‹ Pièces de théâtreChapitre 820 sur 1093 · ARNOULD, RAYMOND, MARIANE · texte numérisé non relu

ARNOULD, RAYMOND, MARIANE

nAYMOND, à part.

Cet homme me déplaît, (à Arnould.)

Eh bien, mou cher gan;on, as-tu, dans notre absence,

D'un coupable secret reçu la confidence'?

Sur ce portrait enfin sais-tu la vérité'?

Parle donc.

ARNOULD

Ah ! je crains votre sévérité.

A l'indulgence ici que votre cœur incline.

RAY.MOND

Plaît-il ?

ARNOLI.D.

Depuis longtemps j'adore ma cousine.

Ce portrait précieux retraçait ses appas : Je le lui dérobai.

UARIANE.

Non, ne le croyez pas :

Il le reçut de moi.

RAYMOND

Ma surprise est extrême.

MARIANE

Mon cousin m'aime, et moi, je le chéris de même. Est-ce donc mal ?

RAYMOND

Eh ! mais, cela n'est pas très biiii.

RAYMOND

Enfin, pris ou reçu, car cela n'y fait rien, J'avais donc ce portrait si cher h ma tendresse, Et (jue je me plaisais h. contempler sans cesse. Souvantenlui parlant je me trouvais heureux.

RAYMOND

Supprime, s'il te plaît, ces détails amoureux, Du récit que j'attends accessoire inutile.

ARNOULD

Une troupe d'acteurs vint débuter U Lille :

Dclaroso en était le jilus bel ornement;

On ratlolade lui... c'est un acteur charmant.

Quel naturel ! quel feu ! quel sang-froid ! quel comique!

MARLVNE, à part.

Il se traite assez Lieu.

RAYMOND

Sois donc plus laconi(iuo.

V ARNOULD

Enfii) il me plut fort : d'une étroite amitié

Avec ce beau talent je fus bientôt lié.

On sait le sort errant des acteurs de province :

En partant pour le Maine, il voulut que j'y vinsse ,

Du moins quand un congé m'offrirait le moyen

D'accomplir son souhait qui devenait le mien.

Je l'aime tellement... pour moi c'est comme uu frèro ;■

C'est plus i)eut-étre encore, et si le sort contraire

D'un trépas imprévu le frappait aujourd'hui.

J'en suis sûr, je mourrais en même temps ((ue lui.

RAYMOND

Quel conte !

Non, je puis vous en répondre.

RAYMOND

Peste!

Pylade a ce point Iti n'aima jamais Oreste,

ARNOULD

Aussitôt que je pus, je courus vers le Mans Lui porter mes bravos et mes embrassements. Sachant que je pouvais compter sur sa prudence, Il reçut de mon cœur l'entière confidence. Et ce portrait charmant, aimé, matin et soir. Je ne me lassais point de le lui faire voir. A force de montrer cette image chérie , Au moment de partir, je l'aurai, je parie , Oubliée, et chez lui laissée étourdiment. Voila la vérité pure.

MARIANE, à part.

Dieu! comme il ment!

RAYMOND

Ainsi de ce monsieur je te vois idolâtre. Mauvaise connaissance ! un homme de théâtre. Fi!

ARNOULD

De son amitié je n'eus qu'à me louer.

RAYMOND

Et comment?

ARNOULD

En province, il faut vous l'avouer.

On trouve a s'égayer une peine infinie, Et pour charnier un peu celle monotonie Qui dans Lille pesait sur chacun de nos jours, Un divertissement vint li notre secours.

RAYMOND

Loiiucl ?

ARNOULD

M'associant quelques joyeux coniidices.

D'un théâtre bourgeois nous fîmes les délices. Et grâce il Delarose, ti plus d'une leçon , J'y fus digne du sang cl du nom de Poisson. Aussi quand je jouais on assiégeait les portes.

RAYMOND

Acteur et mililaire! ah! quel coup tu me portes! Toi, prendre des leçons d'un farceur ambulant!

ARNOULD

Dites plutôt un maître, un modèle excellent. Trop heureux qui de près pourrait suivre sa trace ! Quand 'in lui voit jouer le Baron de la Crasse,

scÈm IX.

Lid)in, le lion soldat, sans le vanter, je ciois Qu'on peut...

nAVMONl).

Il jouait (loue mes iiièccs quelquefois '

ARNOULD

Quelquefois? très souvent : c'était du répertoire Ce qu'il aimait le mieux.

RAYMOND, flatté.

