SCENE X
LE COMTE, LE COMMANDEUR
LE COMMANDEUR
Dis-moi donc, Candale, sans compliment, il me semble que je choisis mal mon heure, heim ?
LE COMTE
Pas du tout, mon oncle.
LE COiMMANDEUR.
C'est que vous causiez là, ce me semble, ta femme et toi...
LE COMTE
Nous causions d'affaires, d'argent; voilà tout.
LE COMMANDEUR
Ah ! voilà tout ?
Mon Dieu, oui; d'honneur!
LE COMMANDEUR
Voyons, Candale, consciencieusement, comment trouves-tu Louise?
LE COMTE
Mais je vous l'ai déjà dit, mon oncle, jela trouve charmante.
LE COMMANDEUR
Eh bien! comment se peut-il que, la trouvant charmante, tu aies de pareils procédés envers elle?
LE COMTE
Quels procédés?
LE COMMANDEUR
Mais ceux dont elle se plaint.
LE COMTE
Ma femme se plaint de mes procédés!
LE COMMANDEUR
Oh! mon Dieu, elle ne se plaint pas, parce que c'est un ange; mais il est facile de voir la peine qu'ils lui fout.
LE COMTE
Ahl bah ! mon oncle !
LE COMMANDEUR
Je viens de causer avec elle ; et sais-tu vraiment qu'elle m'a raconté des choses inouïes?
LE COMTE
Ah! par exemple!... je voudrais bien savoir ce qu'elle vous a raconté, mon oncle?
LE COMMANDEUR
Mais ta liaison avec la marquise, ton indifférence pour elle, cette pauvre enfant !
LE COMTE
Ma liaison avec la marquise; mon indifférence pour elle... Elle vous a raconté cela?... et elle ne vous a pas dit le plus petit moi d'elle-même ?
LE COMMANDEUR
Pas un mot.
LE COMTE
Elle ne vous a pas parlé du chevalier ?
LE COMMANDEUR
Du chevalier de Valclos? non.
MAGASIN THEATRAL
LE COMTE
Ah ! elle est fort discrète, votre nièce.
LE COMMANDELU.
Que vcux-tu dire?
Je veux dire qu'elle ne vous a fait que la moitié le la conGdence.
LE COMMANDEUR
Qu'y a-t-il donc ?
LE COMTE
Eh bien ! il y a, mon oncle, qu'avant de me connaître, ma femme connaissait Valclos.
LE COMMANDEDU.
Bah!
LE COMTF.
Il y a que le chevalier l'aimait, et qu'elle aimait le chevalier.
LE COMMANDEUR
Et tu n'as pas fermé ta porte à Valclos?
LE COMTE
Au contraire, je la lui ai ouverte à deux battans.
LE COMMANDEUR
Tu as fait cela?
LE COMTE
Sans doute.
LE COMMANDEUR
Sachant que ta femme l'aimait?... Maisquerésultera-t-il de tout cela?
Il en résultera ce qu'il pourra, mon oncle.
LE COMMANDEUR
Et le majorât?
LE COMTE
Eh bien! le majorât?
LE COMMANDEUR
Sans doute, le majorai: est-ce que tu te ligures que je me soucie de constituer trente mille livres de rentes à un neveu qui ne serait qu'à moitici mon neveu? Oh! ohl je ne souffrirai pas un pareil scandale.
LE COMTE
Pardieu! je voudrais bien savoir comment vous comptez l'empêcher.
LE COMMANDEUR
Sois tranquille.
LE COMTE
Mon oncle, j'espère que vous ne ferez rien qui me rende ridicule.
LE COMMANDEUR
Ridicule! ah! voilà donc le grand mot lâché! voilà la crainte à laquelle on sacrifie réputation passée et bonheur avenir! Autrefois les maris étaient ridicules quand ils étaient trompés ; il parait que vous avez changé cela, vous autres?
LE COUTE
Que voulez-vous, mon onck^ il faut bien se mettre à la mode.
LB COMMANDEUR
Oui, n'est-ce pas? et votre mode à vous exiiro que l'on affiche des sentimens factices, et que l'on dissimule ses sentimens réels; que l'on méprise toutes les vertus que nos aïeux ont adorées, et que l'on adore tous les vice-s qu'ils méprisaient; que le caprice brise les liens de la religion, et le libertinage ceux de la société. La mode exige aujourd'hui qu'on s'épouse pour réunir deux fortunes, et non pas deux cœurs, pour perpétuer son nom et non pas sa race. Enfin la mode exige qu'on ait une femme pour les autres, et des enfans qui ne soient à personne. Eh bien! j'en suis fâché, monsieur mon neveu, vous ne vous mettrez pas à cette mode-là, c'est moi qui vous le dis.
LE COMTE
Mais, mon oncle, qu'allez-vous faire?
LE COMMANDEUR
Cela me regarde : c'est moi qui ai fait le mal, c'est à moi de le réparer.
LE COMTE
Mais enfin...
LE COMMANDEUR
Tu m'as dit que ta femme aimait le chevalier?
LE COMTE
Dam ! vous avez pu en juger vous-même.
LB COMMANDEUR
Tu m'as dit que tu adorais la marquise.
Le fait est que j'ai de l'attachement pour elle.
LE COMMANDEUR
Tu m'as dit enfin que ma nièce et toi vous étiez mariés sans l'être.
LE COMTE
Oh ! pour cela, mon oncle, je peux vous en répondre, parole d'honneur*
LE COMMANDEUR
C'est tout ce qu'il me faut. Adieu, Candale. Le C.onunarKkur suri.
LE COMTE, le suivant des yeux, aprh une pause.
Adiou, mon oncle. Que diable va-t il faire? Ma foi, nous verrous bienl...
UN MARIAGE SOUS LOUIS XV
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