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SCÈNE II

Les Mêmes, MATHIAS, entrant par la droite.

MATHIAS, chantant.

A la Monaco, L'on chasse, l'on déchasse,

A la Monaco, L'on chasse

Ah! vous voilà les autres! Vivent la joie et le jeu de boules!

MARTIGNÉ*

Eh ! arrive donc, lambin!

MATOIAS.

Oui , lambin ! je voudrais bien t'y voir, si tu

'avais comme moi une roue qui r'fuse le service !

(Montrant sa jambe.) La glorieuse ne va plus!

Salut à la jeunesse! Cré coquin , c'est une belle

invention, la jeunesse!

ROSE, à part.

Il n'apporte rien!

GIMBLET, montrant sa jambe.

Il y a donc du tirage, père Mathias?

MATUIAS.

Dam ! il n'y a guère que vingt quatre ans que

Rose , Giml)lcl , Marlignc , Mathias , Lauriol : ks Invites viennent l'aire cercle autour de Mathias.

ça dure... bataille de Montereau, mon gros... en voilà une fameuse! ô mes enfans, quelle batailler (Élevant la voix.) Monsieur... les Prussiens étaient dans la ville, comme qui dirait ici ; nous étions là, sur le plateau, de fiers lapins qui ne boudaient pas, et la rivière nous séparait, comme ça. [Faisant les indications avec sa canne.) Voilà une canonnade qui commence, pan! pan! tout-à-coup, v'ian! du côté des Prussiens, arrive un obus dont les éclats me couvrent de terre et me démolissent le membre en question... Cré coquins de choucroûtes ! Depuis vingt-quatre ans, je n'éprouve pas une douleur que ça ne leur vaille une bénédiction de ma pan. Que les vingt-cinq cent mille millions de tonnerres ! ! I

GIMBLET.

Bah! on dit que ça ne vous empêche pas d'dtrc gai?

MATniAS.

Je crois bien! et de danser au besoin, et de jouer ma partie de boutes. (Apercevant Rose.) A propos de boules, en voici une qui n'est pas indifférente*! Voulez -vous permettre, madame... comment qu'il s'appelle, le monsieur?

MARTKSNÉ.

Mon gendre?... Gimblet.

MATHIAS

Vrai, Gimblet!... C'est un nom distingué ! alors, madame Gimblette ..j'ai là mon petit cadeau. LAURIOL, bas.

Voyez-vous! voyez- vous!...

ROSE, se laissant embrasser.

Avec plaisir, monsieur Mathias...

GIMBLET.

Vous êtes trop bon, monsieur Mathias!... On vous aime bien sans ça...

MATHIAS, tirant un paquet de sa poche.

Eh! eh!... les petits cadeaux entretiennent l'amitié, comme dit l'ancien... Et puis, on n'a pas des millions, mais on peut faire quelque chose pour la beauté!... Eh! ehl n'est-ce pas donc

Il de'roule son mouchoir et un papier.

MARTIGNÉ

Eh! le vieux renard !

LAURIOL

C'est quelque pièce d'argenterie.

GIMBLET.

Bah 1 vous croyez?...

MATHIAS, /fiant un bouquet de violettes. Ça embaume!... tenez, petite mère.

ROSE

Hein?

Ça?

MARTIGNÉ

Air du Partage de la richesse.

Quoi ! c'est un bouquet de violette '. GIMBLET.

Ça m'asphyxie I

* Rose, Mathias, Marlignc, GiniJjlcl, Lauriol.

MAGASIN THEATRAL

MATHIAS

Ilein ! je crois qu'il est beau 1

C'est pour vous qu' j'en ai fait Templette, Madam' Glmblet r'cevcz mon p'tit cadeau.

Sous TOtr' fichu, s'il y a d' la place,

Metler-le pour le conserver.

J' voudrais bien êtr\ pardon d' l'audace 1 Celui qui c' soir ira l'y retrouver, O'.ii, je voudrais aller l'y retrouver.

MARTIGNÉ

V'ià ton cadeau... t'as fait cet effort-làl...

