‹ Pièces de théâtreChapitre 578 sur 1093 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LE COMTE, LE COMMANDEUR

LE COMTE , du seuil.

j Ah ! je fais fuir votre nièce, à ce qu'il paraît.

' LE COMMANDEUR

Ma nièce!... oh! oh!... je ne sais pas même si elle t'a vu.

LE COMTE

Oh ! que oui, qu'elle m'a vu ! Mais elle a raison d'agir ainsi : il serait embairrassant pour elle, je le comprends, de se trouver face à face avec moi.

LE COMMANDEUR

Pourquoi cela ?

LE COMTE

Ah ! c'est vrai; vous ne savez pas ce qui est arrivé, mon oncle!

LE COMMANDEUR

Qu'est-il donc arrivé ?

LE COMTE

Il est arrivé que la comtesse a été hier au bal de l'Opéra avec le chevalier, que le chevalier a eu une querelle à cause d'elle avec monsieur de Saillant, et qu'il doit se battre avec lui ce matin.

LE COMMANDEUR

Comment sais-tu cela ?

LE COMTE

Pardieu! je les avais reconnus ! je les suivais, et j'ai tout entendu.

Eh bien! que comptes-tu faire?

LE COMTE

Ce que je compte faire?... la chose est on ne peut plus simple... je viens d'envoyer Jasmin chez Brichanteau.

LE COBtMANDEUR.

Chez Brichanteau?

LE COMTE

Vous ne comprenez pas ?

LE COMMANDEUR

NonI

LE COMTE

C'est pourtant clair comme le jour cela, mon cher oncle. Quand ma femme a un caprice, que Vàlclos lui fasse entendre raison... très-bien... Quand ma femme veut aller à l'Opéra et que je ne puis l'y mener, parce que j'y conduis la marquise, que Valclos lui serve de Mentor, à merveille... Mais lorsqu'un insolent a insulté madame de Caudale et qu'il s'agit de se battre pour elle... ih! un instant, mon oncle, ceci n'est plus l'affaire de Valclos... c'est la mienne.

LE COMMANDEUR

An! je commence à comprendre... mais crois-tu que le chevalier souffrira...

LE COMTE

Comme j'irai lui en demander la permission, û'est-ce pas?... Je sais le nom et l'ndrcssc de son 'adversaire, c'est tout ce qu'il me faut. Le cheva-

lier était masqué, donc il est resté inconnu. Mon sieur de Saillant attend quelqu'un, voilà tout... et pourvu que ce quelqu'un se présente, je suppose qu'il n'a pas de préférence... La seule chose que je craigne, c'est que Valclos soit déjà en campagne.

LE COMMANDEUR

Oh ! il n'y a pas de danger, il est encore de trop bon matin. (Il tire sa montre.) Huit heureures... d'ailleurs il doit venir ici auparavant.

LE COMTE

Comment! ici?... encore... mon oncle?... et qu'y vient-il faire ?

LE COMMANDEUR

Ecoute. La comtesse est au désespoir de ce qui est arrivé... elle tremble que tu n'en apprennes quelque chose, et je lui ai donné le conseil d'envoyer chercher le chevalier, et d'obtenir de lui qu'il renonce à ce duel.

LE COMTE

Au fait, c'est bien le moins qu'il fasse cela pour elle. Quand une femme s'oublie au point d'afficher son amour pour un homme, comme elle le fait pour le chevalier, cet homme lui doit bien quelque dédommagement.

LE COMMANDEUR

D'afficher son amour... Ah çà ! tu te figures toujours qu'elle aime le chevalier, ta femme?

LE COMTE

Mais il me semble qu'à moins d'être aveugle...

Eh bien! voilà ce qui te trompe!

LE COMTE

Comment?

LE COMMANDEUR

C'est que la comtesse n'aime pas Valclos.

LE COMTE

Vraiment?... et qui vous a fait cette belle histoire, mon oncle ?

LE COMMANDEUR

C'est elle-même, pardieu !

LE COMTE

Au fait, c'est ce qu'elle a de mieux à faire, après ce qui s'est passé.

LE COMMANDEUR

Et si ce qui s'est passé était arrivé justement parce qu'elle n'aime pas le chevalier?

LE COMTE

Ah ! s'il vous plaît, mon oncle, ceci mérite explication.