ARNOULD

Vous pouvez m'en croire; C'est qu'avec du talent il a du goût aussi.

RAYMOND

Ce que tu nie dis lii m'en fait juger ainsi.

ARNOULD

Souvent il vous trouvait plus plaisant que Molière.

RAYMOND

\ Oh ! c'est aller bien loin ; Molière a sa manière, J'ai la mienne : entre nous, de ce fameux auteur Je n'ai jamais été fort grand admirateur. Le cher monsieur Scarron était bien autre chose.

ARNOULD

Voilii précisément ce que dit Delarose.

RAYMOND

Pour Molière, eu un mot, sans en dire de mal , Je ne partage point l'engouement général. Il ne charme, ajirès tout, que des esprits vulgaires, Et dans cent ans d'ici l'on n'en parlera guères.

ARNOULD

Quoique de son génie on vante la hauteur,

IEùt-il faille Baron de la Crasse'/ RAYMOND, souriant.

Flatteur!...

La pièce te plaît donc ?

Je la trouve divine.

Qu'elle nous amusa! t'en souviens-tu, cousine? En y pensant; j'en ris encor de souvenir.

RAYMOND

L'ouvrage n'est pas mal, je dois en convenir. Il était bien joué, dis-tu, par ce jeune homme?

ARNOULD

C'est dans ce rôle-la surtout qu'on le renomme.

RAYMOND

Il n'est pas très facile à remplir, sur ma foi.

ARNOULD

Je ne l'ai pas trop mal joué non plus.

RAYMOND

Qui, toi?

Comment te tirais-tu de la scène d'ivrcsso .•' Car pour s'en acquitter sans trop de maladresse, Çerte, il faut...

ARNOULD

Voulez-vous que j'essaie a vos yeux ?

RAYMOND

De juger ton talent je serais curieux.

C'est queje^lejouaisun peu bien, je m'en vante.

(.11 s'assied.)

Mais il est dans lajscèno im rôle de servante :

Pour donner la réplique et seconder ton jeu

Il faudrait une actrice...

? ARNOULD, viontranl Mariaiic.

Elle'en peut tenir lieu.

Elle a tant vu la pièce, et sa mémoire est telle Que la savoir par cœur est une bagatelle : IS'esl-ce pas?

MARIANE

Oui, je crois pouvoir m« souvenir...

RAYMOND

Les vers en sont, d'ailleurs, aisés a retenir.

MARIANE

Pour une débutante ayez de l'indulgence.

RAYMOND '

Je t'en promets a force : allons, que l'on commence. {H va s^asseoir.)

MARIANE

« Notre baron, pour moi plein de tendresse,

« Assidûment courtise mes appas.

« Moi, je dois prendre un parti ; cela presse :

« Faut-il céder, ou bien ne céder pas ?

« Mais balancer oflénsc la sagesse :

» De mon honneur le soin doit m'étre cher.

« Si je cédais, hélas ! de ma faiblesse

« J'aurais bientôt un repentir amer.

Bien parlé {ciAmoidd) ton grand-père a du moins sur Fait entendre toujours une morale saine. [la scène

MARLVNE.

« J'ai beau l'aimer : un devoir inflexible « Dicte ses lois à mon cœur combattu.

« Pour un cœur tendre il est souvent pénible « D'être obligé d'avoir de la vertu.

RAYMOND

C'est un peu moins moral, j'en conviens; mais c'estfrauc. Elle parle selon son état et son rang.

MARIANE

« Ah! s'il voulait épouser sa servante, c Qu'un tel honneur me comblerait de biens ! « Hélas ! son nom dont toujours il se vante , « L'empêchera de former ces liens.

« Il oublierait pour moi sa noble race ; « Et me carrant au fond de son château , « Je deviendrais Baronne de la Crasse ! « Est-il un sort, est-il un nom plus beau !

RAYMOND

Avec ce jeu piquant, cet œil plein de malice, La petite ferait une charmante actrice.

MARIANE

« Mais de trop boire il a pris l'habitude;

« Cela dégrade un homme comme il faut.

« J'emploie en vain mes soins et mon étude

« A le guérir de ce petit défaut.

« 0 Dieu d'amour, entends mes vœux, de grâce.

« Par toi l'on vît bien des héros vaincus :

« Viens arracher la coupe de Bacrhus

€ Aux nobles mains du baron de la Crasse!

RAYMOND

Mon pauvre ami Molière, avec tout Ion esprit, Dans un style pareil lu n'as jamais écrit.

♦ raul, Rajmer.d, Marfane,

Page 1