‹ Pièces de théâtreChapitre 579 sur 1093 · LE COMTE, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

LE COMTE, LE CHEVALIER

LE COMTE

Eh ! bonjour, chevalier, je l'attendais; enchanté de le voir !

LE CHEVALIER

lîonjour... {A part.) Encore lui!... Ah çà ! mais il ne quille donc plus la maison?... [Uaut.) Tu m'attendais, dis-tu?

LE COMTE

Oui ; hier, chevalier, je ne sais pas où j'avais la tête ; mais je crois que j'ai été te chercher une sotte querelle... je t'en demande pardon 1

UN MARIAGE SOUS LOUIS XV

LE CHEVALIER

Ah! ah! qu'est-ce que cela veut dire?

LE COMTE

Cela veut dire, mon cher, que lorsqu'on a eu n lort envers un ami, il est d'un galant homme i le reconnaîire. J'ai eu un tort envers toi et je

reconnais... Ta main chevalier.

LE CHEVALIER

La voici.

LE COMTE, allant prendre son chapeau.

Maintenant adieu!... désolé de ne pas te faire miiagnie plus long-temps... mais il faut que je Ile.

LE CHEVALIER

("nmte...

LE COMTE

Ouoi?...

LE CHEVALIER

Un mot, je te prie.

LE COUTE

Parle.

LE CHEVALIER

Dis-moi donc; ce que l'on m'a rapporté d'une nande en séparation est donc vrai ?...

LE COMTE, très-gravement.

)n ne peut plus vrai, mon cher ; la comtesse et i l'avons signée hier soir.

LE CHEVALIER, tOUt jOljeuX.

llors tu m'abandonnes tout-a-fail la place?

LE COMTE

) mon Dieu, oui! seulement tu comprends

1 chose.

LE CHEVALIER

.aquelle?

LE COMTE

Ml moment où je ne suis plus le mari de ma me, je deviens son amant... alors nous lui ons la cour tous les deux, et celui qu'elle pré-

LE CHEVALIER

h bien?

LE COMTE

h bien ! celui qu'elle préfère l'épouse. Adieu , r'alier !..,

Il sort.

VVVVViVVV\VVV\VVVVV\iVWVVVVVVV\AavVVVVVVVVVVVV^VVVVVVVtV

E CHEVALIER, seul; puis LA COMTESSE.

LE CHEVALIER

elui qu'elle préfère l'épouse... mais quel diade galimatias me fait-il donc là? Ah... voici smtesse!

LA COMTESSE

hl VOUS êtes venu clievalier? merci!

LE CUEVALIEIl.

ui, je suis venu, et fort inquiet même, je vous >ue, madame.

I LA COMTESSE

[t pourquoi cette inquiétude, chevalier?

LE CHEVALIER

Parce que tout m'arrive à moi au contraire des autres : avant -hier vous m ouvrez les portes de votre hôtel, et le même jour vous me donnez à entendre que ce que je puis faire de plus agréable pour vous est d'en sortir. Hier vous m'écrivez de venir, et c'est pour me prouver que non seulement je vous suis devenu indifférent, mais encore que vous en aimez un autre; aujourd'hui enlin vous m'envoyez chercher! Ah! madame! je tremble, car C'irnme à chaque faveur apparente je i)erds quelque chose de mon bonheur réel .. cette fois, comiesse, vous n'avez sans doute été si pressée de me revoir que pour m'interdire à tout jamais votre présence ?

LA COMTESSE

Non, chevalier, non ; vous vous trompez, r.ir vous pouvez aujourd'hui acquérir des dmiis éfci nels. non seulement a mon amitié, mais a !!:.i reconnaissance.

LE CHEVALIER

Amitié... reconnaissance... voilà de? senlimens bien froids, comtesse Mais, si froids qu'ils soient, parlez : à défaut de ceux que j'ai perdus, je veux au moins reconquérir ceux là.

LA COMTESSE

Chevalier, j'étais si troublée hier en sortant du bal, que je n'ai point songé à vous parler de cette affaire.

LE CHEVALIER

Quelle affaire, madame?

LA COMTESSE

Avec monsieur de Saillant.

LE CHEVALIER

De Saillant!... Qu'est-ce que c'est que cela?... d'honneur, comtesse, je ne sais ce que vous voulez dire, et s'il y a eu quelque chose de pareil, je l'ai oublié.

LA COMTESSE

Oh! non, non! vous ne l'avez point oublié! et vous vous en souvenez si bien, au contraire, que ce matin, j'en suis sûre...

LE CHEVALIER

Eh bien! quand cela serait, madame, quelle importance cette affaire pourrait-elle avoir pour vous?

LA COMTESSE

Quelle importance!... une importance si grande, chevalier, que je vous ai envoyé chercher tout exprès pour vous supplier de ne pas donner suite à ce duel.

LE CHEVALIER

Comment! comtesse... vous me demandez ... moi!...