LE COMMANDEUR

Si ce qu'elle a fait, elle l'avait fait justement parce qu'elle en aime un autre!

LE COMTK.

Un autre !

Si elle n'avait été au bal que poussée par la jalousie?

LE COMTE

La comtesse jalouse ?

LE COMMANDEDR-

Oui, la comtesse jalouse! Mais qu'est-ce que

MAGASliN THEATRAL.

loutcelutefait à loi?... et je suis vraiment bien bon.

LE COMTE

Oh! un instant, mon oncle; vous en avez dit trop ou trop peu. l.a comtesse en aime un autre !... La comtesse est jalouse d'un autre!... La comtissc aurait été au bal avec le chevalier pour y suivre un autre que le chevalier!... Mais cet autre, quel est-il donc?

LE COMMANDEUR

Comment, malheureux! tu ne devines pas?

LE COMTE

Quoi! mon oncle... cet autre... ce serait moi?

Eh bien ! oui, c'est toi ! ingrat...

LE COMTE

Moi! est-il possible?

LE COMMArCDEOR.

Qu'as-tu?

LE COMTE, lui sautant au cou.

Ah ! mon oncle ! tenez , vous êtes le roi des oncles !

LE COMMANOEUR.

Ah çà! mais est-ce que je suis dans une maison de fous ?

LE COMTE

Imbécile que je suis de n'avoir pas vu tout cela! Mais c'est clair comme le jour, le diable m'emporte!. . Eh bien! voilà ce que c'est que d'être trop modeste!

LE COMMAM^EUR.

Mais enfin m'expliqucras-tuî...

LE COMTE

Voyons maintenant, mon oncle; écoutez-moi... car il n'y ;i pas de temps à perdre. M. de Saillant, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, est une fort jolie lame. Si je ne vous revoyais

pas avant la chose... et peut-être même après

je vous recommande la comtesse, mon oncle, cette pauvre Louise... vous comprenez... elle n'aurait plus que vous, au moins.

LE COMMANDELR.

Allons donc! qu'est-ce que c'est que ces idéesi.i ?

LE COMTE

Lh! ehl...

lE COMMANOEaR.

Ne reverras-tu pas la comtesse un instant?

LE COMTE

Vraiment, j'en ai grande envie, mais je ne sais pas si je dois le faire... Tenez, mon oncle, vous me connaisse?, vous savez que j'ai eu dans ma vie dix rencontres [)ourunc, el que, Dieu merci, je m'en suis toujours galamment tiré, à la IJasiille près. Eh bien ! d'honneur! si je voyais la comtesse avec ses beaux yeux, avec son délicieux sourire iélonnement cruiisant du Commandeur), avec sa douce voix qui va droit au cœur, l'idée que tout cela est à moi et que dans deux heures peut être j'aurais perdu tout cela, comme un sol, sans en avoir profité... je crois que je ne s»-rais plus aussi maître de laoiMt vrai, c«ia me touruisraii la tête.

LE COMMANDEUR, OU comhle de la ttupé faction.

Mais tu l'aimes donc aussi, toi?

LE COMTE

Ëh!... oui, mon oncle.... je l'aime.

LE COMMANDEUR

Oh!

lE COMTE.

C'est peut-être ridicule, mais c'est ainsi... et d'honneur, je suis enchanté de me battre pou elle. Mais, pour que je me batte bien, il ne fau pas que je la revoie. Tenez, mon oncle, rendezmoi un service.

LE COMMANDEUR

Dispose de moi.

LE COMTE

Ayez la bonté depasserchez Brichanteau, que j'a fait prier de m'altendre... contez-lui la chose dites- lui que j'ai ramassé hier au bal de l'Opén une mauvaise querelle, que je me bats ce matiu e que je le prie d'être mon second.

LE COMMANDECR.

Et toi?...

LE COMTE

Moi, j'attends le chevalier... j'ai quelque chost à lui dire à ce cher Valclos.

LE COMMANDEUR

Très-bien! embrjsse-moi, Candale.

LE COMTE

Au revoir, mon oncle.

LE COMMANDEUR

Du calme, du sang- froid!

LE COMTE

Oh! soyez tranquille.

LE COMMANDEUR

Au revoir!...

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