SCÈNE II
LE COMTE, LE COMMANDEUR
LE COMTE , du seuil.
j Ah ! je fais fuir votre nièce, à ce qu'il paraît.
' LE COMMANDEUR
Ma nièce!... oh! oh!... je ne sais pas même si elle t'a vu.
LE COMTE
Oh ! que oui, qu'elle m'a vu ! Mais elle a raison d'agir ainsi : il serait embairrassant pour elle, je le comprends, de se trouver face à face avec moi.
LE COMMANDEUR
Pourquoi cela ?
LE COMTE
Ah ! c'est vrai; vous ne savez pas ce qui est arrivé, mon oncle!
LE COMMANDEUR
Qu'est-il donc arrivé ?
LE COMTE
Il est arrivé que la comtesse a été hier au bal de l'Opéra avec le chevalier, que le chevalier a eu une querelle à cause d'elle avec monsieur de Saillant, et qu'il doit se battre avec lui ce matin.
LE COMMANDEUR
Comment sais-tu cela ?
LE COMTE
Pardieu! je les avais reconnus ! je les suivais, et j'ai tout entendu.
Eh bien! que comptes-tu faire?
LE COMTE
Ce que je compte faire?... la chose est on ne peut plus simple... je viens d'envoyer Jasmin chez Brichanteau.
LE COBtMANDEUR.
Chez Brichanteau?
LE COMTE
Vous ne comprenez pas ?
LE COMMANDEUR
NonI
LE COMTE
C'est pourtant clair comme le jour cela, mon cher oncle. Quand ma femme a un caprice, que Vàlclos lui fasse entendre raison... très-bien... Quand ma femme veut aller à l'Opéra et que je ne puis l'y mener, parce que j'y conduis la marquise, que Valclos lui serve de Mentor, à merveille... Mais lorsqu'un insolent a insulté madame de Caudale et qu'il s'agit de se battre pour elle... ih! un instant, mon oncle, ceci n'est plus l'affaire de Valclos... c'est la mienne.
LE COMMANDEUR
An! je commence à comprendre... mais crois-tu que le chevalier souffrira...
LE COMTE
Comme j'irai lui en demander la permission, û'est-ce pas?... Je sais le nom et l'ndrcssc de son 'adversaire, c'est tout ce qu'il me faut. Le cheva-
lier était masqué, donc il est resté inconnu. Mon sieur de Saillant attend quelqu'un, voilà tout... et pourvu que ce quelqu'un se présente, je suppose qu'il n'a pas de préférence... La seule chose que je craigne, c'est que Valclos soit déjà en campagne.
LE COMMANDEUR
Oh ! il n'y a pas de danger, il est encore de trop bon matin. (Il tire sa montre.) Huit heureures... d'ailleurs il doit venir ici auparavant.
LE COMTE
Comment! ici?... encore... mon oncle?... et qu'y vient-il faire ?
LE COMMANDEUR
Ecoute. La comtesse est au désespoir de ce qui est arrivé... elle tremble que tu n'en apprennes quelque chose, et je lui ai donné le conseil d'envoyer chercher le chevalier, et d'obtenir de lui qu'il renonce à ce duel.
LE COMTE
Au fait, c'est bien le moins qu'il fasse cela pour elle. Quand une femme s'oublie au point d'afficher son amour pour un homme, comme elle le fait pour le chevalier, cet homme lui doit bien quelque dédommagement.
LE COMMANDEUR
D'afficher son amour... Ah çà ! tu te figures toujours qu'elle aime le chevalier, ta femme?
LE COMTE
Mais il me semble qu'à moins d'être aveugle...
Eh bien! voilà ce qui te trompe!
LE COMTE
Comment?
LE COMMANDEUR
C'est que la comtesse n'aime pas Valclos.
LE COMTE
Vraiment?... et qui vous a fait cette belle histoire, mon oncle ?
LE COMMANDEUR
C'est elle-même, pardieu !
LE COMTE
Au fait, c'est ce qu'elle a de mieux à faire, après ce qui s'est passé.
LE COMMANDEUR
Et si ce qui s'est passé était arrivé justement parce qu'elle n'aime pas le chevalier?
LE COMTE
Ah ! s'il vous plaît, mon oncle, ceci mérite explication.
