‹ Pièces de théâtreChapitre 623 sur 1093 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

CHEREA, z' accoudant sur i autel de ses dieux et se

voilant la tête de son manteau.

Pardon, mes dieux, pardon, si, muet, interdit, Chaque fois qu'A vos pieds j'apportcnion hommage, l>ii p:>n de mon manteau je voile mon visa^'o. Col q'n; je n'ùsc pr:int lover sur vous les jeux,

MAGASIN TEHATRAL.

O Lares, qui savez ce qu'étaient mes aïeux! |

Car, en tous regardant, patriotique emblème, J"ai honte au fond du cœur de Rome et de moi-même I i De moi, qui, jeune d'ûge et pourtant vieux soldat, I De nos derniers beaux jours vis le dernier éclat. j Et que Gerraanicus, j'en ai gardé mémoire, |

A fait centurion après une victoire; j

J'espère toutefois que vos regards perçans ]

De ma feinte mollesse ont pénétré le sens, I

Et dans tous les détours où ma ruse s'applique . Suivi l'amant pieux de la gloire publique. |

Oh! si de mes ennuis seulement la moitié j

Vous est connue!... alors vous aurez eu pitié, j

Pitié quand vous m'avez, d'une voix ridicule, Vu parler le jargon d'Ovide et de Tibulle ; Pitié quand vous m'avez vu porter mes amours A celte Mcssalinc, opprobre de nos jours. Et pitié quand enfin aux insultes du maître Vous avez vu mon cœur lâchement se soumettre. Eh bien ! vous le savez, tout cela n'est qu'atin De mener mon projet à sa sanglante fui, Et vous n'ignorez pas que pour qu'il réussisse Je ne l'ai point voilé d'un trop long artifice. Oh ! sans doute qu'au temps des antiques vertus, Ce n'était point ainsi que conspirait Brutus, Et c'était au grand jour que son poignard stoïque Vengeait en plein sénat la sainte république! Mais dans un tel projet était-il affermi, Alors l'ami pouvait dans le sein d'un ami Le déposer sans peur, car le secret sublime Y tombait englouti comme dans un abime. Mais aujourd'hui soldats, citoyens, sénateurs, Pour un ami discret offrent cent délateurs; Si bien que lorsqu'on veut un cœur loyal et brave, Il faut l'aller chercher dans le sein d'un esclave. 0 mes dieux! faites donc qu'en ce jeune Gaulois Je trouve ce qu'en vain j'ai demandé cent fois A ces Romains bâtards, race aveugle et flétrie. Qui répond par des chants aux pleurs de la patrie. On entre... Protogène... Et que vient faire ici Cet espion bourreau?

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GUEREA, PROTOGÈNE, ANNIUS, SABINUS, entre deux licteurs.

pnoTOGÈxE, s'avançant seul

Salut, maître. Voici Deux cnfans que César, pour le temps où nous som- Trouvc trop disposés à devenir des hommes, [mes, Tous deux ont été pris les armes à la main. Croyant parler encore au vieux peuple romain. Et voulant faire croire à notre plébicule Un mensonge inouï tant il est ridicule : C'est que quand le blé manque elle manque de pani, Etquo, le pain m.Tnquant, elle mourra de faim... Heureusement la foule a compris l'artifice, El nous les a remis pour en faire justice. Or le divin César, avant de les juger. Te charge, Clicrea, de les interroger, l'oMT que tu saches d'cu.\ vi de telles idées

D'autres têtes encor ne sont point possédées. Il sait ton dévoûment, il compte sur ta foi, Et veut te le prouver.

CHEHEA, à part.

Douterait-il de moi?

PROTOGÈNE, aux deux jeunes gens.

Avancez.

A Clierca Aussi loin que ton zèle t'emporte, Ne crains rien ; des soldats veillent à cette poric. Et moi-même en ce lieu je reste pour savoir Si je n'ai pas de toi quelque ordre à recevoir.

CHEREA.

Oui, je comprends, c'est bien : que ton zèle funeste Espionne à loisir ma parole et mon geste : Tous deux ont dés long-temps étudié, crois-moi, La langue qu'il convient de parler devant toi. Se rnlourn.int vers les jfiiuci "''"S c' '*s reconnaissant. Annius ! Sabiaus I

AKSICS.

