SCENE PREMIERE
KEAN, DAVID, TOIM, BARDOLPH, endurmis, SALOMON, PISTOL.
SALOMO\, à demi-voix. Attends-moi là, Pistol, l'illustre Kean, l'honneur de Londres, le soleil de l'Angleterre, a fait relâcher hier pour se reposer, et je vais écouter à la porte de sa chambre pour savoir s'il est éveillé ou s'il dort encore.
PISTOL , montrant son nez. Allez en douceur, monsieur Salomon, j'ai le temps d'attendre. Si je peux me présenter, soufflezmoi cela par le, trou de la serrure, et alors je fais mon entrée en deux temps sans balancer.
SALOMOX , fermant la porte. Chut!... ce n'est pas sans peine que j ai obtenu de lui qu'il rentrât sans passer pas sa maudite tavei'ne. Voilà enfin une nuit de repos; de tranquillité, de calme!... Elles sont rares... Il paraît qu'il dort joliment. Ce paresseux de Newmann , qui n'a pas encore ouvert ici, à neuf heures du matin ! (// va vers une fenêtre , ouvre les volets... Il fait grand jour; on aperçoit la Tamise. Se retournant , et voyant le désordre.^ Salomon, mon ami, tu n'es qu'un niais, et il t'a encore mis dedans... C'est la sixième fois depuis le commencement du mois , et nous sommes aujourd'hui le sept! et avec qui encore fait-il de pareilles orgies?. . avec de misérables cabotins qui jouent le lion... la muraille., et le clair de lune dans le Songe d'une nuit d'été. Vraiment, si on les trouvait ici , j'en serais honteux pour l'illustre Kean... (Appelant.) Toni ! TOM, s'éveillant. Eh bien!
SALOMON , (i mi-vuix. Chut ! n'éveillez pas les autres... C'est qu'en venant, j'ai rencontré John Ritter... vous savez bien, le beau jeune premier ?
TOM. Oui, un fat.
SALOMON. Il venait de chez vous... et comme il ne vous avait pas trouvé , attendu que vous étiez ici , il m'a demandé si je savais où il pourrait vous rejoindre. Moi, à tout hasard, je l'ai envoyé chez la petite Betzy... Je sais que vous y allez quelquefois,
TOM. Oui, mais je n'aime pas qu'il y aille, lui.
SALOMOX. Eh bien ! si vous voulez y être le premier , vous n'avez pas de tenrps à perdre.
TOM , sortant. IMerci , mon vieux !
SALOMON. Et votre chapeau?
TOM, revenant. C'est juste... donne.
(Il sort.)
SALOMON. Et d'un ! . . {Allant à un autre.) David... David I
DAVID , rugissant. Hum î SALOMON. Bien rugi... Il rêve qu'il
Bien rusi.
br;
joue le lion...
bravo !
DAVID. Qu'est-ce qui m'applaudit?
SALOMON. Sois tranquille, ce n'est pas le public.
DAVID. Ah! c'est vous, père Borée...
SALOMON. ïMoi-même , enchanté de vous rencontrer.
DAVID. Et pourquoi cela?
SALOMON. Chut !.. Vous demeurez dans Regent-Street, n'est-ce pas?
DAVID. Numéro 20.
SALOMON. C'est bien cela... Eh bien!., imaginez-vous que je voulais passer chez vous ce matin, pour vous dire que vous aviez été superbe hier.
DAVID. Vraiment?
SALOMON. Parole d'honneur!.. La "peau de lion vous va à ravir... Lorsque je trouve au bout de la rue, auprès de la fontaine, un peloton d'Ecossais... On ne passe pas, me dit le caporal. — A causé?—- A cause du feu.— Ca ne fait rien cela;, je
LE MAGASIN THEaTRAI.(
vais chez un ami, à l'autre bout de la rue, au n° 20... Au n° 20? eh bien! voue ami a autre chose à faire qu'à vous re cevoir... sa maison brûle!.. Bali!.
DAVID. Comment, le n" 20 brûle... et tu ne me dis pas cela tout de suite, imbécille ?
SALOMOX. Ah ! VOUS avez le temps... le feu a pris dans la cave, et vous demeurez au grenier.
DAVID. Ah ! double traître !
(11 soit en cournnt.)
SALOMON. Maintenant que nous voilà seuls. . . (/^ accroche une chaise et aperçoit B(trdul[)h ) Ah ! je me trompe... en voilà encore vui, pardon !.. Ah î bien lui, ça va être une corvt'e, par exemple... Quand il dort, ce n'est pas pour un peu... c'est comme lorsqu'il boit... {Il uppi lle.\ Bardolph ! Ali ! otii... i3ardolphI Bardolph i un verre de punch , mon ami.
BAnDOLPU, s' éveillant à moitié. Piéscnt !
SALOMON. Voilà une idée que j'ai eue!
Attends, attends, je vais te réveiller tout - H-fait.
(H lui donne un venc tl'e.Tii.)
BAUDOLPn. A votre santé I ( // boil. j Qu'est-ce que tu me donnes là, empoisonneur. {Il fait II grimace.) Pouah !..
SALOMON De l'eau de la Tamise...
BARDOLPH. De l'eau!., quelle atioce plaisanterie... enfin, j'aurais pu la boire. Laisse-moi réveiller Kean.
SAi.OMON. Déjà! ah! mon Dieu, vous avez bien le temps de vous battre ..
BXRDOLPii. Comment! de nous battre?
SALOMO\. Eh oui! vous deviez vous battre ce matin... vous savez bien?
BAUDOLPH. Nous?
SALOMON. C'est VOUS qui avez tort., là, parole dhonneur ! Vous lui avez cherché une querelle d'Allemand.
BARDOLPH. Moi !
SALOMON. Oh! je le répèle, vous aviez tort... Mais du moment où vous avez offert de lui rendre raison... il n'y arien à dire.
BARDOLPH. Ah ça! vraiment, Salomon?
SALOMON. Vous l'avez oublié? ce que c'est que le vin, mon Dieu !
BARDOLPH- Et nous devons nous battre?
SALOMON. A l'épée.
BAUDOLPH. A l'épée avec lui !... donnemoi un verre d'eau.
SALOMON. C'est ce que vos deux témoins, Tom et David, vous ont dit, mais vous n'avez rien voulu entendre... Vous avez le vin ferrailleur... démon! Ils sont allés chercher les armes... le rendez-vous est à dix heures, à Hyde-Park.
BARDOLPii. Dis donc, Salomon... est-ce qu'on ne peut pas arranger l'affaire?
S\LOMON. Impossible! il y a un soufflet de donné.
BARDOLPH. Qu'est-ce qui Ta reçu?
SALOMON. Ah! ça., je n'en sais rien.
BARDOLPH. Ce doit être moi... Ecoute donc, mon ami , mon brave Salomon..
mon roi des souffleurs il se pourrait
que Kean ait oublié cette querelle.
SALOMON. Conunent... vous ne vous la rappelez pas?
BARDOLPH. Si fait... si fait, je me rappelle bien que j'ai reçu un soufflet, pardieu ! mais enfin, tu comprends... Si sa niémoire n'était pas si bonne que la mienne, et qu'il eût oublié... { il prend son chapeau) ne l'en fais pas souvenir.
(Il sort.)