LE COMMANDEUR
Si ce qu'elle a fait, elle l'avait fait justement parce qu'elle en aime un autre!
LE COMTK.
Un autre !
Si elle n'avait été au bal que poussée par la jalousie?
LE COMTE
La comtesse jalouse ?
LE COMMANDEDR-
Oui, la comtesse jalouse! Mais qu'est-ce que
MAGASliN THEATRAL.
loutcelutefait à loi?... et je suis vraiment bien bon.
LE COMTE
Oh! un instant, mon oncle; vous en avez dit trop ou trop peu. l.a comtesse en aime un autre !... La comtesse est jalouse d'un autre!... La comtissc aurait été au bal avec le chevalier pour y suivre un autre que le chevalier!... Mais cet autre, quel est-il donc?
LE COMMANDEUR
Comment, malheureux! tu ne devines pas?
LE COMTE
Quoi! mon oncle... cet autre... ce serait moi?
Eh bien ! oui, c'est toi ! ingrat...
LE COMTE
Moi! est-il possible?
LE COMMArCDEOR.
Qu'as-tu?
LE COMTE, lui sautant au cou.
Ah ! mon oncle ! tenez , vous êtes le roi des oncles !
LE COMMANOEUR.
Ah çà! mais est-ce que je suis dans une maison de fous ?
LE COMTE
Imbécile que je suis de n'avoir pas vu tout cela! Mais c'est clair comme le jour, le diable m'emporte!. . Eh bien! voilà ce que c'est que d'être trop modeste!
LE COMMAM^EUR.
Mais enfin m'expliqucras-tuî...
LE COMTE
Voyons maintenant, mon oncle; écoutez-moi... car il n'y ;i pas de temps à perdre. M. de Saillant, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, est une fort jolie lame. Si je ne vous revoyais
pas avant la chose... et peut-être même après
je vous recommande la comtesse, mon oncle, cette pauvre Louise... vous comprenez... elle n'aurait plus que vous, au moins.
LE COMMANDELR.
Allons donc! qu'est-ce que c'est que ces idéesi.i ?
LE COMTE
Lh! ehl...
lE COMMANOEaR.
Ne reverras-tu pas la comtesse un instant?
LE COMTE
Vraiment, j'en ai grande envie, mais je ne sais pas si je dois le faire... Tenez, mon oncle, vous me connaisse?, vous savez que j'ai eu dans ma vie dix rencontres [)ourunc, el que, Dieu merci, je m'en suis toujours galamment tiré, à la IJasiille près. Eh bien ! d'honneur! si je voyais la comtesse avec ses beaux yeux, avec son délicieux sourire iélonnement cruiisant du Commandeur), avec sa douce voix qui va droit au cœur, l'idée que tout cela est à moi et que dans deux heures peut être j'aurais perdu tout cela, comme un sol, sans en avoir profité... je crois que je ne s»-rais plus aussi maître de laoiMt vrai, c«ia me touruisraii la tête.
LE COMMANDEUR, OU comhle de la ttupé faction.
Mais tu l'aimes donc aussi, toi?
LE COMTE
Ëh!... oui, mon oncle.... je l'aime.
LE COMMANDEUR
Oh!
lE COMTE.
C'est peut-être ridicule, mais c'est ainsi... et d'honneur, je suis enchanté de me battre pou elle. Mais, pour que je me batte bien, il ne fau pas que je la revoie. Tenez, mon oncle, rendezmoi un service.
LE COMMANDEUR
Dispose de moi.
LE COMTE
Ayez la bonté depasserchez Brichanteau, que j'a fait prier de m'altendre... contez-lui la chose dites- lui que j'ai ramassé hier au bal de l'Opén une mauvaise querelle, que je me bats ce matiu e que je le prie d'être mon second.
LE COMMANDECR.
Et toi?...
LE COMTE
Moi, j'attends le chevalier... j'ai quelque chost à lui dire à ce cher Valclos.
LE COMMANDEUR
Très-bien! embrjsse-moi, Candale.
LE COMTE
Au revoir, mon oncle.
LE COMMANDEUR
Du calme, du sang- froid!
LE COMTE
Oh! soyez tranquille.
LE COMMANDEUR
Au revoir!...
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