SCÈNE PREMIÈRE
MARIANE , ARNOl LD.
MARTANE.
En croirai-je mes yeux? toi dans celte maison, Arnouid, toi que l'on croit à Lille en garnison ?
ARNOCLD,
Moi-même, Mariane.
MARIANE
El sans ton uniforme?
Aurais- tu par hasard un congé?...
ARNOUI.D.
De réfoiinc.
Adieu tous les lauriers promis a ton cousin ! Tu me quittas héros, tu me revois Crispin.
MARIANE
Toi, Crispin?
ARNOULD
Si tu veux me prendre ii ton service, Tu n'auras pas, ma chère, un serviteur novice. Du manteau des Crispins depuis six mois couvert , Un nouvel avenir devant moi s'est ouvert. Je renonce à jamais a la gloire des armes. Moi, répandre du sang, faire couler des larmes ! Tuer de braves gens à qui je n'en veux pas ! Quand je voudrais courir, forcé d'aller au pas , Attendre U tous moments qu'un boulet malhoinuMo Me prive de ma jambe, ou même de ma télc!.,.
Nota, — Les indications sont prises du spectateur; le premier inscrit lient toujours la gauclie du speclatenr, «t ainsi de euiie,
V Ce rôle, vois-tu bien, est trop brillant pour moi : Je ne me sens point né pour un tragique emploi. Mais j'ai pour divertir et loges et parterre Une ardeur sans égale et toute militaire. J'ai donc trouvé moyen d'obtenir mon congé : Au théâtre du Mans je me suis engagé.
Mon succès fut immense... ô gloire trop frivole! Des habitants du Maine en vain j'étais l'idole ; En vain de leur gaîté j'excitais les éclats ; Des rires de province aujourd'hui je suis las : Il faut à mon orgueil ceux de la capitale, Et qu'un ordre du roi dans sa troupe m'installe. Ce n'est pas tout : de toi Crispin est amoureux , Et sans toi, lu le sais, ne pourrait être heureux. J'enlends donc qu'à mes vœux mon père plus propice Par un bon mariage au plus tùl nous unisse. Voilà mon plan, voilà mes projets d'avenir, Et pourquoi dans ces lieux tu me vois revenir.
MARIANE
Dans ta tète vraiment tout s'arrange à merveille, Et l'on n'a vu jamais confiance pareille. Sur quoi la fondcs-tu, s'il te plaît? dis-le moi. De monsieur Paul Poisson je dépends comme toi. Il est tout à la fois mon tuteur et ton père : Ma pauvre mère avait en lui le meilleur frère. Lorsque je la perdis, qui devint mon souiien? Ce fut lui, tu le sais : aussi je l'aime bien. D'un second père en lui j'honore la piii.ssauoc; Je lui dois mon respect et mou obéissance. Comment à nous unir pourrait-il donc penser, i Quand ton retour ici ne peut que l'offenser?
LA FAMILLE POISSON
Crois-tu qu'il le pardonne une telle incartade? Sous-lieulcnaiit, tu vas renoncer h ton grade Pour un étal qui l'est par lui-même inlcrdit. Ton père à tout le monde a mille fois redit Que, tant que sa raison, grâce a Dieu, serait saine, Il saurait t'cnipêchor de monter sur la scène. Cjmment rtcevra-t-il un fils si peu soumis?
ARNOULD
A mon frère Philippe enfin il l'a permis.
MARIAXE.
Il prétend que ton frère a d'une race illustre Par son peu de talent terni l'antique lusLre. Il ne veut pas qu'un nom dont il est orgueilleux, Que son père et lui-même ont rendu si fameux, Que ce nom de Poisson, glorieux héritage, Soit par son autre fils compromis davantage.
ARXOULD.
Parce que mon cher fi'ôre a trop peu de talent , On veut m'empéchcr d'être un acteur excellent.
MARIANE
Modeste surtout.
ARNOULD
Non ; mais juste envers lui-même.
Mon grand-père Raymond, que dit-il? car il m'aime ; Souvent contre mon père il prenait mon parti.
MARIAXE.
Et son amour pour toi ne s'est point démenti.
Ce n'est pas qu'à tes goûts il souscrive ; au contraire :
Aux périls du théâtre il voudrait te soustraire;
Il craint trop pour ton âme en un métier pareil.
Si l'on avait jadis écouté sou conseil,
On eût, pour contenter sa pieuse tendresse,
Au fond d'un séminaire enfermé ta jeunesse.
ARNOULD
Ces bons parents, je sais tout ce que je leur dois; Mais pour prendre un état c'est moi seul que je crois. J'ai pour être guerrier l'humeur trop débonnaire, Et l'esprit trop boull'on ]»our vivre au séminaire. L'immuable destin marqua ma place ailleurs, •l'obéis a mu verve, a mes instincts railleurs , Au démon qui sans cesse a mon àme charnue D'un père et d'un aïeul contant lu renommée, El du doigt me montrant le Théàtrc-Fraïu/ais, Me promet leurs talents, me [irédit leurs succès, i\Ie dit que tôt ou lard, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, Je les égalerai, si je ne les ellacc.
MARIANE
Vains rêves ! ce que veut ton père, il le veut bien. Pcnsc3-tu le fléchir? Comment? par quel moyen? Si sans ton uniforme il te voyait i)araitre, De son courroux, je gage, il ne serait poinl maître ; Il le mettrait dehors sans vouloir l'écouter.
ARNOULD
Vraiment? de Ion avis je saurai proliter.
MARIANE
Mais cxpliquc-moi donc une chose, do grûcc.
AU.XOULD.
Quoi?
MàHLVNË.
Depuis ((uelque temps pas un mois ne se passe Que nous ne recevions une Icilrc de loi.
"^ ARNOULD
Eh bien, le grand malheur! l'enplaindrais-in, dlvmoi?
MARIANE
Non pas ; cela me fuit grand plaisir. r