SCÈNE VIII
LA COMTESSE seule, puis MARTON.
LA COMTESSE, s'asseyunt. Après une pause, Marton.-.Marton...
MARTOv, entrant.
Madame la comtesse.
LA COMTESSE
Venez.
M.\RTON.
J'espère que madame la comtesse est bien heu reuse.
LA COMTESSE
Heureuse, et de quoi , Marton?
MARTO.V.
Eh bien ! mais , est-ce que monsieur le cheva lier ne sort point d'ici?
LA COMTESSE
Ah! oui, tu as raison, Marton, et cela m'a fai un bien grand plaisir de le revoir.
MARTON
Mon Dieu! que voilà un bien grand plaisi froidement exprimé!...
LA COMTESSE
Que veux-tu? je m'exprime comme je sens.
MARTO\.
Mais je me rappelle qu'au couvent madame l comtesse n'en parlait point ainsi.
LA COMTESSE
Au couvent, c'était autre chose, .Marton... ai couvent... je n'avais nul plaisir... nulle ilistractioii... au couvent je ne voyais que lui... et i était bien naturel que toutes mes imaginations K reportassent sur lui...
UN MARIAGE SOUS LOUIS XV
MARTON
Oui, tandis qu'ici vous comparez, et ce pauvre chevalier perd à la comparaison.
Mais non, Marton... tu te trompes, jet'assure... et j'aime toujours fort Valclos... mais tous les jours ne sont point pareils; il y en a où l'on est mal disposée. Hier, par exemple, eh bien! hier, ce pauvre chevalier m'intéressait au suprôme degré.
MAKTON.
Et aujourd'hui...
LA COMTESSE
Aujourd'hui, Marton... est-ce ma faute s'il a été maladroit... s'il s'est mis dans une position ridicule, et si pour s'en tirer... il est venu tout brulalemcnt me parler d'une chose qui, au lieu de flatter mon esprit, a blessé mon amour-propre? Je sentais le tort qu'il se faisait, Marton; mais son mauvais génie était là qui le poussait.... Je l'interrogeais... et tout en l'interrogeant, j'aurais voulu lui dire : Mais, chevalier.... taisez-vous.... chevalier, ne me répondez pas... tenez vous en repos; pour Dieu , vous vous perdez... C'eût été une charité que de le lui dire ; mais que veux-tu? ma curiosité l'a emporté, je n'en ai pas eu le courage, et je l'ai laissé aller.
MAKTOX.
Comment! il est resté près de vous à vous parler d'autre chose que de son amour?
LA COMTESSE
Ah ! mon Dieu si, il m'en a parlé de son amour, et trop même... Qu'est-ce qu'un homme toujours tendre... toujours les mains jointes... toujours vous regardant avec passion , toujours exigeant que vous le regardiez de même, qui fait à votre cœur une querelle de la moindre distraction de vos yeux?... Riais cela fatigue à la fin, Marton... Peut-on sans cesse dire : Je vous aime... quand on en a envie... eh bien! on le dit; mais à force de le dire... l'envie se passe, et nous nous le sommes tant dit, que l'envie s'en est un peu passée. Maintenant il faut attendre qu'elle revienne.
MARTO.V.
Ah ! je vois que madame la comtesse aime le chevalier raisonnablement.
LA COMTESSE
Je ne l'aime encore que trop, Marton... car enfin, mon amour pour lui est un amour coupable; aussi... tiens , je ne veux plus en parler!... parlons d'autre chose...
MARTOX.
Et de quoi madame veut elle que nous parlions ?
LA COMTESSE
Je voudrais te demander, Marton...
MARTON
Quoi?
LA COMTESSE
Mais tu ne sais peut-être pas la chose que je VOUS te demander.
MARTON
Que madame dise toujours... je sais bien des choses.
LA COMTESSE
Marton , qu'est-ce que c'est que la coquetterie?
Oh! madame m'attaque par mon fort... La coquetterie... c'est l'art de rendre amoureux les gens qui ne le sont pas, et de rendre fous les gens qui sont amoureux.
LA COMTESSE
Marton , c'est justement cela qu'il me faut.
MARTON
Eh bien! voyez donc comme c'est heureux que nous ayons la chose sous la main.
LA COMTESSE
Et que faut-il faire pour être coquette, Marton ?
MARTON
Oh ! d'abord il y a des personnes qui n'ont rien à faire pour cela, et qui sont coquettes naturellement.
LA COMTESSE
Celles-là sont bien heureuses... Mais enfin, celles qui ne le sont pas?
MARTON
Eh bien ! il faut qu'elles étudient. D'abord la coquetterie se divise en plusieurs branches, la première, c'est le caprice... il ne faut jamais aimer huit jours la même chose.
LA COMTESSE
Mais on n'est point maîtresse de son cœur, Marton.