LA COMTESSE

Je VOUS demande un grand sacrifice, je le sais; mais votre horuieurà vous n'est pas compromis... Ecoutez-moi... Mon>icur de Saillant vous a donné son nom, mais vous ne lui ave/ pas donné le vôtre... il vous a donné son adresse, mais il ignore où vous demeurez... il vous a parlé à visage découvert et voufi lui avei répoadu masqué... par

MAGASIN THEATRAL

conséquent il n'a pu tous reconnaître... Mais c'coutez-moi donc! et si par considération pour iiioi, pour moi seule... vous voulez bien garder le siii»nce, il ignorera éternellement à qui il a eu affaire, tandis que moi, monsieur, mon honneur est menacé... si vous vous battez on saura pourquoi et pour qui!... une imprudence dès lors aura l'air d'être une faute... et quoique innocente... innocente devant Dieu, vous le savez... aux yeux du monde je serais perdue.

LE CHEVALIER

Oli ! ce n'est point le jugement du monde que vous redoutez, madame... il en est un, individuel, isolé, qui a bien plus d'influence sur vous que celui de la société tout entière.

LA COMTESSE

Est-ce un aveu que vous voulez, chevalier? Eh bien! je vous estime assez pour vous le faire... oui, cela est vrai; depuis cinqjours un changement étrange s'est opéré en moi et autour de moi... une iueur inconnue et nouvelle a éclairé les objets de ■'Mir véritable jour... Ce que j'avais pris pour une .lassion éternelle était je ne dirai pas un caprice de n'on esprit, mais une tromperie de mon cœur. J'ai irouvé dans le comte, dans mon mari, non scilt-ment un homme bon, spirituel, mais encoic un gentilhomme plein de courtoisie, qui, au lieu de me traiter comme eût fait tout autre à sa place, m'a livrée a moi-même, s'en rapportant à ma délicatesse, se confiant à ma dignité. Je me suis alors élevée à mes propres yeux, j'ai grandi dans ma propre estime... et j'ai compris, chevalier, que, même en pensée, je ne pouvais plus tromper un pareil homme.

LE CHEVALIER

Oh! dites mieux que cela, madame, soyez franche... dites que vous l'aimez.

LA COMTESSE

Eh bien! oui, monsieur le chevalier, je l'aime, Je m'en suis aperçue trop tard pour vous, je vous en demande pardon, mais à temps encore pour moi. J'étais au moment de me perdre... je suis sur le point... d'êlre heureuse... Ma réputation, mon sort, mon honneur sont entre vos mains... Chevalier! au nom de votre mère, au nom de votre sœur, soyez généreux!...

LE CHEVALIER

Oh! maintenant, madame, il est trop tard. Si votre honneur est engagé, le mien aussi est en jeu... Monsieur de Saillant ne connaît pas mon l'orn... monsieur de Saillant ne sait point mon • ilrcsse... monsieur de Saillant n'a pas vu mon is.igc, c'est \rai Mais monsieur de Saillant sait I I il attend un gentilhomme, et moi je sais que ■ SUIS attendu... si je maii(|uais au rendez-vous... ■ h : justement parce que j'avais un masque sur le »is.ige, toute la seigneurie de France serait déshonorée!... .Songez-y, madame; o'est impossible!...

LA COMTESSE

Mais moi alors que vais-je devenir? Mais songez donc à la position aUreuse où je me trouve !

LE CHEVALIER

Cette position, comtesse, c'est vous qui l'avez faile, telle qu'elle est, et non pas moi. Si elle est fausse, vous ne devez vous en prendre qu'à vous, et il n'y a pas de ma faute... et comme il n'y a pas de ma faute, je trouve que vous sacrifier i la fois mon amour et mon honneur, c'est trop... Oui, mon honneur ; car si je faisais aujourd'hui ce que vous me demandez... demain, comtesse, demain .. vous seriez la première à me mépriser. D'ailleurs depuis quelques jours je joue, vous en conviendrez, un assez singulier rôle, et comme je n'y suis pas habitué... ce rôle me pèse... j'ai besoin J( m'en venger sur quelqu'un... et puisque Candah m'échappe, je m'en prendrai à monsieur de Siiillant... tant pis pour lui! Ce n'est pas à lui iiu. j'en veux; mais pourquoi vient-il me cliercln r pourquoi me tombe-t-il sous la main juste au mu ment où j'ai besoin de tuer quelqu'un? cela m me regarde pas... c'est son affaire.

LA COMTESSE

Ainsi, chevalier... ainsi mes prières sont inutiles... ainsi vous me refusez!...

LE CHEVALIER

Non seulement je vous refuse, madame, mai comme je n'ai déjà que trop tardé...

Le Commandeur entre.

LA COMTESSE

Ah! mon oncle, venez a mon secours! voilà 1 chevalier qui résiste a tout ce que je puis lui dir€ et qui veut absolument aller chez monsieur d Saillant.

VV'VWVWVWVWVVWVVWVVVV\WV\\WVVVV\\V\'V\VW\V\A\V\\-.WW

Page 1