‹ Pièces de théâtreChapitre 396 sur 1069 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

KEAN, SALOMON, puis VISTOL.

SALOMON , fermant la porte. Et de trois! Si je ne les avais pas dispersés , ils se seraient remis à boire jusqu'à demain, vu qu'il n'y a pas encore théâtre ce soir... Enfin, celte fois-ci, je crois que nous voilà Seuls. {Il regard (le tons côtes, et ('percevant h: cliiile.) Bénédiction! en voilà bien d'un autre, par exemple! {Il regarde encore, puis va. (i la (hiinibre à coucher dont il ouvre la porte.) k\\\ je respire!.. Voyons maintenant, faisons notre tournée sur le champ de bataille. {Examinant les huiUcilles Tides, en trouvant deux ii moitié et les l'angeant dans une armoire.^ Diable ! diable ! le combat a été meurtrier : quinze contre quatre... Quand je pense que j'ai là, devant les yeux, couché comme un boxeur éi'einté, le noble, l'illustre, le sublime Kean, l'ami du prince de Galles! . le roi des tragédiens ])assés, présens et futurs... qui tient en ce moment le sceptre... ( U aperçoit la houteille que Kean tient par le gouleau. ) Quand je dis le sceptre, je me trompe... Oh ! mon Dieu !

(Il essaie de lui tirer la bouteille de la main ; pendant ce temps Ki.'an sY-veiile et le regarde faire ; les yeux de Salomon rencontrent les siens.) KEAN. Quel diable de niétier fais-tu donc là, Salomon?

SALOMON. Vous le voyez bien , j'essaie de tirer de vos mains celte pauvre bouteille que vous étranglez.

KEAN. Il paraît que j'ai oublié de me coucher, hein ?

SALOMON. Vous m'aviez tant promis de rentrer!

KEAN. Eh bien! mais il me semble que

KEAN

je ne suis pas dehors. J'ai même passé la nuit chez moi, si je ne me trompe., ce qui ne m'arrive pas toujours...

SALOMON. Et même pas seul...

KEA\. j\e me gronde pas , mon vieux Salomon, c'est le clair de lune qui n'avait pas envie de se coucher ; la muraille qui se fendait de chaleur, et le lion qui, comme tu le sais, est l'animal le plus altéré du zodiaque.

SALOMOX. Croyez-vous que de pareilles nuits vous remettent de vos fatigues?

REAX. Bah! pour quelques bouteilles de vin de Bordeaux...

SXLOMOS, lui prenant la l/uii/ci//e de rum qu'il tient encore. Et depuis quand les bouteilles de vin de Bordeaux ont-elles le cou dans les épaules comme celle-ci? ( Lisant Vétiauctte : ) « Rum de la Jamaïque. » Ahl maître! maître! vous finirez par brûler jusqu'au gilet de flanelle que vous avez sur la poitrine.

(Il pousse un soupir )

KEAN. Tu as raison mon vieil ami , tu as raison ; je sens que je me tue avec cette vie de débauches et d'orgies! Mais, que veux-tu , je ne puis en changer. Il faut qu'un acteur connaisse toutes les passions pour les bien exprimer. Je les étudie sur moi-même , c'est le moyen de les savoir par cœur. ,

PiSTOL , en deliors. Monsieur Salomon !. . monsieur Salomon! peut-on entrer?

KEAN. Qui est-ce qui est là ?

SALOMO\. C'est juste, j'avais oublié.

Maître , c'est un pauvre garçon que vous ne vous rappelez sans doute ])lus... le lils du vieux Bob... le petit Pistoh. le saltimbanque.

KEAN. Moi, avoir oublié mes vieux camarades! Entre, Pistol... entre.

PISTOL , entr'oin'rant la ports. Sur les pieds ou sur les mains?.,.

KEAN. Sur les pieds, tu as besoin de ta main pour serrer la mienne.

PISTOL. Oh! monsieur Kean , c'est trop d'honneur.

RE\x. Mon pauvre enfant... Eh bien!

comment va toute la troupe?

PISTOL. Elle bojdotte.

REA.\. Ketty-la-Blonde?

PISTOL. Elle vous aime encore , pauvre fille ! Dam ! ça n'est pas étonnant, vous êtes son premier, voyez-vous.

KEAN. Le vieux Bob?