MATHIAS*

Tiens, dcuxsousl... juste ma provision de labac , je n'en ai pas acbeté aujourd'hui et ça me gêne. {A Lauriol.) Donne-moi un peu de tabac, loi... {Lauriol présente sa boîte.) Mets-en donc un peu dans ma tabatière.

Quand sa boîte est garnie, il prend une prise dans la tabatière de Lauriol.

LAURIOL

Oh 1 tu ne te ruineras pas, toi!

MATHIAS

Cette bêtise I... comme si j'en avais le moyen! Ah çàl dites donc, les autres, est-ce qu'on ne rit pas, est-ce qu'on ne chante pas?... et la danse I un jour de noce I..,

A la Monaco, etc.

Me v'ià 1... Dieu! les noces! j'aime ça, les noces... des autres!

GIHBLET.

Oui, pour le repas

MARTIGNÉ

Tu n'as donc jamais pensé à te marier... pour ton propre compte?

MATHIAS

Par exemple! j'y ai pensé un nombre illimité de fois, et d'abord dans mon village... avant d'être soldat, bien malgré moi!... Et pour ce que j'y ai gagné, je n'avais pas tort I... et depuis, à l'armée... oh 1 oui! c'est comme si j'y étais... je me souviens que j'ai manqué de sauter le pas avec une certaine vivandière... un fameux brin de femme!... qui avait l'œil agaçant, les joues cramoisies... et une taille! oh 1 une taille... {ouvrant peu à peu les bras) elle n'aurait pas tenu là dedans... quatre pieds de circonférence; avec ça, le cœur sur la main, et le cassis excellent!... {Élevant la voix.) Monsieur!... c'était en 1809, àWagram, je m'y vois encore, j'étais beau, en grenadier delà Garde, avec mes mollets... j'avais des mollets alors... et ma queue... j'avais aussi une queue alors !...Louison, elle s'appelait Louison... se mettait toujours sur la ligne pour me voir défiler ; et moi , j'étais moins souvent au bivouac qu'à la cantine, où mon objet soignait mes rhumatismes avec du fil en quatre et des bavaroises au rhum; aussi tout le monde disait: Il l'épousera...

GIMBLET.

Eh bien! pourquoi que vous ne l'avez pas épousée?

' Martigne', Rose donnant le bras à Gimblet, Gimblct, Matiiias, Lauriol.

MATHIAS, bas à Lauriol en montrant Gimblet. Il est bien jeune!

MARTIGNÉ

Ilein ? vieux coquin!

MATHIAS

Eh bien, noni eh bien, non I ma parole d'honneur 1... une seule t'ois que je m'étais permis un geste inconsidéré, elle me gratifia d'une giroflée à cinq feuilles qui me rendit plus circonspect à l'avenir...

Air : Soldats, voilà Câlin.

Elle avait des princip' connus

Qu'on respectait sans cesse ; Elle était à cheval dessus !

Mais, maigre' sa sagesse, EU' nous chantait soir et malin Tin, tin, tin, lin, tin, r'iintintin.

Donnant la goutte au fantassin,

Soldats! voilà Catin !

Je connais la romance.

MATHIAS

C'est alors que nous entrâmes à Vienne, Napoléon et moi... j'avais reçu un coup de feu à cette épaule, et une balle dans le côté... j'ai comme ça une foule de petits souvenirs qui m'ont métamorphosé en baromètre ; bref, Louison partit sans moi, elle fila sur Sarragosse, en Espagne... crécoquin de pays qui a aussi reçu ma bénédiction ! que le tonnerre l...

ROSE

Eh bien! votre Louison?

MATHIAS

Je la rejoignaf, ou plutôt, j'espérais la rejoindre sous le drapeau, avec sa vertu, son rhum et son amour; mais, quand j'arrivai au poste , plus vu ni connu... son rhum , son amour et sa vertu... {soufflant) disparu!

TOUS

Ah bah!

MATHIAS, élevant la voix.

Monsieur... la vivandière est un être caressant, qui vend à crédit et manque de mémoire; j'appris qu'un certain apprenti fournisseur, qui prenait notre pain pour mettre du foin dans ses bottes, avait fait un trou à la lune et enlevé du même coup la vivandière et la paie du régiment; je fus vexél

TOUS, riant.