Nous connaissions naguère Un certain Chorea renommé dans la guerre; Mais nous ne savions pas qu'infatigable acteur. Il remplit dans la paix l'emploi de quésiteur. Soit.

CHEUEA.

Parmi les emplois que l'Empereur dispense A titre de faveur ou bien de récompense, J'engage mon honneur que, quel que soit le mien, Le soldat n'aura pas honte du citoyen

AXNICS.

Que devons-nous penser et de l'un et de l'autre?

CHEREA.

Nos rôles sont tracés, gardons chacun le nôtre. Et tant qu'il ne plait pas au sort de les changer. Souvenez-vous que c'est à moi d'interroger.

SABINUS

C'est vrai, par Jupiter! aussi te répondrai-je Quand tu m'auras offert de m'asseoir.

CUEKEA.

Prends un siège.

Et d'abord, Annius, quel génie insensé A la rébellion aujourd'hui l'a poussé, Toi, l'héritier d'un nom jusqu'ici plein de gloire!

ANNfUS.

C'est qu'il m'est tout-à-coup venu dans la mémoin Que l'un de mes aïeux, fameux par ses vertus. Était mort à Philippe à côté de Brutus.

Et loi, Sabinus?

SÀUiMus, jouant avec sa chaîne d'or.

Moi?

CQEREA

Réponds.

AMNIUS.

Oui, réponds, frère.

SAUIMIS.

Ma foi, j'ai conspiré, tribun, pour me distraire Je suis, depuis huit jours, harcelé par le sort; Lopidus, le meilleur de mes amis, est mort. J'ai contre le chagrin au jeu cherché ressource; Le ieu in"a dévoré jusqu'au cuir do ma bourse.

CALIGULA

Pour me faire oublier la perle de mon or, Ma maîtresse restait comme un dernier trésor, Je cours chez elle... une heure avant mon arrivée, L'athlète Sergius me l'avait enlevée!

Le peuple justement, quand m'advint cet ennui, En tumulte courait, je courus après lui; Il criait, avec lui je criai quelque chose, Comme mort à César, à ce que je suppose, Et ce fut au moment où je criais plus fort Qu'on m'a pris j je me suis laissé prendre, et j'eus tort!

CHEREA.

A ce jeu vous savez, insensés que vous êtes, Que contre l'Empereur vous jouez vos deux têtes.

ANNIUS

Chacun de nous attend en joueur résignéj César les prenne donc, c'est juste, il a gagné.

CHEREA.

Maintenant faudra-t-il recourir aux supplices Pour vous faire avouer le nom de vos complices?

SABINUS

fais comme tu voudras.

ANNIUS

Des complices, tribun?

Quant à moi, j'eus long- temps l'espoir d'en trouver

[un; Mais l'espoir aujourd'hui n'est qu'un éclair dans

[l'ombre.

Qui brille et disparait, laissant la nuit plus sombre; Ccthomme, presque enfant, chez les Marses vaincus, Simple décuriou, suivit Germanicus, Puis, du septentrion remontant à l'aurore. Jusqu'à Nicopolis il le suivit encore.

Et revenant enfin, en le suivant toujours, Vers les champs désastreux, domaines des vautours, Où blanchirent six ans les os de notre armée. Il C'Teusa de sa main, à vaincre accoutumée. Un de ces grands tombeaux où dorment disparus Les soldats que César demandait àVarus.

Mais depuis on m'a dit qu'oublieux de sa gloire, Il avait de ce temps perdu toute mémoire, Et que, traître à lui-même, il dépensait ses jours Près d'une courtisane aux banales amours. Dont il ne s'éloignait quelquefois à grand' peine Que pour lécher la main qui nous met à la chaîne; Se nom jadis si haut et maintenant si bas, Le connais-tu, tribun?

Je ne le connais pas.

ANNIOS.

C'estbien! Peut-on savoir quel sort tu nousdestines?

CHEREA.

Vous serez reconduits aux prisons Mamertines, Et là vous attendrez, déplorant votre erreur, Ce que décidera le clément Empereur

SADINUS.

Tribun, si sa clémence était pour la torture. Obtiens que des bourreaux nous sauvions la figure, Afin qu'en descendant demain au sombre lieu Nous ne fassions pas peur à Proserpine... Adieu.

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