SCÈNE y
CHEREA, L'AFFRANCHI, ÂQUILA, les mains liées, les yeux bandés.
l'affranchi.
Maitre, nous sommes là
CUERE.l.
Bien, tu m'as su comprendre, Et maintenant que nul ne vienne nous surprendrel
l'affranchi.
Sois tranquille.
Il sort, AQCiLA, arrachant le bandeau qui lui couvre les ijeux aussitôt que Chcrea lui a délié les mains. Qu'es-tu?
CHEREA-
Ton maître ou ton ami.
AQLILA.
Ne nous expliquons point, en ce cas, à demi. Et parlons l'un à l'autre avec pleine franchise^
CHEREA.
Parle,
AQUILA
Jouet d'un crime ou bien d'une méprise, Malgré les droits sacrés des citoyens romains, On m'a pris, insulté, mis ces cordes aux mains,
Il les jette.
Etsous l'œil du préteur, à Rome, aux bords du Tibre, Vendu comme un esclave; et pourtant j'étais libre! Oui, libre!... l'en appelle aux dieux de ta maison, Libre comme l'oiseau dont je porte le nom; Mais ces affronts auxquels il fallut me soumettre Ne te regardent point : tu m'as acheté, maitre, On t'a vendu ma chair, et je ne suis plus rien. Plus rien qu'un homme à toi, ton esclave, tonchienl
CHEREA.
Après?
AC'tlLA.
Je sais les droits; tu peux, à ton caprice. Me frapper, m'enchaîner, ordonner mon suppliw} Tu poux me promener au Forum, aux marché»»
MAGASIN THEATRAL
Avec les bias en croix sur ia fourche attachés; Ta peux, me condamnant aux tortures infâmes, Labourer ma poitrine avec d'ardentes lames, Ou, plus cruel encor, par un sli;j;niate au front, En moi de l'esclavage éterniser l'affront: Voilà tes droits, tu vois qiiej'enconnaislecompte, Et que j'ai mesuré ton pousoir et ma honte. Moi, je n'en ai qu'un seul en ^-change à l'offrir : Lorsque je le voudrai, j'ai le droit de mourir; Celui-là, quoique seul, rétablit l'équilibre. Si bien que, tu le vofs, comme toi je suis libre. Donc, parlons maintenant, seigneur, si tu veuxbien, Ainsi qu'un citoyen avec un citoyen.
CUEREA,
Soit!
AQIIL.V.
Fixe ma rançon en prisonnier de guerre; r.rois-moi, je ne suis point un esclave vulgaire, Et peux, selon la clause arrêtée entre nous, Me racheter en or, en chevaux, en bijoux. Voyons, est-ce de l'or que de moi tu réclames? J'f:n ai pour satisfaire aux plus cupides âmes! Hélas! plus que le fer l'or est chez nous commun. Donc, si pour ma rançon tu veux de l'or, tribun, Calcule par talent et non point par sesterce, Estinie-moi le prix d'un satrape de Perse... Et si le temps, te manque à le compter... c'cstbien, Kous le mesurerons dans ton casque et le mien.
CHEREA.
Merci.
AQLIL.V.
.le te comprends : aux armes exercées C'est vers un autre but que tendent tes pensées; Et pour payer le prix que tu crois que je vaux, Il m'en coùteradix demespius beaux chevauxl Sur le sable leur pied ne laisse point de trace, Car le vent d'Arabie a féconde leur race. Dont, traversant la (^faulc, à l'un de mes aïeux Aniiibala jadis fait le don précieux.
CIIEREA.
Kon, ce n'est point cela.
AQLILA.
Je vois que la tendresse De.->tine ma rançon à parer ta maîtresse; Soit; j'ai, pour compléter son brillant attirail, Des filons de grenat et des bancs de corail. Des mineurs dont la vie, à l'ombre accoutumée, Creusc le sol, cherchant l'escurboucle enflammée, Et des plongeurs hardis, qui sous les flots amers Vont me cueillir laperleéclosc au fond des mers.
CHEUEA.
Ce n'est point encor là ma volonté suprême.
Eh bien donf, je t'attends, exprime-la toi-même.