PISTOL. Il sonne toujours de la trompette coninie uu enrag(''... On a voulu l'engager corncmuse-uiajor dans un rc-gimcnt d'Ecossais , grade de caporal , mais il n'a pas voulu... Ah I ben oui !

KEAN. Tes frères?

PISTOL. Les plus petits font les trois premières souplesses du corps ; les plus grands, le saut du Niagara ; les entre-deux dansent sur la corde.

REA\. Et la respectable M""' Bob?

PISTOL. Elle vient d'accoucher de son treizième ; la mère et l'enfant se portent bien, je vous remercie, monsieur Kean.

RE AN. El loi?...

PISTOL. Eh bien ! c'est moi qui vous remplace , j'ai hérité de votre habit et de votre batte... je joue les arlequins, mais je ne suis pas de votre force...

REA\. Et tu viens me demander des leçons , hein ?

PISTOL. Oh non!... non!... il y a cependant la danse des œufs, vous savez que vous deviez bien me montrer, je n'ai jamais pu l'apprendre tout-à-fail , j'en casse toujours deux ou trois... mais maintenant je les fais durcir... ça fait qu'ils ne sont pas perdus, je les mange... mais ce n'est pas ça!... Quand mon père a vu que le loon Dieu lui avait fait la grâce de lui en envoyer encore un, et que celui-là faisait le treizième, il a dit : Tu portes un mauvais numéro , toi. Avec ça notez qu'il était venu au monde un vendredi... il faudrait lui choisir uu crâne parrain... Lequel, a dit ma mère... le prince de Galles ou le roi d'Angleterre?.. Mieux que ça, M. Kean!

Oh! fameux! .. fameux!., tout le monde a répondu; mais il ne voudra pas. Et moi je suis sûre qu'il voudra , a dit Retty-la-Blonde. Oui, si tu vas le lui demander, a répondu mon père... Oh! je n'oserai jamais, il est si loin de nous maintenant ! il est si grand ! il est si haut!... Eh bien! donnez-moi une échelle, j'irai, moi, que j'ai dit, et me voilà. N'est-ce pas que vous ne me refuserez pas, monsieur Kean...

REAN. Non , par l'ame de Shakspeare I qui a commencé par être un bateleur et un saltimbanque comme nous... je ne te refuserai pas, mon enfant... et nous ferons à ton frère un baptême royal... sois tranquille.

PISTOL. C'est une sœur , mais ça ne fait rien. Et quand cela, monsieur Kean?

REAN. Ce soir, si tu veux.

PISTOL. Convenu... mais d'ici là aurezvous le temps de trouver une commère ? REAN. Elle est trouvée.

PISTOL. Laquelle , sans être trop curieux ?

REAN. Ketty-la-Blonde. . crois-tu qu'elle refuse ?

PISTOL. Elle , refuser !... oh! pauvre fille... oh! oui, vous ne la connaissez pas,

LE MAGASIN THÉÂTRAL.'

il va falloir des précautions pour lui dire ça... elle pâmerait... OIi ! Ketty! pauvre Ketty! va-t-elle être contente !...

(Il fait une cabriole.)

SALOMON. Eh bien? que fais-tu donc?

piSTOL. Oh bien! tant pis , père Saloiiion ! je suis connue les paons , moi : quand je suis content, je fais la roue. Adieu, monsieur Kean.

KEAN. Et tu t'en vas déjà?

PISTOL. Et là bas, les autres qui attendent et qui disent : Voudra-t-il ? ne voudra-t-il pas? il veut ! il veut!

KEAN. Salomon, reconduis ce garçon jusque chez lui... et mets dix guinées dans la main de sa mère pour la layette.

PISTOL. N'allez pas vous dédire , monsieur Kean ! c'est qu'il y aurait des larmes de versées si un malheur comme celui-là arrivait.

KEAN. Sois tranc[uille...

PISTOL , rentrant. Je n'oubliais que ça , moi ! .. . où ferons-nous le gatelet ?. . .

KEAN. Chez Peter Patt , au Trou du Chat bon . . . connais-tu cela ?.. .

PISTOL. Si je connais? sur le port , là , à dix pas de la Tamise... à la renommée des matclottes. . . je ne connais que ça... Adieu, monsieur Kean.

(11 sort avec Salomon.)

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