Eh! qu'est-ce que le cœur a affaire là-dedans?... je ne vous parle pas des hommes , je vous parle des choses... je vous parle robes, bijoux, dentelles, voitures... tenez, par exemple, à propos de voiture... il s'en est arrêté une hier sous les fenêtres de madame... mais une voiture !...
LA COMTESSE
Il me semble qu'il y en a plein les remises de voitures... j'en ai vu bon nombre en passant.
MARTON
Oh!... pas comme celle-là... imaginez-vous le plus délicieux attelage... quatre chevaux Isabelle et un coureur cerise et argent.
LA COMTESSE
Eh bien! à quoi tout cela sert-il?
MARTON
Cela sert... à ce que la voiture attire d'abord les regards; que les regards vont de la voiture à celle qui est dedans; que si elle n'est que bien elle semble jolie, et que si elle est jolie on la trouvecharmante... puison en parlelesoirdans les cercles, on dit : « Avez-vous vu passer la baronne ou la comtesse une telle? Oh! quelle délicieuse voitureelleavait! » Ceux qui l'ont vue font chorus, ceux qui l'ont pas vue ont envie de la voir. Et avant qu'une voiture élégante et une jolie femme n'aient été vues de tout Paris, il se passe huit jours au moins pendant lesquels on en parle... Au bout de huit jours on invente autre chose, et voilà le
iS
moyen de tenir sans cesse ses rirales en transes et ses adorateurs en haleine.
LA COMTESSE
Marlon, j'aurai un attelage Isabelle et un coureur cerise pour aller demain aux Champ-Élysccs.
M A RTC N.
Oh! faites cela, madame; vous verrez que vous vous en trouverez bien.
LA COMTESSE
MaisenGn.Marton, ce n'est pas le tout pour être coquelte que de changer de voiture tous les huit jours.
MARTOX.
Oh! il y a encore l'arlicle diamans.
LA COMTESSE
Oh! des diamans... j'en ai autant et d'aussi beaux que qui que ce soit au monde.
MARTO.N.
Eh! mon Dieu! madame, ce n'est pas leurbeauté, ce n'est pas leur nombre qui frappe... c'est la manière dont ils sont montés... Une rose qui sort des mains de tel orfèvre à la mode... des mains de Josse par exemple... fait plus d'effet que le Rcgent.
LA COMTESSE
Eh bien! avanthuit jours je ferai remonter tous mes diamans par Josse, ou j'en achèterai de nouveaux chez lui... Mais, Marton, tu ne me parles là que de choses matérielles...
MARTOX.
Oh! pour l'esprit... c'est autre chose... Tenez, par exemple, nous sommes dans un excellent moment pour avoir de l'esprit... Après demain bal masqué.
LA COMTESSE
Oh! que je voudrais voir un bal masqué, Marton!
MARTON
Peste! je le crois bien... c'est là que madame brillerait .. elle qui a visage découvert, a de l'esprit comme un ange, sous le masque elle en aurait comme un démon.
LA COMTESSE
Marton, j'irai au bal masqué. Voyons, qu'y a-t-il encore à faire?
UARTOX.
Dans tous les cas conserver une grande puissance sur soi-même, feindre auprès de celui qu'on aime, cl dont on voudrait être aimée, l'indillérencc la plus parfaite. Kt même il n'y a pas de mal d'afticher du goût pour un autre.
LA COMTESSE, tristement.
0 Marton! cela ne réussit pas toujours.
MARTON
Ah! parce que tous les caractères ne sont pas pareils.... Quand l'indifférence échoue, eli bien! alors il fautessayer de la jalousie... Madame la comtesse a-t-elle des dispositions à être jalouse ?
LA COUTESSB.
Oui, Marton... oui...
MARTON
Eh bien ! alors tout ira à merveille.
LA COMTESSE
Tu crois?
MARTO.V.
Rapportez-Yous-en à mon expérience.
LA COMTESSE
Tu es donc coquelte, toi, Marton?
MARTON
Oh! avec férocité.
LA COMTESSE
Vrai ?
MARTOX.
En petit, malheureusement... tout le mont n'a pas le bonheur de naître grande dame. Ms c'est égal! j'ai vu des gens bien malades de n façon.
LA COMTESSE
Mais c'est de la cruauté cela...
MARTO.\.
Oh! que madame se rassure... jamais person n'en est mort.
Et cela t'a toujours réussi?
MARTOX.
Toujours.
LA COMTESSE
Marton, je veux être coquette.
MARTO.X.
Oh ! mais ce pauvre chevalier, vous ne vou donc pas qu'il en réchappe ?
LA COMTESSE
Et qui te dit que c'est avec le chevalier?
MARTO.\.
Comment ! Mais si ce n'est point avec le cl valier, avec qui est-ce donc?
LA COMTESSE
Avec qui? Ceci est mon'secret. Viens meco fer, Marton.
Elles sortent toutes deiot*
UN MARIAGE SOUS LOUIS XV
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