‹ Pièces de théâtreChapitre 169 sur 1069 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

Les Mêmes, TRANQUILLE, BABIOLE.

TRANQUILLE , entrant subilement. Qui est-ce qui m'appelle?

M"" POITEVIN et MADELON. Tranquille...

MADELON. Ah! VOUS voilù donc, pas pressé?..

TRANQUILLE. Ah! Dieu!., pas pressé!., j'arrive par le carrosse de Rouen,., nous

n'avons mis que huit jours pour faire trente lieues.

M""" POITEVIN. Allons, allons, puisque le voili sain et sauve...

TRANQUILLE- Et juste, comme je suis parti... aussi gras, aussi gros... aussi amoureux. ..je ne pèse pas deux onces de moins.

MADELON. Tout cela est bel et bon...

mais quel quantième sommes-nous aujourd'hui?

TRANQUILLE. Le dix de février.

MADELON. Quand deviez-vous revenir?

TRANQUILLE. Au uiois d'octobre; mais...

MADELON. Qu'est-ce que je vous ai promis?

TRANQUILLE. Fidélité...

MADELON. Jusqu'à la Toussaint...

jjmt POITEVIN. Ma nièce. .. la fidélité n'a point de terme... c'est à perpétuité.

MADELON. Je vous ai dit jusqu'à la Toussaint... et huit jours de grâce en sus.

M'""' POITEVIN. Allons, allons, Madelon...

TRANQUILLE Je VOUS ai dit : Je pars pour recueillir une succession. — Vous m'avez dit : Tant mieux ! ■ — Je vous ai dit : Soyez-moi fidèle. — Vous m'avez dit :

Pour la vie.

MADELON. Jusqu'à la Toussaint.

TRANQUILLE. Je VOUS ai dit : Je serai de retour, que vous ne vous serez pas aperçue de mon absence... — Vous m'avez dit : Vous ne serez donc pas long-temps?.. — Je vous ai dit : Quinze jours. — Vous m'avez dit : Que ça?.. — Je vous ai dit : Pas six semaines de plus... — Vous m'avez dit :

MADELON, C interrompant avec impatience.

Eh bien. . . je vous ai dit. . . je vous ai dit, . . que je vous attendrais im mois ou deux, vous m'aviez promis d'être de retour avant ce temps-là... et voyez-vous, Tranquille, avec moi , il faut être de parole.

TRANQUILLE. J'en ai été de parole... si ce n'est que je n'ai pas pu tenir ma promesse... Je pars pour recueillir la succession d'un oncle paternel du côté de ma mère... mon oncle n'était pas mort... il a bien fallu attendre, parce que les successions, ça ne vient pas du vivant du défunt!., je voulais m'en revenir pour donner le temps à ce brave homme d'en finir à son aise... mais les médecins m'ont dit de prendre patience, qu'ils étaient sûrs de mon affaire; alors, j'ai attendu... mais ils y ont mis de la négligence... car ça encore traîné plus de deux mois.

MADELON. Ces deux mois-là... je suis encore assez bonne pour vous les passer, mais les deux autres...

TRANQUILLE, fst-ce que vous croyez

LU MAGASIN THÉÂTRAL

que quand un homme est défunt... c'est fini... vous n'y êtes pas... elles scellés... les inventaires... les chicanes... un tas de cérémonies qu'ils ont inventées pour détruire les successions... mon oncle a laissé six mille livres.

M°"= POITEVIN. Diantre! sixmillelivres...

c'est un beau dénier...

TRANQUILLE. Mais, les notaires... les procureurs, les greffiers , les huissiers-priseurs... qui ont toujours leur part dans les successions... tout ça a hérité avant moi... et il ne m'est resté que 3A9 livres 10 sous. MADELON. Tout ça de monnaie.

