SCENE VIII
MADELON, BABIOLE, puis GUIMARD, en ouvrière.
BABIOLE entrant. Mamzelle Madelon , il y a là une ouvrière qui demande à vous parler...
MADELON étonnée. A moi ?..
BABIOLE. Oui, mamzelle Madelon...
MADELON FBIQUET.
MADELON. Fais-la entrer. (Babiole sort.) MADELON. Qu'est-ce qu'elle vient donc faire ici, celle-là?., est-ce qu'elle s'imagine que nous avons plus de besogne que nous n'en pouvons faire ?
GVIMXFiDf entrant. Madelon!..
MADELON. Tiens!., c'est toi, Guimard...
c'est vous.
GUIMARD. Pourquoi te reprendre?., tu ^ disais bien d'abord; oui, c'est moi, ton ancienne camarade et toujours ton amie, qui vient te voir, causer avec toi. Pour des motifs que je te dirai tout à l'heure, Guimard a quitté la robe de la danseuse et repris le caraco de la grisette.
MADELON. Ah mon Dieu oui ! vous l'avez été... Bah! tu l'as été comme moi... En as-tu fait endèver de ces garçon !
GUIMARD. C'était le bon temps, et sauf un peu de misère par ci par là, nous étions les plus joyeuses filles du monde.
MADELON. Tu regrettes ce temps-là...
toi qui roules voiture, qui as des laquais, des maisons de campagne... toi la reine de l'Opéra.
GUIMARD. Tu tombes bien... nous sommes brouillés, l'Opéra et moi...
MADELON. Ah! oui, on m'en a parlé...
Pourquoi donc cela?
GUIMARD. Parce que je n'ai pas voulu danser.
MADELON. Est-ce que tu n'es plus danseuse?
GUIMARD. Ce n'est pas une raison pour danser au pied levé... quand il plaît à un directeur, à la cour, à tout le monde...
MADELON. Tu as refusé de danser à la cour...
GUIMARD. J'ai refusé mieux que ça, j'ai refusé madame Dubarry.
MADELON. Celle qui fait la place de la reine?
GUIMARD. Oui, elle avait fait demander te Jugement de Paris.
MADELON. Eh bien?
GUIMARD. Je n'étais pas en jambes, et puis j'avais une partie délicieuse à Brunoy MADELON. Mais tu vas te faire de mauvaises affaires.
GUIMARD. Oui, j'ai le For-l'Evêque en perspective.... Heureusement que mon prince de Soubise s'est mis en campagne. MADELON. On dit qu'il n'est pas heureux dans ses campagnes, le prince de Soubise... Ah ça! tu le connais donc ?
GUIMARD. C'est ma providence... Chacune de nous a la sienne qui la défend contre les injustices du directeur, les vexations de l'autorité. Sans cette providence-là, ma chère, l'Opéra ne serait pas tenable!..
[ nous serions victimes de l'arbitraire, on , nous ferait danser du matin au soir, comj me si nous n'avions que cela à faire. I MADELON. Mais cependant... si tu as fâché la comtesse Dubarry... si tu as refusé de danser.
GUIMARD. Oh! j'y ai mis des formes...
des procédés; j'ai déclaré que j'avais la migraine... que j'allais me mettre au lit... Cet imbécile de i\ebel, notre directeur, ne s'est-il pas avisé de croire ce que je lui disais. Il a envoyé chez moi... On ne m'y a pas trouvée... c'est tout simple, je n'y étais pas...
MADELON. Et il a fait son rapport?..
GUIMARD. Où... je suis traitée... menacée... j'avais bien envie de les attraper et de m'en aller à Londres... mais il n'y a qu'un Paris... j'y tiens et le prince aussi!,. Oh! je lui rends justice... il a pris la chose ù cœur... depuis deux jours il a fait plus de démarches pour moi , qu'il n'en ferait pour avoir le bâton de maréchal de France.
MADELON. Ça lui viendra sans qu'il s'en doute...
GUIMARD. Aussi, j'ai pour lui une reconnaissance... A propos... il va venir ici un jeune officier me demander...
MADELON. De la part du prince Soubise!..
GUIMARD. Au contraire... et j'ai pris ce costume afin de ne pas être suivie.. . reconnue...
MADELON. Ah! mademoiselle Victoire...
au surplus cela vous regarde... ce sont tes affaires, quanta moi, je m'en moque...
Philidor entre en gambadant, il fait un entrechat et vient tomber entre les deux dames.