne-moi les quinze ans, la jeunesse, ta pureté; je veux qu'il m'aime !
LAiS, 5 part.
J'ai réussi.
ASPASIE
Je suis folle, La'is ! il ne m'aimera jamais ; je n'ai plus qu'à mourir!
LAÏS, riant.
Mourir ! voilà un moyen de se faire aimer ! c'est tout de suite trouvé; ce n'est pasdiilicile, ce n'est pas aller à Corjnthe... tout le monde peut en faire autant... Oui, beaucoup l'ont fait avant toi, beaucoup le feront apré>; ce n'est pas original, entends-tu ! Mourir ! ce n'est vraiment p?.s la peine d'être .\spasie pour si peu. Allons, j'clais capable d'imaginer cela, moi; Myrlhie, Gorgo, Balhylle même aussi. Mais toi, toi Aspasie, la grande Aspasie, désespérer comme un cnr.int, te tuer comme un lâche, mourir enûn !... mais c'est une folie, une indignité, un déshonneur! non» te dégraderions... îx'on, non, tu ne mourras pasi
ASPASIE
Laïs I
LA'iS.
Kon, non, il ne faut pas que tu meures ! je ne veux pas cela; il faut qu'il t'aime! Je le veux, il le faut.
ASPASIE
Que veux-lu donc que je fasse, Lais?
LAÏS
Xénophon.ce capitaine qui a tant de mémoire, qui se souvient et des Mcdcs et des Perses, de tout, excepté de ses dettes, disait l'aulie soir qu'on ne gagne pas toujours la bataille du premier coup. Tu as cumincneé l'attaque, continue.
ASPASIE
Comment?
LAÏS
A peine si l'ennemi l'a entrevue! Il faut au moins qu'il te rende la visite; il faut le faire venir à son tour... ici...
ASPASIE, avec un mouvement de pudeur.
Uir. non. (Pui* changcani brusquement de ion.) Par quel moyen ?
LAiS.
Le moyen le plus simple. Tiens, prends les lablclles.
ASPASIE
Ah! oui, j'oubliais, j'ai tout oublié... Je n sais, je ne puis...
LA'is, la guidant vers la table.
Allons !
ASPASIE
Tu le veux? 0 Vénus, inspire-moi ! ou plut' dicte-moi , Laïs , donne-moi tout l'esprit de t jeune cœur. (Elle écrit.) « Liens, sermens, vœu » promesses, j'oublierai tout, je bri<erai tout pui » toi. Viens! — Aspasie... » Mais non, noi c'est assez de bonté ainsi, je neveux pas, je i peux pas écrire.
LAÏS, lui arrachant la lettre.
Allons donc, je prends tout sur moi ! J'ai inl rèt à ce qu'il t'aime, vois-tu ; c'est de l'égoïsm car j'aime aussi...
ASPASIE
Ah! ah!
LAÏS
Quand Alcibiade te verra à un autre, il fini peut-être par me regarder.
(Elle sort prestement. — On voit,par la porte entr'o
verte, qu'elle dit un mot à Prêtée en lui montra
la lettre.)
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