‹ Pièces de théâtreChapitre 1023 sur 1069 · LE ROI, LOUISE · texte numérisé non relu

LE ROI, LOUISE

LOUISE, rei'e/iiie. Un étranger... pardon,

LE uni, /a relenunl comme el'e vci s'cId!gner. Comment , ma présence vous fait peur!

LOUISE. Non, nions monseigneur,

c'est qu'il est défendu aux pensionnaires de se trouver seules devant un homme.

LE l\Oi. Ah ! vous êtes pensionnaire !

LOUISE. C'est-à-dire , j'étois tout-àl'heure encore ; mais je cesse de réire... je sors aujourd'hui du couvent.

LE ROI. Ah bien ! alors, vous ne pouvez refuser de causer un moment avec moi, car je n'ai rencontré personne que le jardinier qui m'a dit que monsieur le duc était au parloir ; je venais voir quel (hic, et je bénis le ciel de trouver une personne dont toutes les duchesses du monde envieraient les beaux yeux.

LOUISE, retenanf. un soiiriie de salisfiiclio'i. IMonsieur, la règle nous défend., d'écouter. ..

LE liOï. Les liomnics encore , n'est-ce pas^. . Puisque vous n'êtes plus pensionnaire, il n'y a plus de règle pour vous... mais d'aiileuis, voyez-vous, vous le seriez encor» qu'il n'y aurait pas pins d'inconvénient, parce que moi je ne suis pas un homme... comme un antre.

LOUISE. Comment?

LE ROI. Non, je ne suis pas im homme

ordinaire , il n'y a même pas long-temps que je suis homme.

LOUISE , surprise. Ah! mais enfin , qui ètes-vous donc?

LE ROI, mystérleusemenl. Je suis le roi de France.

LOUISE, on'cmeni. Sa majesté Louis XV?

LE ROI. OlU.

LOUISE, tout éhaliie. Vraiment! ( Rei?e~ liant à elle.) Le roi de France! attendez, je vais courir chez la supéiieure.

LE ROI. Oh ! je ne suis pas pressé , l'estons un moment. {A part.) VoUà une gracieuse demoiselle!

l.<i\]l$,v.., ndwenient. Comment! vous êtes le roi de France ?

LE ROI. Lui-même, et vous?

LOUISE. .Te m'appelle Louise, et je suis la fille du marquis d'Ilnmières.

LE ROI. Ij'tm de mes respectables marécliaux... Eh bien! madcmniselle Louise, pourquoi tlonc me regardez-vous avec cet air de surprise ei d'aitenlion ?

LOUISE. Ali ! c'est que jq trouve... vous n'avez donc pas de perrutjue?

LE ROI. Vraiment, non.

LOUISE. Pourquoi cela?

LE ROI. Parce que j'ai mes cheveux : il y a bien assez de perruques à la cour sans moi.

LOUISE. Je croyais que tous les monarcpits portaient une grande perruque comme celle de Louis XIV dont le portrait est dans le K'Iectoire.

LE ROI. Et vous aimez mieux ma coiffure?

LOUISE. Et votre visage aussi.

LE ROI. I\îon a'ieul avait pourtant une belle tête.

LOUISK. Ali bien! ils lui ont fait une figure sévère, j ai peur en le regardani: ça me rappelle toujours le père Porriqnet quand il me dit : IMa fille, c'était un trèsgrand ]iécli('- 1

LE ROI. Comment, comment, vous faites des péchés au couvent?

LOUISE. IMais dam! sire, on en fait partout; quanci on ment, par exemple.

LE ROI. Des demoiselles! et moi qui croyais qu'on ne mentait qu'à la cour!

Ah! dites-moi donc, dans vos couvens vous passez tout votre temps à prier, n'estce pas?

LOUISE. Oh! non. Nous avons nos momens de récréation.

LE ROI. Ah! et à quels jeux jouez-vous?

LOUISE A toutes sortes... à cache-cache.

Mais madame ne veut plus depuis vui soir

cjue l'esprit malin, quis'était fouirédansun

bosquet sous l'habit d'uu beau seigneur

LES BEIGNETS A LA COl/R.

comme vous, a voulu, dit-on, emporter Atalante de Narbonne, une de mes bonnes amies. Oh! elle a bien pleuré, allez!