TRANQUILLE. Non, je n'ai que trente sous de monnaie... Le reste est en louis d'or et en écus de six livres... C'est encore cher les successions ; on ne m'attrapera plus à en recevoir des héritages... D'abord je n'ai plus de parens... J'ai que mon père...

MADELON. Mais pourquoi n'avez-vous pas écrit?

M""^ POITEVIN. Oui, pourquoi n'avezvous pas correspondu par une lettre?

TRANQUILLE. Pourquoi j'ai pas écrit?

Ah! dam!., il y a bien des raisons pour ça... D'abord, on ne m'a pas appris à écrire... ce qui fait que je ne sais pas.

MADELON. On va trouver quelqu'un, on fait écrire pour soi.

TRANQUILLE. Du tout... je me suis dit : Madelon me connaît; elle sait qu'avec moi il n'y a pas deux paroles... Jesaisbienque ça la contrariera un peu de ne pas recevoir de mes nouvelles... mais elle est fille à se dire : Tant que je n'aurai pas reçu de billet d'enterrement, je suis sûr que Tranquille ne respire que pour moi... Comme de fuit, je n'ai jamais respiré pour une autre.

MADELON, lui tapant sur la joue. C'est égal! monsieur, je suis fâchée, je suis très fâchée. . .

TRANQUILLE. Allez, allez, ne vous gênez pas... Dieu! y a-t-il long-temps que j'ai senti ces bonnes mains-là... Ah ça , dites-donc, madame Poitevin, à présent que j'ai de quoi faire la noce, c'est le cas de mettre les fers au feu pour notre mariage... [Il frappe SU}' sa poche.) Les entendez-vous? Ils ne demandent qu'à sortir.

M"' POITEVIN. Dam... ça regarde Madelon.

MADELON. Ah! bien, si ça me regarde, je n'irai pas par quatre chemins.

M"" POITEVIN. Ma nièce, mettez-y un peu de défense,

MADELON. Pourquoi donc refuser de lui

faire plaisir à ce pauvre garçon qui m'aime?

TRANQUILLE. Oh ça ! la preuYe que je

vous aime et que je pensais toujours à vous, ma chère Madelon Friquel, c'est que làbas j'en avais privé un à votre intention.

MADELON. Un quoi?

M""" POITEVIN. Un de quoi?

TRANQUILLE. Eh ben!... un friquet!...

un superbe oiseau... il était tout petit... il aurait à présent un plumage magnifique , s'il n'av it pas été dévoré par un vilain matou; c'est ce qui m'a empêché de vous l'apporter.

MADELON. Je ne sais pas faire de façons. Je crois que je serai heureuse avec toi... Or, comme le bonheur ne vient jamais trop tôt, va-t-en te faire beau et reviens bien vite ici me prendre, afin d'aller à la paroisse pour faire afficher nos bans.

TRANQUILLE. Afficher nos bans... oh!

oh! j'étouffe de plaisir... Voyez- vous, je suis comme ça : tout me fait de l'effet... Si je vous avais trouvée infidèle, j'étais capable d'en faire une maladie... d'en avoir une fluxion .le poitrine.

MADELON. Oui, oui, je sais que tu as la tête un peu faible.

TRANQUILLE. Mais suis-je donc heureux ?

êtes-vous bonne, êtes-vous... ( brusquement et ckangeant de ton: ) Faut que j'embrasse madame votre tante. (// embrasse madame Poitevin.)

Air : Vaud, des Amours d'été.

Vite en avant les gants blancs , Le fin j abot de dentelle , Les bouquets et les rubans , Et mort à mes trois cents francs.

Chez les fripiers du Pont-Neuf, Je vol' comme une hirondelle Ach'ter un habit d'Elbeuf , Et je vous reviens tout neuf.

ENSEMBLE

Vite en avant les gants blancs,

Le fin jabot de dentelle,

Les bouqiiets et les rubans t Et mort à mes trois cents francs, l Et ménag' tes trois cents francs.

Tranquille sort avec madame Poitevin.

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