SCÈNE XVIIÎ. MADELON, LAPERRIÈRE
LAPERRIÈRE. Le diable m'emporte, si un honnête homme ne se romprait pas vingt fois le cou en montant ces misérables degrés {Il aperçoit Madelon.) Ah!., elle est seule... {S' approchant.) Ma belle enfant... {Il la voit.) tiens... elle dort... {La regardant.) comme elle est jolie... ma foi... Mademoiselle Guimard... votre règne est passé... Ellene s'éveille point... Je nepeux pourtant pas faire la conversation à moi tout seul... (// r embrasse sur le front.) reveillez-vous belle endormie...
MADELON, feignant de s'éveiller. Au voleur!., au vol... {Elle se frotte les yeux.) ah! c'est vous monsieur le comte... comme c'est drôle...
LAPERRIÈRE. Comment, comme c'est drôle!..
MADELON. C'est étonnant... comme Cela a du rapport.
LAPERRIÈRE. Du rapport... à quoi?
MADELON. A mon rêve, donc...
LAPERRIÈRE. Tu rêvais... de moL..
MADELON. Je crois qu'oui
Air : Nouveau de M. Ch. Tolbeequc.
Dans mon rêve un seigneur aimable , Qui vous ressemblait, entre nous.
Me répétait : mon adorable , Tout ce riche hôtel est à vous !..
Mais voilà qu'une main indiscrète Frappe à ma porte... Madelon Se r' trouv' dans sa pauvre chambrette , Les rêves n'ont jamais raison.
LAPERRIÈRE , souriant. Qui sait ?. . tu n'as point répondu à ma lettre... Sans doute; parce qu'il y a une lacune dans ton éducation... mais accepter mon portrait... c'était me dire : je garde la copie... elle me fera prendre patience en attendant le modèle...
MADELON. Etes-Tous fin et spirituel...
LAPERRIÈRE. L'habitude... je vous sais toutes par cœur.
MADELON. Je n'oserai plus rien dire devant vous...
LAPERRIÈRE. Ah ça! belle enfant»., parlons raison...
MADELON; riant, Raison,.,
tE MAGASIN TUâÀTRAL,
LAPERRIÈRE. Oh!., que cela ne t'effraie pas... ton dévouement pour Guimard m'a charmé... transporté... foi de gentilhomme...
MADELON. Dam!., quand on peut se rendre service mutuellement.
LAPERRIÈRE. T'exposcr à la colère de ta tante.... laisser croire que j'étais l'heureux mortel...
MADELON. Je sais bien que c'est un honneur qui ne m'appartenait pas...
LA PERRIÈRE. Je te dois un dédommagement... et je viens te l'offrir... un mien oncle... s'est avisé de mourir... en me léguant cent mille écus,
MADELON. Cent mille écus... si j'en avais le quart seulement, je demanderais gi Paris est à vendre...
LAPERRIÈRE. Je vicns l'offrir de partager le tout avec toi...
MADELON. Ne plaisantez pas ainsi, monsieur le comte... des mots comme ceuxlà... ça fait venir des idées.
LAPERRIÈRE. Je loue pour toi , une petite maison délicieuse dans un de nos faubourgs, je te donne des maîtres de toute espèce, qui développent tes grâces... tes talents...
MADELON. Taisez-vous séducteur... taisez'vous...
LAPERRIÈRE. Je jouis des progrès....
des succès de mon élève...
MADELON. Et vous me faites débuter à l'Opéra.
LAPERRIÈRE. N'as-tu pas dit à Guimard, que tu ne t'en souciais pas...
MADELON. Entre femmes... Si on ne se trompait pas un peu on serait toujours dupe...
LAPERRIÈRE. Elle a toutes les dispositions... ainsi c'est convenu...
MADELON. Eh bien!., et mon amoureux cet imbécille de Tranquille, qui de dépit s'est engagé... comme il le dit... pour une coquette qui n'en valait pas la peine... grossier...
LAPERRIÈRE. Oui... je saisça... et dans mon régiment encore...
MADELON. Il est venu me faire une scène... et il m'en a promis autant toutes les fois qu'il me rencontrerait...