CHEREA
Jesais que tout Gaulois, soumis mais indompté, Regrette au fond du cfpur sa vieille liberté. Et, pareil au coursier d'origine sauvage. Ronge impatiemment le frein de l'esclavage: Eh bien ! il est aussi, crois-moi, quelques Romains Qui pensentque des fers sontlroplourdspourlcurs
[mains,
Etquepours'cntraiderdansleursdeslinscontraire»,
Quel que soit leur pays, les opprimés sont frères:
Or à l'un de ceux-là cet espoir est venu
Qu'achetant au hasard un esclave inconnu,
Pourvu qu'il fut Gaulois, ce qui veut dire brave,
Il ne pouvait manquer d'avoir on cet esclave
Un confident loyal, un complice discret,
De qui le bras hardi puissamment l'aiderait.
S'il voulait partager avec lui ce saint rôle
De délivrer du joug l'Italie et la Gaule;
Et, dans ce noble espoir affermi par les Dieux,
Il s'était, ce Romain, inspiré d'autant mieux
Que celui qu'il voulait choisir pour sou complice,
Esclave, et ne pouvant déposer en justice,
Certes calculerait bientôt avec raison
Qu'il ne gagnerait rien par une trahison ,
Tandis qu'en persistant dans son œuvre assidue.
Outre sa liberté, qu'il avait cru perdue,
H pouvait conquérir celle de son pays ,
Ou mourir en héros, voyant ses vœux trahis!...
AQUILA
Et sais-tu les moyens que ce Romain propose?
CHEREA.
Ceux dont un conjuré bien résolu dispose.
AOCILA.
Mais enfin quels sont-ils?
CHEREA.
L'épée et le poignard.
AQUILA
Et qui faut-il frapper?
CUEREA
Qui? si ce n'est César T
AQLMI.A.
Tu vois que sans trembler ni changer de visage J'écoute le Complot formé par ton courage; C'est que plus d'une fols, rêvant la liberté, Un semblable projet à moi s'est présenté. Et, lorsque j'arrivai, voilà cinq jours, à Rome, Si, comme tu le fais en ce moment, un homme S'était, dans un tel but, offert sur mon chemin, Je n'eusse répondu qu'en lui tendant la main; Mais depuis, détruisant ce projet éphémère. Le hasard amena l'Empereur chez ma mère. Lequel m'a dans sa coupe, après lui, présenté Ce qui restait du vin de l'hospitalité. Je ne suis point séduit d'une faveur si haute; Mais de ce jour César est devenu mon hôte ; Or, lorsqu'il est conduit même par le hasard, L'hôte est sacré... Jamais je ne tùrai César.
CHEREA.
Gaulois! et si pourtant de rompre ton entrave C'est l'unique moyen?
AQUILA
Je mourrai ton esclave.
CnCREA.
Ce sort contre lequel tu semblés aguerri
Ne l'a donc >éparé d'aucun objet chéri?
El tu n'as donc laissé. Gaulois, dans la détresse.
Loin de toi ni pays, ni mère, ni maîtresse?
AQUILA
Tu le lrompc5, tnbuu} à l'hcura où me ?oiIâ|
CALIGULA
Avec ma liberté j'ai perdu tout cela; Le sol de mes aïeux, ma province chêne, Que j'aime de l'amour brûlant de la patrie! Ma mère, qui, de loin attachée à mon sort. Souffrira mes douleurs et mourra de ma mort!... En(in ma fiancée, enfant douce et modeste. Qui me fut arrachée à cette heure funeste OiiiTioi-méme...Oh!sifait, j'eus trois nobles amours. Et tous trois, j'en ai peur, sont perdus pour toujours. f' V'oilà pourquoi j'offrais la moitié de ma vie A qui m'aurait rendu ma liberté ravie.
CHEREA.
Eh bien! ta liberté, que tu regrettes tant , Ta maîtresse enlevée à ton amour constant, Ta mèrequi t'appelle en son double veuvage, Ton pays par ta main sauvé de l'esclavage, Tout, je te rendrai tout, si tu prends ce poignard, Et si tu veux m'aider.
AQUILA
Les Dieux gardent César 1
CHEREA.
Gaulois, ne crains-tu pas qu'à présent ma prudence Ne s'alarme à raison de cette confidence, Que je n'ai hasardé de verser dans ton sein Que parce qu'affermi déjà dans mon dessein, Je puis, pour le mener plus sûrement à terme, Briser impunément le vase qui Icnferme?
Pour les jours de César tu priais! pense aux tiens.
AQUILA
Frappe quand tu voudras, maître, je t'appartiens.