Ah! ah! ahl... pauvre Mathias!

Et tu n'as plus revu la cantinière de la grande armée?

MATHIAS

Non... si fait... c'est-à-dire, un jour que j'étais de planton dans l'église Notre-Dame... c'était en 1824... 23... 25... enfin , je ne me rappelle pas au juste, un jour de Te Deum, sous la restauration...

GIMBLET,

Pour une victoire?

MATHIAS L'INVALIDE

MATIIIAS.

Eli! non, pour un baptême! une belle ccrcmonic, ma foi... c'était superbe... je regardais tout ça... totit-à-coup, je reste de là... comme un imbécile, immobile et la bouche ouverte... c'était comme une vision, quoi I je crois reconnaître...

ROSE

Dali 1 votre Louison?

MATIIIAS.

Juste I malgré une patte d'oie très-prononcée, et ■lin boisseau de diamans... Oh ! comme je lui aurais donné deux bons gros baisers!... mais, quand je revins à moi, impossible de remettre la main dessus... ohîjem'clais trompé, çan'étaitpas elle.

GIMDLF.T.

Tiens, pourquoi pas? on dit qu'il y a plus d'une vivandière qui est passée grande dame.

MAUTICNÈ.

C'est comme les soldats qui sont montés en graine, pour être semés en généiaux, en maréchaux, en pairs de Franco, et une foule de choses dans le même genre I

MATIIIAS.

Pardinc! témoin mon camarade de lit, le pauvre Jacques, qui est mort avec un titre, un crachat,

et autres cnjolivemcns et moi, moi qui vous

parle, je serais un gros matador comme tant d'autres, si j'avais su seulement lire décrire!... et au lieu do ça... voilà! (moniraui sa jambe) invalide à perpétuité.

MAUTiGNÉ, pasiant près de Malliias*.

Dis donc, pour un pauvre homme qui ne sait pas lire, lu as une fameuse coricspondancc... et tiens, encore une lettre...

11 lue une ifllrc de SJ [iocIil'.

MATUiAS , la preuani.

Pour moi?

MAr.TiGNÉ, niiisk'ricusemcnt.

C'est pcut-clrc de ion anjcni de change.

MATIIIAS.

Hein î

MAKTir.xÉ, (le nicnic.

Ou de ton banquisle? tu sais, ce monsieur qui tepailait en secret l'autre jour...

LAL'RIOL

Ou de ce petit jeune homme...

JUTHlAs.

Ah bail I quelque» badauds de province qui viennent visiter les iiualules et à qui je montrais noire léfectoire, notre iioilogo et notre grande marmite où il lieni, à ce qu"oii leur dit, un bœuf, trois moutons et une charretée de légumes. .. ils avalent tout ça!

LAUrjOI-.

Eh bien! cette lettre, faut la lire.

MATIIIAS, vivement, en la menant dans sa poche. Mais non, c'est inutile... j'ai le temps... des bêtises... à la noce, morbleu! au jeu de boules!

MAUTIGNÉ el LALUIOL.

Au jeu de boules I

Tous les inviles qui étaient .-«u fond se rapproclieiil pour cliauler le cluenr.

• Rose, Gimhicl, Martignc, Malhias, Lauriol

CHOEUR

Air : Marche du Chalet.

En avant ! 1' plaisir nous rassemble , Qu' la noc' nous mctl' tous en train , 11 faul, puisque nous somm's ensemble, Rire et danser jusqu'à J'niain.

MATUIAS.

Viv' le festin el la Lamjjoclic,

Je n' suis v'nu qu'à celle intenlion I

El r marié I.,.

cihblet; Je r' tourne à la broche...

WATUIAS, Pour arroser l'autre dindon.

(A Mavtigné.) Il est bien gentil, ton gendre, je l'aime beaucoup...

REPRISE DU CHOEUR

En avant, clc.

Ils sortent, par lu gauche excepté Mnthias qui s'urréte dans le fond., r/uanù les autres sont sortis.

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