LE ROI. De n'avoir pas été emportée !

LOUISE. Non. I\Jadanie la supérieure l'a fait venir, et puis elle lui a dit des choses qu'Atalanie n'a jamais voulu nous répéter; et puis on nous a interdit l'entrée du jardin pendant huit jours. Enfin jamais le diable n'avait fait pareille esclandre... au dire des sœurs, depuis la fondation de l'abbaye,

LE KOI. Ainsi vous ne pouvez plus jouei' à cache- caclip?

LOUISE. Nous serions damnées! mais nous jouons la comédie comme à Saint-Cyr.

LE ROI. Et quels rôles jouez-vous?

LOUISE, graveinent, Legrand-prèlre dans Athalie.

LE ROI. Eh bien! et labaibe au menton?

LOUISE. IMadame la supérieure en a une superbe qu'elle prèteetqui me monte jusqu'aux oreilles.

LE r.Ol. J'aimerais mieux vous voir en Esdier, et faire Assuérus.

LOUISE. Assuérus! il faudrait vous mettre de la barbe aussi ; car vous n'en avez pas beaucoup plus que moi.

LE ROI. Ah! mademoiselle! pas plus quç vous... il y a un an, je ne dis pas; mais à présent... ça commence joliment à piquer... tenez. [Elle recule.) Ca ne vous fera pas mal.

LOUiSE.Toucher le menton d'un homme!

LE ROI. Moi, je toucherais bien le vôtre. {A lui-même.) J'ai ime envie de l'embrasser!.. (// en fait à moitié le geste ^ elle recule ihn>untage.) Mais, puisque je vous ai dit que je suis le roi de France... Ah I ah ! ail! el'e l'avait oublié... et moi aussi. {^A part.) C'est extraordinaire! je nie sens ici, auprès d'elle, des idées qui ne me viennent pas du tout an château. [Haut.) Avant aujourd'hui, je n'auraispoui tant jamais pensé qu'on s'amusât dans un cloître !

LOUISE. Ah I mais beaucoup, beaucoup, et les jours de fête, donc, on fait des beignets délicieux.

LE ROI. Des beignets! vous savez faire des beignets?

LOUISE. Certainement, j'ai même une réputation! Est-ce que vous les aimez?

LE ROI. Si je les aime !. . de passion ! surtout depuis qu'ils se sont avisés de m'empêcher d'en manger.

LOUISE. Vous empêcher! moi qui croyais que les rois pouvaient faire tout ce qu'ds voulaient !

LE ROI. Oui, les ministres laissent croire ça au peuple et font tout ce qu'ils veulent.

LOUISE . Et ce sont les ministres qui ont. . .

LE ROI. C'est mon gouverneur, par ordonnance du médecin, parce que j'en avais trop mangé et qu'ils m'avaient rendu malade.

LOUISE. C'est bien dommage que vous ne soyez pas à l'abbaye, je vous eu ferais en cachette.

LE ROI. Eh bien ! écoutez, ilnefautrien dire à personne, et... vous m'en ferez à Versailles.

LOVISE, follement. Je le veux bien. {Par réflexion.) ftlais sire, et ma tante!

LE ROI. Ah! c'est vrai. {A part.) Et le cardinal! je n'y pensais plus, moi... si Lebel voulait arranger cela , lui , il est entendu , il ne me contrarie jamais. (// laregarde. )C' est qu'elle est charmante! et qu'elle me fait oublier mes gens, ma chasse. ..jusqu'à ma timidité; moi qui d'ordinaire n'ose pas regarder une femme en face, je ne peux pas me lasser de la dévorer des yeux !

LOUISE. Qu'est-ce cpie vous dites donc là tout seul?. ..Vous avez l'air de bouder dans votre coin...

LE ROI. Au contraire : je me dis que je vous trouve si jolie !...

LOUISE , d part. Ah ! en voilà un déjà î et un roi... ça doit compter pour deux.

LE ROI. Oui, si jolie et si douce que je me sens plus à mon aise auprès de vous qu'auprès de toutes ces grandes dames qui pourtant se confondent devant moi en exclamations de respect , et en belles révérences.

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