LAPERRIÈRE. JNe t'en mets pas en peine... le drôle a huit ans à faire au régiment... Je lui en ferai faire une moitié au cachot, et l'autre à la salle de police.
MADEDON. Ah! par exemple... on me jetterait joliment la pierre si on savait ça!. qu'il s'en aille... que je ne le voye plus... je n'en demande pas davantage... et si vous vouliez lui donner son congé...
LAPERRIÈRE, étonné. Son congé?
MADELON. Avant de me faire la cour, il avait été sur le point d'épouser une petite normande... je suis sûr qu'il irait à Rouen la retrouver... quand ce ne serait que pour me faire bisquer...
LAPERRIÈRE. Ma chère enfant, je suis désolé de te refuser la première chose que tu me demandes... mais les beaux hommes sont rares... et je tiens à avoir ce drôlc-là sous la main.
MADELON. Bel homme! bel homme!., il ne me fait pas cet effet-là... au surplus... vous êtes le maître... mais ça n'est pas aimable de votre part...
LAPERRIÈRE. Tu trouves ?
MADELON. Vous étiez plus gentil que ça dans mon rêve...
Même air.
Du jeun' seigneur l'ame était belle, Je lui disais... ayez cU la bonté.,.
A celui qui me croit infidèle Rendez au moins , rendez la liberté , Ma mémoire encore est confuse Pourtant, il ne disait pas non; Mais... je m'éveille... il me refuse...
Les rêves n'ont jamais raison.
LAPERRIÈRE, d part. Elle a bien de l'esprit pour être de bonne foi. .. {A Madeion.) Tu tiens donc bien, friponne, à obtenir le congé de ce manant?
MADELON. Suffit que ce soit à cause d^ moi qu'il s'est engagé... je ne peux pas souffrir les reproches. .. (Ba/ssant les yeux.'\ Surtout, quand je les mérite.
LAPERRIÈRE. Eh bien ! ne fais pas l.i moue, on le signera... ce congé... mais il faut le payer.
MADELON. Je n'ai rien...
LAPERRIÈRE. Je m'en contente...
MADELON. De rien... 1
LAPERRIÈRE. Je ne veux qu'un baiser. .. 1
MADELON. Eh bien, alors... je vous le promets.
Elle va dans le cabinet, chercher ce qu'il faut pour écrire.
LAPERRIÈRE, 5ea/. Ce congé-là, lui tient bien au cœur.
MADELON, revenant. Voilà du papier...
une plume... de l'encre...
LAPERRIÈRE, se plaçant , d part. Oh ! les femmes! les femmes!., on ne sait jamais sur quoi compter avec elles, il y a dans les yeux de celle-ci un je ne sais quoi, qui me dit de me tenir sur mes gardes...
MADELON. Etes -vous heureux... vous, de savoir écrire. . . Oh ! ce bonheur-là m'ar-
MADELON FRIQUJiT.
rivera quelque jour... Comme vous allez vite...
LAPERRIÈRE, se levant et pliant. Voilà!
voilà ma chère Madclon... le papier auquel tu tiens tant... j'espère que j'ai de la confiance. (// lui donne le billet.) Maintenant... mon baiser... {Madelon se recule.) Est-ce que tu voudrais me manquer de parole?
* MADELON. Du tout, du tout... oh ! je suis une fille d'honneur.
Air : A l'âge heureux de quatorze ans.
Oui , j'ai promis , je n' dis pas non ; Comptez sur ma délicatesse...
LAPERRIÈRE.
Alors , sans délai , Madelon , Remplis cette aimable promesse.
Car, sans ce baiser aujourd'hui, Je ne sors pas de ta demeure,
MADELON
Eh bien 1 je vous donne celui ,
Que vous m'avez pris... tout à l'heure...
LAPERRIÈRE, d /at-méme. Elle ne dormait
MADELON , elle aperçoit sa tante et Tranquille, elle court au-devant d'eux en agitant son papier. Ah! Tranquille... ma tante... arrivez... arrivez^., la victoire est à nous.
LAPERRIÈRE, à part , avec malice. J'étais bien sûr qu'elle me trompait...